Agriculture : quelles solutions face à la crise climatique ?

Wissal Ben Moussa : « Notre ambition est de créer une dynamique de transformation écologique »

Entretien avec Wissal Ben Moussa, Co-fondatrice de la startup Sand to Green

D’abord, parlez-nous un peu de Sand to Green, de sa genèse, et du contexte de sa naissance…

Sand to Green est née d’une volonté commune de répondre à l’urgence climatique et aux défis de désertification qui menacent les terres agricoles. Consciente que le Maroc, comme de nombreuses autres régions arides, fait face à une crise écologique sans précédent, l’équipe de Sand to Green a entrepris de créer des solutions innovantes pour rendre les sols désertiques fertiles. Dès le départ, nous avons envisagé un modèle agroforestier et de dessalement d’eau solaire pour soutenir une agriculture durable en milieu aride. L’objectif est d’apporter des solutions écologiques, économiques et sociales aux communautés locales tout en participant à la lutte contre la désertification.

Comment Sand to Green est-elle passée de l’agroécologie à la collaboration dans le cadre de projets d’hydrogène vert ?

Initialement centrée sur l’agroécologie, Sand to Green a élargi son champ d’action en intégrant des techniques d’agroforesterie avancées et en développant un logiciel de gestion agronomique de pointe pour rendre ce savoir plus accessible. Ce logiciel, unique en son genre, agrège des données provenant de modèles satellitaires, d’analyse de sols, de données climatiques, ainsi que des bases de données internationales comme celles de la FAO, du CGIAR et du CIRAD. Ces données permettent de recommander les meilleures espèces végétales et arbres adaptés aux contraintes des milieux arides, à forte salinité, et aux défis climatiques actuels.

Grâce à cet outil, nous concevons des modèles agricoles spécifiquement adaptés aux zones complexes où l’aridité et la salinité posent de sérieux défis. Le logiciel optimise ainsi les choix de plantation et modélise les systèmes agroforestiers les plus durables et résilients pour chaque projet. En plus de faciliter la gestion en temps réel des ressources, il permet de quantifier avec précision l’impact carbone de nos plantations.

Par ailleurs, nos collaborations avec le secteur de l’hydrogène vert se concentrent sur l’utilisation des infrastructures de dessalement et de la saumure générée, ainsi que sur l’exploitation de fonciers disponibles pour développer des projets agricoles. Cela permet de créer des emplois locaux et de générer un impact écologique positif, en transformant les terrains arides en espaces fertiles, productifs et résilients face au changement climatique.

Pensez-vous que les techniques développées soient une réponse durable et efficace à la crise hydrique qui sévit au Maroc ?

Absolument. Notre approche face au stress hydrique repose sur une combinaison de techniques complémentaires, maximisant l’efficacité de chaque projet. Nous sélectionnons d’abord des espèces végétales et arboricoles adaptées aux conditions arides pour réduire la demande en eau. Ensuite, notre système de dessalement solaire fournit de l’eau douce tout en limitant les impacts environnementaux, tandis que la saumure résiduelle est exploitée dans des applications agricoles spécifiques.

Nous intégrons également des pratiques d’agroforesterie qui, en limitant l’évapotranspiration, contribuent à la rétention de l’humidité dans les sols. Pour renforcer cette résilience hydrique, nous optimisons la structure des sols afin d’améliorer leur capacité de rétention d’eau. De plus, nous utilisons des techniques de water harvesting, en tirant parti de la topographie du terrain pour collecter l’eau de ruissellement, ce qui permet d’alimenter les plantations de manière naturelle et de réduire la dépendance à l’irrigation.

Cette approche intégrée constitue une réponse durable aux défis hydriques du Maroc, en utilisant chaque goutte d’eau de manière stratégique pour bâtir des écosystèmes stables et productifs dans des environnements arides.

Comment peut-on garantir la souveraineté alimentaire ?

