Lutte contre les inégalités

Entretien avec Martine Therer

Entretien avec Martine Therer, Représentant Résident Adjointe du PNUD au Maroc

« Une nouvelle génération d’inégalités voit le jour dans le monde »

Pour commencer, pouvez-vous nous rappeler quel rôle joue le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) dans la réduction des inégalités ?

La réduction de la pauvreté, des inégalités et de l’exclusion est au cœur du mandat du PNUD. Nous sommes une organisation intergouvernementale, comme toutes les agences des Nations Unies, et nous travaillons en étroite collaboration avec les gouvernements, mais aussi la société civile et le secteur privé. Ainsi, nous aidons les pays à développer des politiques, des compétences, des partenariats et des institutions solides afin de soutenir leurs progrès. Globalement, dans le monde, le PNUD se concentre essentiellement sur trois grands domaines d’intervention : le développement durable, la gouvernance et la résilience face aux catastrophes – dont les changements climatiques.

Le PNUD est présent au Maroc depuis de très nombreuses années : quel regard porte-t-il sur la situation du pays ?

Notre constat est que, depuis le début des années 1990, le Maroc a fait de grands progrès en matière de développement humain et a réussi à maintenir une réelle croissance économique grâce à des investissements publics et à des réformes institutionnelles qui ont permis de réduire la pauvreté. De plus, les progrès vers les Objectifs de développement durable (ODD) se poursuivent : le Maroc a renforcé son capital humain et son capital physique, notamment ses infrastructures, et il est en train d’accélérer sa transition vers un développement propre. Plus généralement, le pays améliore sa trajectoire économique en ce qui concerne l’emploi, la réduction de la pauvreté, ainsi que celle des inégalités sociales et territoriales.

Toutefois, nous observons un ralentissement durant ces dernières années, avec une distribution inégale des bénéfices de la croissance. Nous pouvons citer le chômage des jeunes, la faible participation des femmes au marché du travail et, bien entendu, les effets de la pandémie de la COVID-19 qui est venue exacerber les inégalités et freiner l’économie du pays. Je rapprocherais ce constat de l’analyse faite dans le Rapport mondial sur le développement humain de 2019 qui souligne qu’une nouvelle génération d’inégalités voit le jour dans le monde, autour de l’éducation, mais aussi autour de la transformation technologique et des changements climatiques — deux grands bouleversements qui, faute d’être maîtrisés, pourraient déclencher une « nouvelle grande divergence » dans la société, sans pareille depuis la révolution industrielle. Au Maroc, le Nouveau modèle de développement répond à ces défis et fait des recommandations très concrètes pour un développement plus inclusif et plus durable. Notre programmation au Maroc est d’ailleurs parfaitement alignée sur le Nouveau modèle de développement.

D’après cette analyse, quelles sont les grandes priorités de développement pour le Maroc ?

En concertation avec le Gouvernement, le système des Nations Unies au Maroc a identifié trois grands défis de développement que les agences des Nations Unies, dont le PNUD, peuvent contribuer à relever. Le premier est le besoin d’une transition économique inclusive et durable. Cela tient compte du fait que le secteur agricole joue un grand rôle au Maroc et que le pays s’oriente vers une économie de services. Tout cela requiert une amélioration de la compétitivité et l’augmentation de la productivité, tout en veillant à la gestion durable des ressources naturelles. C’est un point clé, car le pays est très vulnérable au dérèglement climatique. Et c’est vraiment le moment d’accélérer le développement économique inclusif, puisque cela permettrait de réduire les inégalités et d’intégrer les jeunes et les femmes actuellement sans emploi.

Quels sont les autres défis ?

Le 2e défi est précisément la nécessité de réduire les inégalités et de renforcer l’inclusion sociale. La pandémie a exacerbé les inégalités économiques, sociales, territoriales, mais aussi de genre. Il s’agit notamment d’appuyer l’extension de la protection sociale, de renforcer l’égalité de genre, de promouvoir l’autonomisation des femmes et d’accompagner la jeunesse. En 2019, les jeunes âgés de 15 à 29 ans représentaient 25,3 % de la population, soit environ 8,9 millions de personnes, la plus haute proportion jamais atteinte. On parle d’une « aubaine démographique » dont il faut tirer parti en aidant les jeunes à réaliser pleinement leur potentiel et à devenir des membres productifs de la société, avant que la pyramide des âges ne s’inverse avec le vieillissement de la population.

Enfin, le 3e défi concerne les opportunités, nées avec la Constitution de 2011, de renforcer les capacités et l’efficacité de la gouvernance pour faire avancer les objectifs de développement nationaux. Beaucoup de progrès ont été faits grâce à des réformes institutionnelles et à de nouvelles lois et stratégies nationales pertinentes, mais cet élan pourrait être encore accéléré en harmonisant le cadre juridique national avec les engagements internationaux du Maroc ainsi qu’en améliorant la cohérence des politiques publiques et la base factuelle des nouvelles politiques. Il s’agit notamment d’apporter un appui technique au système statistique national et territorial en matière de production, d’accès et d’utilisation de données probantes pour permettre l’élaboration de politiques plus efficaces, mais aussi pour le suivi et l’atteinte des Objectifs de développement durable (ODD).

