Le football marocain franchit un nouveau cap. Porté par les investissements, les performances sportives et les grands événements, il ambitionne de devenir une véritable industrie. Reste à transformer cet élan en un modèle économique durable et créateur de valeur.
L’industrie du sport représente 2 % du PIB mondial – plus de 600 milliards de dollars, elle ne compte que pour 0,5 % du PIB en Afrique. Pour développer le football, le Maroc a construit en vingt ans un écosystème cohérent en investissant (montée en gamme de la Fédération Royale Marocaine de Football, Académie Mohammed VI, rénovation des stades…) avant les résultats. Et les résultats sont arrivés : au Mondial 2022 le mountakhab a explosé le plafond de verre côté performance. Et avec l’organisation de la CAN 2025 – réussie et profitable, le Royaume a fait son entrée dans la cour des grands de l’événementiel sportif. Marque mondiale, infrastructures, cadre fiscal et juridique, formation des joueurs… Le Royaume est en ordre de marche pour s’affirmer comme nouveau hub du football mondial. À condition de créer assez de valeur pour devenir rentable et sortir des investissements publics massifs, clé de voûte du football africain. Quels obstacles ? Le secteur privé est-il prêt à prendre le relais ? Sur la route de la professionnalisation, tous les acteurs n’avancent pas à la même vitesse.
De l’art de vendre
Jamais une CAN n’avait été aussi regardée. Tout avait été fait pour : l’Office national marocain du tourisme avait financé la campagne de communication Maroc, Terre de Football pour 6 millions de dirhams. La SNRT avait fait équiper les stades avec des Spidercam pour 10,5 millions de dirhams. De quoi attirer les médias. Près de 20 partenariats de diffusion couvrant 30 territoires ont été signés avec les voisins européens : pour la première fois au Royaume-Uni l’intégralité des 52 matchs passaient en clair. En Espagne, un accord avec Movistar garantissait la couverture régulière de toute la compétition. En Grèce et en Norvège, des accords devaient permettre de suivre le tournoi gratuitement. La couverture médiatique a battu des records, faisant du Royaume un centre de distribution pour toute la planète. En amont la machine avait été enclenchée bien avant le coup d’envoi de la compétition. Lancée avec la collaboration de la FRMF en septembre 2025, la plateforme Future Media Initiative proposait de stimuler le dialogue entre les médias traditionnels et les nouveaux créateurs de contenu digital. Comment faire pour intégrer les nouveaux usages de la communication et du marketing ? Cette CAN 2025 « illustre une mutation profonde du sponsoring sportif » expliquait à Conjoncture Hanaa Foulani, spécialiste en relations publiques et en communication d’influence. Symbolisé par le naming de la compétition Total Energies CAF CAN. « On parle désormais de relation avec les publics, d’émotion, d’engagement et d’impact. Chaque match devient un événement médiatique global amplifié par le digital ». Pendant les matchs, le business a continué de tourner en parallèle : la 4ème édition de l’Africa Sports Expo s’est tenue en décembre à Casablanca, avec des forums sur les thèmes Sport & Carrières, Africa Football ou encore Africa Stadiums and Arenas. Même après la remise des trophées aux vainqueurs, des rumeurs évoquent encore un projet de documentaire sportif sur les coulisses du tournoi.
Cash-flow
« Pour la CAF comme pour le pays organisateur c’était parmi les CAN les plus rentables » se réjouissait en janvier 2026 Ryad Mezzour, ministre de l’Industrie et du Commerce. Avec des revenus annoncés en augmentation de 90 %, en comparaison avec la CAN 2024 en Côte d’Ivoire, elle même très profitable. Des profits obtenus en optimisant la distribution des droits médiatiques, y compris vers de nouveaux marchés (Brésil, Chine, Japon). Et grâce à l’explosion des contrats de sponsoring: de neuf partenaires officiels lors de l’édition 2021 et dix-sept en 2023, cette fois-ci ils étaient vingt-trois. Et la billetterie aurait généré 55 millions de dollars, encore un record pour le continent. D’après Ryad Mezzour, l’événement aurait permis de porter la croissance marocaine à 4,5 % en 2025, de créer 100 000 emplois dans 3 000 entreprises, d’encourager la consommation, et de gagner « une dizaine d’années de développement en termes d’infrastructures ». Toujours d’après le ministre, les investissements consentis pour cette grand-messe auraient généré « un effet multiplicateur de 1,82 ». L’impact économique de la CAN est multidimensionnel, et « à travers le foot on donne une image très moderne du Maroc » rappelle Moncef El Yazghi, docteur en Sciences politiques, droit constitutionnel et professeur en droit du sport et politiques sportives. « Si l’on est monté à 20 millions de touristes en 2025, c’est en grande partie grâce à cela ».
