Secteur stratégique pour l’économie marocaine, l’agriculture, contribue selon les années jusqu’à 15 % du PIB et joue un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire et la stabilité sociale du pays. Mais, face aux impacts des changements climatiques et de la sécheresse qui sévit depuis maintenant 6 ans, ce secteur connait une crise profonde et les conséquences socio-économiques sont alarmantes : baisse des revenus des agriculteurs, augmentation du chômage, flambée des prix alimentaires et ralentissement de la croissance économique. Face à cette situation, le Gouvernement a déployé des mesures d’urgence pour soutenir les agriculteurs, notamment par des subventions et des aides à la production. Détails.
Le secteur agricole marocain traverse une crise profonde, conséquence d’une sécheresse persistante sur six années consécutives qui a atteint un niveau critique lors de la campagne 2023-2024. En effet, enregistrant un déficit pluviométrique de 48 %, l’année 2023 a été l’année la plus sèche depuis au moins 80 ans. C’est ce que révèle le dernier rapport de la Direction générale de la météorologie intitulé « État du climat en 2023 » qui fait un état des lieux du climat au Maroc et son impact notamment sur l’agriculture. En effet, le déficit pluviométrique a lourdement impacté le développement des cultures céréalières, particulièrement dans les zones bour, qui traditionnellement produisent le plus et qui sont essentielles à la sécurité alimentaire du pays. Les chiffres sont sans appel : d’après Bank-Al Maghrib, la récolte céréalière, estimée à seulement 25 millions de quintaux, accuse, en avril 2024, une baisse de 120 % par rapport à la campagne précédente et de 160 % comparativement à la moyenne des trois dernières années.
Des impacts socio-économiques en cascade
En effet, selon les données du Ministère de l’Agriculture, de la Pêche Maritime, du Développement Rural et des Eaux et Forêts, communiquées en juillet 2024 lors d’une rencontre avec les représentants de la profession du secteur agricole, le déficit hydrique sévère de 2023 et 2024 a affecté les semis des cultures d’automne. La superficie semée en céréales principales au titre de la campagne 2023-2024 était de 2,47 millions d’hectares contre 3,67 millions d’hectares en 2022-2023, soit une baisse de 33 %. En ce qui concerne les légumineuses, on note également une baisse de 35 % de la superficie cultivée. La filière des agrumes au Maroc traverse de même une période difficile en raison des aléas climatiques, d’une diminution significative des volumes de production, de la raréfaction des débouchés à l’export et de la concurrence internationale. La production oléicole est aussi en recul du fait de la sécheresse persistante. En 2024, la production nationale prévisionnelle des olives a baissé de 11 % par rapport à l’année précédente et de 44 % comparativement à la production de l’automne 2021.
Le marché du bétail vit également depuis un certain temps de fortes perturbations entraînant une hausse soutenue des prix de la viande rouge et des produits avicoles
Les conséquences de cette crise se font ainsi sentir à tous les niveaux de la société marocaine. Les agriculteurs, déjà fragilisés par des années de sécheresse, voient leurs revenus s’effondrer à cause des coûts de production, du prix des intrants agricoles, tels que les engrais et les pesticides, ainsi que les coûts de l’énergie et des salaires qui ne cessent d’augmenter.
Aussi, faute de liquidités, beaucoup d’entre eux n’ont pas pu préparer la campagne agricole 2024-2025, ce qui risque d’aggraver la crise et de compromettre la production future. Cette situation entraîne par conséquent une hausse du chômage en milieu rural, accentuant la précarité et alimentant l’exode rural. Selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP), le monde rural a perdu pas moins de 200 000 postes en 2023 et le ralentissement des activités agricoles devrait alourdir davantage le niveau du chômage dans les campagnes en 2024 et 2025.
Côté consommateurs, la pénurie de produits agricoles provoque une augmentation des prix des denrées alimentaires, amplifiant l’inflation et réduisant le pouvoir d’achat des ménages. La baisse de l’activité agricole a également un impact négatif sur la croissance économique. Bank Al-Maghrib a annoncé que le taux de croissance pour l’année en cours a été révisé à la baisse, passant de 3,2 % à 2,1 %. Et pour combler le déficit de production, le Maroc devra importer des quantités conséquentes de céréales, ce qui représentera une facture de plus de 2,25 milliards de dollars pour l’économie nationale.