Sand to Green contribue activement à renforcer la souveraineté alimentaire du Maroc en développant des projets agricoles adaptés dans des zones désertiques. Dans un contexte climatique et politique mondial de plus en plus tendu, la souveraineté alimentaire devient cruciale pour assurer la stabilité politique et économique. En produisant des cultures adaptées aux conditions locales, nous réduisons la dépendance aux importations alimentaires et augmentons l’autonomie des régions, ce qui renforce leur résilience face aux fluctuations des marchés internationaux et aux crises d’approvisionnement.

Nos projets visent non seulement à sécuriser les ressources alimentaires locales, mais aussi à intégrer les communautés dans le processus, en leur garantissant un accès stable à la production agricole et des revenus économiques durables. Cette approche permet de renforcer le tissu social local, contribuant ainsi à une stabilité politique et économique essentielle dans un monde où les tensions climatiques et géopolitiques ne cessent de croître.

Sand to Green est le fruit d’une collaboration franco-marocaine : comment ce partenariat a-t-il vu le jour et quelles sont ses spécificités ?

La collaboration franco-marocaine est au cœur de Sand to Green et se manifeste à tous les niveaux de notre organisation. Notre équipe est composée de collaborateurs issus des deux pays, alliant compétences techniques et compréhension des enjeux locaux. Nos cofondateurs franco-marocains ont uni leurs expertises pour répondre aux besoins spécifiques du Maroc, tout en apportant des perspectives globales pour relever les défis climatiques et agricoles.

Ce partenariat va au-delà de notre équipe : nous avons mis en place des collaborations scientifiques solides avec des institutions de recherche françaises et marocaines pour affiner nos modèles agroforestiers et développer des solutions technologiques adaptées aux milieux arides. De plus, nous bénéficions du soutien de partenaires financiers des deux pays, qui nous aident à accélérer notre développement et à étendre l’impact de nos projets.

En associant ces compétences et ces ressources, notre partenariat franco-marocain renforce notre capacité d’innovation et notre impact environnemental, tout en contribuant à une vision partagée de la durabilité et de la résilience face aux défis climatiques.

Quelle est la place de l’innovation dans Sand to Green ?

L’innovation est au cœur de notre démarche chez Sand to Green, et elle s’exprime à tous les niveaux : sur le sol, avec des techniques de réhabilitation pour améliorer la rétention d’eau et la fertilité ; sur l’eau, avec des systèmes de dessalement solaire et des solutions de gestion de la saumure ; sur les espèces végétales, en sélectionnant celles qui s’adaptent le mieux aux milieux arides ; et sur le financement, en intégrant les crédits carbone pour générer des revenus supplémentaires pour nos projets.

Nos modèles agricoles et agroforestiers sont spécifiquement conçus pour les environnements arides, combinant des pratiques qui limitent l’évapotranspiration et maximisent la résilience écologique. Nous digitalisons toutes ces innovations via notre logiciel de gestion des projets agroforestiers, qui représente une avancée unique. 

Cette plateforme centralise et simplifie l’accès aux meilleures pratiques, permettant de concevoir, gérer et optimiser des projets complexes de manière accessible. Nous investissons continuellement dans la R&D pour affiner chaque aspect de notre approche, avec l’ambition de rendre nos solutions disponibles et adaptables pour tous les acteurs souhaitant transformer les terres arides en espaces durables et productifs.

Ce modèle est-il duplicable et existe-t-il une réflexion pour généraliser ce modèle dans tout le Maroc aride ?

Notre modèle est conçu pour être répliqué dans d’autres régions arides du Maroc et au-delà. Notre vision pour 2025-2035 est de franchiser nos technologies et nos méthodes pour permettre aux populations locales et aux partenaires de créer leurs propres projets agricoles en milieu aride. Notre ambition est de créer une dynamique de transformation écologique qui pourrait s’étendre aux régions désertiques du monde entier, en adaptant nos techniques aux besoins spécifiques de chaque zone.

Entretien réalisé par Younes Baâmrani

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