Une usine à événements ?
La liste ne cesse de s’allonger. Après les Coupe du monde des Clubs (2013, 2014 et 2022), les CAN féminines 2022, 2024 et 2026, la Ligue des champions et la CAN des U23 en 2023, et bien sûr la CAN 2025… le Maroc du ballon n’a pas prévu de faire de pause. Entre 2025 et 2029, il accueillera plusieurs éditions de la Coupe du monde U17 féminine. Jusqu’au point d’orgue : le Mondial 2030. On assiste bien à la mise en branle d’une machine nationale spécialisée dans l’accueil d’événements sportifs. Pour quels résultats économiques ? Le Royaume est-il à l’équilibre entre dépenses et recettes ? La Coupe du monde 2030 représenterait un investissement de 5 milliards de dollars (3,2 milliards pour la construction ou la rénovation des stades, 1,8 milliards pour l’amélioration des réseaux de transport et de communication). Toute l’économie nationale est sur le pont, encadrée par une nouvelle charte des investissements. Pour les entreprises concernées au premier plan, les subventions pourront s’élever à 30 % de l’investissement total, accompagnées de réduction de l’impôt sur les sociétés de 31 % à 20 % et d’une exonération fiscale de cinq ans. À terme, d’après les analyses de Volaris Securities (données FIFA et Banque mondiale), le Maroc pourrait voir son PIB augmenter de près d’1 milliard de dollars en accueillant un tiers des matchs du Mondial. Avec 50 000 à 60 000 emplois potentiellement créés pour chaque point de PIB additionnel. Côté recettes directes, selon l’affluence dans les stades et les dépenses des spectateurs, chaque rencontre pourrait générer environ 30 millions de dollars. Au total les estimations évoquent plus de 2 milliards de dollars de retombées directes et indirectes, principalement dans les secteurs du transport, de l’hôtellerie et du tourisme.
Billetterie et marché noir
Tout n’était pas parfait. Bien avant le couac de la finale, avec la billetterie il y a eu au moins un raté majeur. Déjà à l’automne 2025, à peine officiellement ouverte elle avait dû fermer plusieurs jours, plombée a priori par l’application Yalla et son système d’identité fan (fan ID). En décembre dernier, Jeune Afrique écrivait à ce sujet : « cette plateforme devait symboliser la modernité du tournoi. Son lancement, marqué par des bugs à répétition, a cependant révélé les limites d’un système aussi centralisé que stratégique ». Pendant le tournoi, acheter des billets pouvait encore être un parcours du combattant au point de décourager les supporters, dont l’auteur de ces lignes. En raison de ces difficultés et de certaines affiches sportives moins attrayantes que d’autres, certains stades sont restés vides. On a alors vu les organisateurs faire preuve de créativité en testant la distribution gratuite de billets – à condition d’être identifié sur l’application officielle… Si ce dispositif a pris fin après quelques jours, il a eu le mérite d’exister. Autre point à résoudre impérativement : le marché noir. Annoncées complètes, les tribunes de grosses affiches du tournoi n’étaient pas toujours pleines. En cause, la vente massive de billets via des canaux illégaux. Si tout n’a pas été parfait, la CAN 2025 restera un succès retentissant. Comment le Royaume a-t-il bâti cette usine à événements ?