Des mesures d’urgence pour soutenir le secteur agricole
Face à cette situation alarmante, le Gouvernement a déployé un plan d’action pour soutenir le secteur agricole et atténuer les effets de la sécheresse en vue de préparer le terrain pour la nouvelle campagne agricole 2024-2025. Cette dernière a été lancée le 26 octobre 2024 depuis la plaine du Saïss dans la région de Fès-Meknès par Ahmed El Bouari, Ministre de l’Agriculture, de la Pêche Maritime, du Développement Rural et des Eaux et Forêts, en présence de l’ensemble des représentants des instances clés de l’écosystème agricole.
Ainsi, pour renforcer et consolider la relance des filières de production, le Ministère, en concertation avec les professionnels du secteur (COMADER et Fédération des Chambres d’Agriculture) a pris des mesures spécifiques pour chaque filière, selon le communiqué de presse qu’il a publié le 28 octobre dernier.
La première mesure porte sur le financement des agriculteurs et vise ainsi à créer les conditions d’un déroulement normal de la campagne agricole. Dans ce sens, le Groupe Crédit Agricole du Maroc a prévu une enveloppe financière de 12 milliards de dirhams au titre de cette campagne.
En ce qui concerne la filière des céréales et légumineuses, dont l’ambition est d’atteindre 5 millions d’ha pour la campagne 2024 – 2025, il a été prévu d’étendre le soutien aux semences. L’objectif est d’intégrer de nouvelles espèces de céréales, fourrages et légumineuses alimentaires en vue d’encourager les cultures fourragères et les légumineuses et d’inciter les agriculteurs à pratiquer la rotation des cultures.
Un dispositif d’environ 1,26 million de quintaux (Mqx) de semences certifiées des céréales d’automne (dont 1,16 Mqx par la Société nationale de commercialisation des semences SONACOS) sera mobilisé à des prix de vente incitatifs et inférieurs de 3 à 5 % par rapport à la campagne agricole 2023/2024.
Le programme national d’irrigation de complément des céréales, visant à contribuer à leur sécurisation et à leur stabilisation, sera également poursuivi dans l’optique d’atteindre à terme 1 million d’hectares à l’horizon 2030. Le programme national de semis direct au titre de la campagne agricole 2024-2025 portera quant à lui sur une superficie de 260 000 hectares, avec l’objectif d’atteindre 1 million d’hectares à horizon 2030. Il est, de plus, prévu de distribuer aux coopératives agricoles 200 semoirs de semis direct et de renforcer la sensibilisation et l’accompagnement des agriculteurs pour faciliter l’adoption de cette technique.
Par ailleurs, l’assurance agricole multirisque climatique pour les céréales, les légumineuses et les cultures oléagineuses devrait couvrir une superficie d’environ un million d’hectares. La poursuite du programme d’assurance multirisques pour les arbres fruitiers devrait en outre permettre d’assurer près de 50 000 hectares.Du côté des engrais, le marché sera approvisionné à hauteur de 650 000 tonnes d’engrais phosphatés et de 200 000 tonnes d’engrais azotés, aux mêmes niveaux de prix que la campagne précédente.
En ce qui concerne la filière sucrière, l’objectif est de réaliser une campagne sucrière normale et d’atteindre 45 000 hectares de superficie en s’appuyant notamment sur l’amélioration de la situation hydrique de certains périmètres betteraviers ainsi que sur la poursuite du programme d’accompagnement des producteurs. Il a également été décidé de reconduire l’augmentation des prix au producteur de 80 DH/T pour la betterave à sucre et de 70 DH/T pour la canne à sucre.
Quant à la filière maraichère, afin de réduire le coût de production et de garantir l’approvisionnement du marché national en qualité et quantité suffisantes, le Ministère s’engage à réaliser le programme d’assolement ainsi qu’à maintenir le soutien à l’acquisition des semences et/ou plants de tomate ronde, d’oignon et de pomme de terre.