Au quotidien, comment accompagnez-vous le Gouvernement ?

Le PNUD est un partenaire de longue date du Gouvernement marocain avec lequel nous entretenons d’excellentes relations. Nous appuyons nos partenaires nationaux dans la mise en œuvre des priorités nationales de développement, en matière de gouvernance démocratique, de développement local, de réduction des inégalités et des vulnérabilités, d’inclusion financière et économique, ainsi qu’en matière de protection de l’environnement et de lutte contre le dérèglement climatique. Dans tout ce que nous faisons, nous adoptons une démarche basée sur le respect et la promotion des droits de l’Homme, et sommes guidés par le principe de « ne laisser personne pour compte » qui est au cœur des ODD. Grâce au réseau mondial du PNUD, qui est présent dans quelque 170 pays et territoires, nous faisons bénéficier le Maroc d’expériences et d’initiatives réussies dans d’autres pays. De même, l’objectif est aussi de valoriser l’expertise du Maroc et les initiatives qui y ont été développées avec succès. On parle ainsi de coopération sud-sud, ou triangulaire quand elle se fait avec un pays du Nord. Un autre aspect de notre travail est le soutien à la recherche et à l’innovation, que nous menons avec l’appui de notre laboratoire d’accélération et toujours avec et pour nos partenaires nationaux. C’est une étroite collaboration et notre programme est essentiellement financé par le Gouvernement marocain – à hauteur de 70 % environ. Ainsi, des ministères ou des institutions nous confient des fonds pour les aider à réaliser un projet et à atteindre leurs objectifs de développement.

Le PNUD est également actif sur le terrain : dans quels domaines intervient-il ?

Effectivement, nous avons plusieurs projets opérationnels sur le terrain. Nous travaillons au plus près de la population, en soutien à l’Agence du Sud et à l’Agence de l’Oriental notamment. Nos actions appuient par exemple l’entrepreneuriat et les coopératives, en aidant particulièrement les femmes et les jeunes dans la perspective de réduire les inégalités. Nous travaillons aussi avec le Ministère de l’Habitat sur un grand programme de réhabilitation durable des ksours et kasbahs, pour venir en aide aux populations les plus vulnérables, tout en proposant une approche socio-économique pour améliorer leurs revenus. Beaucoup de nos projets dans le domaine de l’environnement, de l’énergie et du climat ont également une forte composante opérationnelle. Ainsi, nous allons lancer prochainement à Marrakech, avec le Ministère de la Transition Énergétique et du Développement Durable, un projet de grande envergure qui va aider la ville à adopter un modèle de développement urbain durable, sobre en carbone et résilient au changement climatique.

Ce projet a pour objectif l’amélioration de la planification et de la gestion financière, et le renforcement des capacités, et touchera à divers domaines comme la conservation de la biodiversité, la réduction de la pollution, la conservation des terres, mais aussi l’intégration du genre.

Parmi les autres projets, je citerais aussi ceux qui concernent le handicap. Nous avons notamment soutenu le Ministère de la Solidarité en 2020 afin que les personnes en situation de handicap n’aient pas à se déplacer et puissent obtenir leur attestation de handicap en ligne. De plus, nous avons accompagné le Ministère pour développer des outils en ligne dédiés à ces personnes et leur famille, ainsi que des formations pour leur permettre de bien les utiliser. Enfin, toujours dans l’objectif de favoriser l’inclusion des personnes en situation de handicap, nous travaillons sur l’harmonisation du langage des signes au Maroc. Ce sont donc des choses très concrètes dans lesquelles le PNUD s’investit depuis longtemps.

Au-delà du Gouvernement et de la société civile, quel rôle peut jouer le secteur privé dans la démarche du PNUD pour réduire les inégalités sociales ?

C’est un rôle fondamental et il existe différentes initiatives pour encourager les entreprises à contribuer aux Objectifs de développement durable et à un développement économique respectueux des populations et de la planète. L’Objectif de développement durable n° 17 indique clairement qu’on ne pourra pas atteindre les ODD sans l’implication de tous, et notamment du secteur privé. Il est non seulement créateur d’emplois et de richesses, mais aussi porteur d’innovation et un acteur clé pour assurer une transition économique durable et inclusive.

Nous avons ainsi déployé le Global compact au Maroc, en partenariat avec la CGEM. Ce projet des Nations Unies permet aux entreprises de contribuer aux ODD en s’engageant à respecter un certain nombre de principes. Cela concerne bien sûr les grandes entreprises, mais aussi les TPME, qui représentent un fort potentiel.

Le PNUD a une grande expérience dans l’accompagnement des TPME et nous sommes en train d’adapter au contexte du Maroc des méthodologies qui ont fait leurs preuves ailleurs. Nous travaillons aussi beaucoup sur l’Économie sociale et solidaire, que le Nouveau modèle de développement considère comme un pilier du développement inclusif. Enfin, dans le cadre de notre partenariat avec le Ministère de l’Économie et des Finances, nous sommes en train de mettre au point des outils qui permettront aux investisseurs d’accéder aux informations commerciales nationales dont ils ont besoin pour prendre des décisions d’investissement alignées sur les ODD.

Propos recueilli par Thomas Brun 

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