Monarchie motrice
L’Académie Mohammed VI, la demi-finale Qatar 2022 et les succès des équipes nationales ont construit une marque mondiale. « Ça aide pour la prospection nationale et pour convaincre les joueurs binationaux et les stars de venir jouer ici » résume Moncef Yazghi. Le résultat d’une stratégie lancée il y a près de vingt ans par le roi Mohammed VI, et orchestrée par la FRMF. Longtemps ses présidents étaient restés des militaires, jusqu’à la rupture avec l’arrivée d’Ali Fassi-Fihri entre 2009 et 2013, puis l’intronisation de Fouzi Lekjaa en 2014. La mission : « faire rentrer le Maroc dans le professionnalisme » explique Moncef El Yazghi. « Avant 2009 le budget de la FRMF ne dépassait pas 15 millions de dollars, aujourd’hui c’est dix fois plus ! », soit près d’un milliard et demi de dirhams en 2023. Au menu des investissements : le complexe Mohammed VI de Maâmora inauguré à l’orée des années 2020 pour un coût estimé à 630 millions de dirhams. « C’est un bijou. Quand le président de la FIFA vient au Maroc c’est là-bas qu’il va dormir » révèle Moncef El Yazghi. Autre chantier majeur, la rénovation des stades pour les doter de pelouses naturelles. « On a rompu avec l’image de la terre battue et maintenant 140 équipes professionnelles jouent sur du gazon ». Un symbole. En plus de la transformation du football féminin – l’un des éléments les plus marquants de la dynamique FRMF (cf. article sur l’envol du football féminin), l’accent a été mis sur la formation en construisant plusieurs centres fédéraux puis en s’appuyant sur Evosport. Depuis le début de la saison 2024-2025, la filiale de l’UM6P gère 14 centres de formation de football. Enfin du côté des nouvelles technologies en 2026 la FRMF a montré qu’elle n’avait pas peur d’innover en annonçant Google Gemini comme sponsor officiel de l’équipe nationale, pour apporter une expertise en IA au service de l’expérience des supporters. De quoi renforcer l’impression que « les équipes nationales vont à 160 km à l’heure, tandis que la Botola Pro passe seulement la seconde vitesse » analyse Moncef El Yazghi.
Sortir de l’amateurisme
En dehors des projecteurs internationaux, la réalité est plus terne. « À quelques exceptions près, comme le FUS et la Renaissance Zemamra, la plupart des clubs sont endettés » confirme Reda Laraichi, consultant international dans le management du sport. D’après Médias24, en 2016 la dette totale des clubs de première division atteignait 173 millions de dirhams. « Il y en a quatre ou cinq qui se démarquent » précise Moncef El Yazghi : le Wydad, le Raja et les FAR étaient valorisés entre 15 et 20 millions de dollars en 2025. Suffisant pour se classer parmi les dix clubs africains les plus riches, tout en restant loin derrière Mamelodi Sundowns et d’Al Ahly, respectivement valorisés 40 et 37 millions de dollars. « À part ça les autres clubs sont passables, que ce soit du côté de la direction, du management ou de la gestion des finances ». Souvent, l’équilibre financier repose sur le principe des dons et subventions. D’après l’étude Bilan de la FRMF 2015-2022 réalisée par Reda Laraichi, en 2018 les clubs de première division recevaient tous 7 millions de dirhams de subventions, fonctionnement et formation confondus. La FRMF s’emploie aussi à accompagner les clubs vers une transparence financière et une gouvernance professionnelle. En 2018, elle avait annoncé l’obligation de passer du statut associatif à celui de société anonyme (S.A). Avec, selon la loi 30.09, un plancher de 30 % des actions des nouvelles S.A détenues par le club. « C’est une transformation manquée » juge Moncef El Yazghi. « Tous ces clubs étaient des associations, donc il y avait moins de taxation. Le passage au statut de société, la transparence comptable… ça leur faisait peur » ajoute Reda Laraichi. Dans les faits, la plupart des clubs ont attribué aux associations historiques plus de 90 % des parts des S.A. Avec un capital de 10 millions de dirhams, la S.A du Wydad est détenue à 99,99 % par l’association. « Le seul club à s’être engagé dans la nouvelle ère c’est le Raja, avec l’arrivée de Marsa Maroc comme actionnaire majoritaire » note Reda Laraichi. Avec un capital de 250 millions de dirhams, RAJA S.A est détenue à 60 % par Ports4Impact et à 40 % par l’association Raja Club Athletic.