Concernant les filières animales, le Ministère a réitéré son engagement à poursuivre le programme de sauvegarde du Cheptel. Ainsi pour la filière lait, il est question de consolider l’opération de distribution à prix subventionnés de l’aliment composé destiné aux vaches laitières et de maintenir l’interdiction de l’abattage de certaines femelles reproductrices de races bovines laitières.
L’État apportera par ailleurs son appui financier pour l’acquisition des génisses reproductrices de races pures d’origine importée et des génisses produites localement et étendra le soutien aux velles destinées à la reproduction. Des conventions spécifiques pour l’appui au développement de la filière lait seront également mises en œuvre dans le cadre du Contrat Programme 2021-2030 notamment l’opérationnalisation des UREL (unités régionales d’encadrement de la filière lait) par la profession laitière.
Pour la filière viandes rouges, les droits d’importation appliqués aux bovins destinés à l’engraissement seront suspendus dans la limite de 120 000 têtes au 31 décembre 2024. Une mesure qui sera reconduite en 2025. Afin d’atténuer les effets du déficit hydrique, le programme portant sur la sauvegarde du cheptel sera poursuivi. Ce dernier inclut la distribution d’orge subventionnée à guichet ouvert, la mise à disposition des éleveurs d’aliments composés, l’abreuvement du cheptel à travers la création et l’équipement des points d’eau, l’acquisition de citernes et camions-citernes ainsi que la prise en charge des frais de fonctionnement et d’entretien de ces camions.
Le Gouvernement a également accéléré les projets de construction de barrages, de stations de dessalement d’eau de mer et de réutilisation des eaux usées.
Repenser le modèle agricole marocain
Au-delà de ces mesures d’urgence et face à l’impact de plus en plus dévastateur et répété des changements climatiques, il est aujourd’hui impératif de repenser rapidement le modèle agricole du pays et d’entamer une transformation profonde de l’agriculture pour la rendre plus résiliente et garantir la sécurité alimentaire à long terme.
L’Institut Royal des Études Stratégiques (IRES) souligne dans son rapport daté de février 2024 que les politiques publiques menées jusqu’à présent ont contribué à cette situation de raréfaction de l’eau. En effet, l’accent mis sur l’augmentation de l’offre en eau, avec la construction de nombreux barrages, et l’intensification de l’irrigation, notamment à travers le Plan Maroc Vert, ont conduit à une surexploitation des nappes phréatiques.
L’irrigation privée, en grande partie non contrôlée, a également aggravé la pression sur les ressources hydriques. Face à ces constats, le rapport identifie plusieurs enjeux cruciaux pour l’avenir de l’agriculture marocaine afin de garantir la fonction alimentaire de l’agriculture et la sécurité alimentaire du pays. Ainsi, selon les experts de l’IRES, il est impératif de renforcer les investissements dans le secteur agricole, notamment en matière de recherche et d’innovation, et d’adopter une approche plus intégrée, durable et résiliente, plaçant l’agriculteur au centre du développement et assurant la souveraineté alimentaire du pays.
Le rapport insiste également sur l’importance d’adopter une approche territorialisée du développement agricole, en tenant compte des spécificités de chaque région. Un ensemble de mesures concrètes sont proposées : relancer le débat national sur l’avenir de l’agriculture et organiser des assises nationales et régionales ; repenser le modèle de gouvernance du secteur ; renforcer la réglementation et le contrôle de l’utilisation de l’eau ; promouvoir l’agroécologie, l’agriculture climato-intelligente et l’agriculture circulaire ; investir massivement dans la recherche, l’innovation technologique et la formation des agriculteurs ; améliorer les infrastructures et les services en milieu rural ainsi que la commercialisation et la valorisation des produits agricoles ; et enfin, renforcer la coopération régionale et internationale dans le domaine de l’agriculture.
En effet, la crise agricole que traverse actuellement le Maroc est un signal d’alarme et met en évidence la vulnérabilité du secteur face aux changements climatiques et la nécessité d’une transformation profonde pour garantir la sécurité alimentaire et la stabilité sociale du pays.
Zineb Jamal Eddine
