En tournée en février dernier dans neuf Instituts français du Maroc, le restaurateur de films et pianiste a proposé une série de ciné-concerts. Pour redécouvrir la magie du cinéma tout court.
« Avant que le cinéma ne devienne parlant, le muet c’était le cinéma tout court ! », clame Serge Bromberg, avant de s’asseoir au piano pour accompagner les bobines de chefs-d’œuvre de Buster Keaton, Max Linder ou Leo McCarey avec Laurel et Hardy. Ce voyage vers les années 1910-1920 n’a rien d’une recherche érudite : pour ce passionné qui refuse de se dire musicien – « je ne fais qu’improviser » – l’essentiel est moins dans le patrimoine que dans la joie et l’humour. Du coup, il s’est fait « homme-sandwich » pour permettre à petits et grands de retrouver l’essence du cinéma : le divertissement.
Dans les années 1970, se souvient-il, pour voir un film il fallait aller louer des bobines chez le photographe et les projeter avec un petit projecteur. Ce souvenir d’enfance est devenu sa « colonne vertébrale ». En 1985, il fonde Lobster, une société de restauration de films oubliés, qu’il va chiner partout, tout le temps. « Plus on cherche, plus on trouve. Les cinémathèques ont remonté les pistes logiques : familles de réalisateurs, de techniciens… Nous, on va chez les gens, dans les brocantes, sous le toit des églises aussi, car quand les gens ne voulaient pas jeter, ils confiaient les bobines au curé. » Si 90 % des bobines n’ont « aucun intérêt » et que le reste n’est pas toujours exploitable, Lobster a réuni plus de 250 000 bobines d’une durée de 10 minutes environ, a numérisé plus de 20 000 titres tournés entre 1895 et 1960, restauré l’intégrale des courts-métrages de Charlie Chaplin, le Voyage dans la Lune de Georges Méliès etc., restauré le son de près de 4 000 films, dont ceux de Tati ou Les Demoiselles de Rochefort, édité des classiques en DVD et des livres sur le cinéma. Depuis 1992, Serge Bromberg multiplie les manières (émissions, ciné-concerts…) de faire découvrir les pépites les plus drôles et les plus étonnantes.
Restaurer et questionner le patrimoine
Il a également déniché une dizaine de bobines de films concernant le Maroc, qui documentent des villes comme Meknès, Fès, Marrakech, Rabat. En noir et blanc ou colorisés image par image, ils présentent « des images incroyables ». Cependant, « à cause de leur aspect colonial, certains sont devenus inregardables et je ne les projette pas, comme ce film de 1931, la caricature d’un colon anglais au Maroc à la fin des années 1920, en couleurs naturelles, probablement les plus anciennes du Maroc… »
Ces recherches l’amènent à questionner ce qu’est devenu le cinéma avec, aujourd’hui, des films très longs avec un montage de plus en plus rapide (rarement plus de 3 secondes), une grammaire très sophistiquée… « Quand on regarde un film de conquête de l’espace, c’est parfait techniquement, on sait que c’est faux mais on décide que c’est vrai. Le cinéma des années 1920-1930 n’avait pas ces tours ! Avec le Voyage dans la Lune, six ans après l’invention du cinéma, Méliès nous montrait des scaphandres et des décors en cartons peints en carton, et les gens étaient convaincus que c’était la vraie lune ! »
Si sa passion est communicative, Serge Bromberg insiste sur l’immensité du travail de l’ombre qu’est la restauration, dont la qualité tient à son invisibilité. Les films muets, qui « se sont perdus car pendant longtemps ils n’ont intéressé personne », sont souvent très endommagés. Et un son abîmé, plus qu’une image striée, a plus d’impact sur la perception de la qualité du film… Souvent, les boîtes ne portent pas d’étiquette, on ignore le titre. « L’identification et la sauvegarde dépendent de la rencontre », se réjouit-il, « au final, le cinéma est un prétexte pour nous rassembler ! »