Modèle économique et (dés)organisation
Le RAJA a prouvé qu’on peut faire autrement. Premiers à trouver un sponsor à l’étranger (1XBET), en 2024 les verts ont encore joué les précurseurs avec l’ouverture de la première boutique en ligne d’un club de foot marocain. Presque un fait d’armes, quand la plupart des autres clubs « n’ont pas la main sur leur marque ! N’importe qui peut imprimer leur logo, des portraits, des chapeaux… c’est une perte pour eux » déplore Moncef Yazghi. Sans direction commerciale dédiée, bien souvent le merchandising est « laissé aux supporters dans une entente informelle » observe Reda Laraichi. Beaucoup de clubs ne maîtrisent pas non plus leur politique sportive. « Tous les clubs devraient avoir un data analyst et un data scientist. On ne peut plus valoriser un joueur juste avec quelques vidéos » plaide Reda Laraichi. En 2025 la Botola a enregistré 213 arrivées et 170 départs de joueurs, pour 18 millions de dollars de recettes contre 6,93 millions de dépenses. Seulement 121 de ces départs se sont faits hors contrat ! À l’export le Maroc reste l’un des pays africains les plus dynamiques, mais localement la majorité des flux de joueurs ne génère pas de valeur directe : ils partent libres sans être vendus. Un manque à gagner considérable sur le marché des transferts. Faire émerger un championnat capable de créer de la valeur, de l’emploi et de l’attractivité territoriale, ne dépend pas que des clubs. « Le potentiel de développement commercial est énorme, et pour l’instant il n’est pas forcément bien optimisé » regrette Reda Laraichi. Parmi les causes, le calendrier du championnat trop souvent décidé au dernier moment par la Ligue Nationale de Football Professionnel (LNFP). « Comment attirer des sponsors, faire venir des scouts ou organiser du tourisme sportif si on ne connaît pas à l’avance la date du derby entre Wydad et Raja ? » Les Ultras du Wydad dressent le même constat. Le 18 juin dernier, alors que les rouges recevaient le FUS au milieu de l’après-midi, les Winners ont déployé une banderole adressée aux organisateurs du championnat : « 15h dictée par la dérogation ou faute de votre désorganisation ? ». Côté droits télés, « on est encore loin d’autres pays, et il n’y a pas de chaînes sportives pour concurrencer la SNRT » constate Moncef El Yazghi. « On se contente du deal avec beIN Sports, mais pourquoi ne pas aller sur d’autres continents? » interroge Reda Laraichi. Autre limite au développement commercial, le marché de la billetterie peine à s’ouvrir. En avril 2025, Guichet Maroc avait publiquement critiqué la situation de monopole de la Sonarges via sa plateforme Tadakir. En août, l’arbitrage du conseil de la concurrence avait débouché sur le lancement d’un appel à intérêt pour référencer de nouveaux opérateurs de billetterie numérique dans les stades. Depuis, de nouveaux acteurs comme Wanaut et WeBook essayent de s’octroyer une part du marché.
Faire du sport (donc du foot) une industrie
« Il n’y a pas de ministère dédié au sport » rappelle Reda Laraichi. « On a atteint et finalisé la façade du professionnalisme, maintenant il faut rentrer à l’intérieur » espère-t-il. Longtemps considéré comme un champ associatif à vocation sociale, le sport ne peut désormais plus dissocier performance sportive et économique. D’où une modernisation du cadre juridique et financier : « l’État cherche à normaliser un secteur où la précarité contractuelle, les paiements informels et l’instabilité sociale ont longtemps freiné le développement », confiait le consultant sportif Hicham Alaoui à Challenge, en citant en exemple la récente reconnaissance fiscale du métier de sportif professionnel. Pour la première fois, la loi de finances 2026 sport et foot est devenue une industrie à part entière. Elle prévoit une exonération d’impôts jusqu’en 2030, des dons déductibles et des abattements sur les revenus des sportifs professionnels, entraîneurs et personnels techniques des clubs de D1 et D2. Objectif : encourager la contractualisation formelle et la déclaration des revenus, en offrant aux nouvelles S.A une période de consolidation financière. « Ce sont de supers initiatives » salue Reda Laraichi. « Si on exonère les clubs d’impôts sur les sociétés pendant cinq ans, c’est pour qu’ils aient le temps de structurer leur gestion. Actuellement les investisseurs ont peur de venir, on doit leur apporter les outils et la visibilité pour entrer au capital des clubs en espérant faire des bénéfices. Exiger une bonne gouvernance serait la priorité ! » déclare Moncef Yazghi. Alors que plusieurs procès et condamnations de dirigeants de clubs ont éclaboussé la D1 ces dernières années, en mars 2026 Africa annonçait une vaste recomposition en cours au sein de la direction des principaux clubs. Le palais qui reprend la main, suffisant pour rendre le foot rentable ?
David Le Doaré
