Football : La nouvelle industrie marocaine ?

Stades colossaux, exploitation en question

À l’approche de la Coupe du monde 2030, le Maroc ne se contente plus de construire des stades : il doit désormais les transformer en actifs économiques. Gouvernance, exploitation commerciale et diversification des usages seront les clés pour faire de ces infrastructures les moteurs d’une véritable industrie du sport.

Avec la CAN comme retour d’expérience et la Coupe du Monde dans le viseur, l’État marocain poursuit la construction et la rénovation de stades-vitrines de la modernité. Et il réfléchit à des modèles d’exploitations viables pour ces colosses de béton, parmi les plus beaux et les plus grands sur Terre. Comment éviter que les coûteux équipements ne rejoignent le triste troupeau des éléphants blancs ? Qui pourra les gérer avec l’agilité qu’ils requièrent ? Ce serait la dernière étape, peut-être la plus compliquée, pour que le Royaume s’impose comme une nouvelle plaque tournante sportive et culturelle.

Enceintes haut de gamme

Le paysage footballistique marocain ne sera plus jamais le même. En mars dernier, la 16ème édition du concours Stadium of the Year était organisée sur internet par stadiumdb.com pour « choisir le meilleur stade inauguré en 2025 » lit-on sur ce site polonais. Sur une trentaine de stades, cinq marocains se sont classés dans le top 10. Et trois dans le top 5 : le Grand Stade de Tanger (n° 2), et les r’batis Moulay El Hassan (n° 5) et Prince Moulay Abdellah (n° 1). Un couronnement. Et l’aboutissement d’une convention de 14,5 milliards de dirhams signée en 2023 par la Société nationale de réalisation et de gestion des équipements sportifs (Sonarges), l’Agence nationale des équipements publics et les représentants du gouvernement. Un projet d’envergure nationale visant la mise en conformité de six stades – à Tanger, Fès, Rabat, Agadir, et Marrakech – aux normes de la CAF et de la FIFA. Avec en prime la construction d’un septième stade, géant parmi les grands (115 000 places annoncées) : Hassan II, planté à Benslimane entre les capitales politique et économique. La planète football observe de près l’avancé des différents chantiers. Stades colossaux, exploitation en question À l’approche de la Coupe du monde 2030, le Maroc ne se contente plus de construire des stades : il doit désormais les transformer en actifs économiques. Gouvernance, exploitation commerciale et diversification des usages seront les clés pour faire de ces infrastructures les moteurs d’une véritable industrie du sport. En septembre 2025 Gianni Infantino était venu en personne au Grand Stade de Tanger « féliciter le Maroc… pour cette infrastructure footballistique renforçant la position du Royaume ». Et en avril dernier la FIFA était de retour, en mission pour évaluer l’état de préparation du village sportif de Tanger Boukhalef, qui abrite le Grand Stade, pressenti « pour accueillir une demi-finale du Mondial 2030 » rapportait Le360. Les stades relookés sontils à la hauteur des ambitions ? Pour Saâd Benwahoud « Moulay El Hassan est un écrin ». Et le directeur général délégué de FUS SA de préciser : « Les travaux ont coûté environ 1 milliard 200 millions de dhs, ça les méritait ! ».

Des outils de soft-power rentables ?

En achetant des stades de 50 ou 100 000 places, le Maroc s’offre à la fois des équipements et une image projetée à l’international. Interrogée en janvier 2026 sur Atlantic radio, Zineb Soulami, experte en gouvernance du sport et en infrastructures sportives, expliquait que « plutôt que la rentabilité l’objectif est parfois d’éviter de générer des gouffres financiers » pour ces équipements hors normes. Devant le groupe de travail de la Chambre des représentants chargé de l’évaluation de la stratégie sportive nationale 2008-2020, Youssef Belqasmi, président du directoire de la Sonarges, était conscient du risque. « Lorsque nous parlons d’événements de l’envergure de la CAN 2025 ou du Mondial 2030, nous pouvons voir des exemples de pays où l’organisation de telles compétitions… a eu un impact négatif » rapporte Le Desk. Et d’ajouter : « une fois la manifestation sportive finie il ne reste que des vestiges ». Après la coupe du monde 2014 au Brésil, l’Arena BRB Mané Garrincha de Brasilia – payée 1,9 milliard de reals (environ 620 millions d’euros) – est devenue… un parking de bus. Pour Zineb Soulami, trois leviers permettent de transformer un stade en destination de divertissement : « Une expérience fan fluide depuis l’arrivée jusqu’au retour. La polyvalence et la fréquence des événements proposés. Et l’exploitation professionnelle sur le long terme avec l’hospitalité et les activités culturelles ». Ainsi, l’arène Tottenham Hotspur Stadium inaugurée en 2019 à Londres (1 161 millions d’euros, 60 000 places) a été conçue pour être « une machine économique destinée à assurer la stabilité du club et permettre son développement », d’après un des architectes du cabinet américain à l’origine des plans. Des dizaines de points de restauration, une boutique de 2 000 mètres carrés et des billets vendus entre 100 et 200 euros alimentent la recette les jours de match. Ça ne s’arrête pas là, les autres jours on peut venir à des concerts, des matchs de football américain ou des visites guidées thématiques (Legend tours, VIP tours, Matchday tours…). Souvent, les mêmes fournisseurs et prestataires sont sollicités pour les événements sportifs et culturels. Le stade devient le point de départ d’un véritable écosystème économique.

Rupture de gouvernance

Présente dans l’ensemble du Royaume depuis 2008, la Sonarges gère des dizaines d’installations sportives à travers le pays. Il était prévu qu’elle se charge aussi du nouveau réseau d’enceintes dernier cri. Nada Hantami du département communication définissait l’objectif en 2024 : « être acteur du développement culturel et du divertissement au Maroc », en déployant dans les grands stades « des utilisations polyvalentes et dynamiques ». Avec une pression financière immédiate. En octobre 2025, Médias24 dévoilait qu’une fois achevés les travaux l’organisme public louerait les stades « sur une période de 25 ans », en espérant compenser ses charges avec « les recettes de billetterie, les événements ou le naming ». Sans compter les intérêts de la dette et les dépenses de fonctionnement, la Sonarges aurait alors à rembourser près d’un milliard de dirhams par an. Aurait-elle pu y arriver ? On ne le saura pas. En 2026, six sociétés anonymes (S.A) ont été créées à la demande des walis pour reprendre le flambeau : INSPORA à Rabat, puis Tanger Région Sport, Casa Région Sport, Fès Région Sport, Marrakech Région Sport et Agadir Région Sport. Qui décidera du modèle d’exploitation des nouveaux stades ? Casa Région Sport aura peut-être le plus grand défi à relever : la gestion du futur Grand stade Hassan II. Et d’après Médias24 la S.A (20 millions de dirhams) est détenue à 50 % par l’Etat via le ministère des Finances, 22 % par la région, 18 % par la FRMF et 10 % par la commune. Les pouvoirs publics sauront-ils faire prospérer le géant de Benslimane ? Acteurs privés et wilayas sauront-ils avancer ensemble pour faire éclore dans les autres villes concernées une industrie de la culture et du divertissement ? Une source ayant proposé un business plan et négocié avec une des nouvelles S.A donne un premier éclairage : « On a demandé la gestion déléguée directe du stade, pour organiser des concerts avec des agences événementielles internationales, mais ça nous a été refusé. Ils sont en train de créer des structures qui dépendront des wilayas, mais est-ce que le secteur public est capable d’avoir l’enthousiasme, la curiosité et l’imagination du privé ? Je serais prêt à jurer du contraire ». Rien ne permet aujourd’hui d’évaluer la rentabilité future des nouveaux stades. Les promesses de recettes se matérialiseront-elles ? 

David Le Doaré 

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