Reportage à la banque de gènes de Settat

La banque de gènes de Settat au service de la souveraineté alimentaire du Maroc

Créée en 2003, cette institution presque unique au Maroc accueille près de 74 000 semences végétales. Elle joue un rôle crucial pour préserver les ressources génétiques au bénéfice des générations futures, mais aussi pour faire face aux défis actuels, notamment le changement climatique et les maladies.

Situé à quelques kilomètres au sud de Settat, le Centre Régional de Recherche Agronomique (CRRA) abrite cinq laboratoires, entourés de champs à perte de vue. Dans ces unités de recherche consacrées aux sciences de sol, à la production animale, à la protection des plantes, à l’agronomie et au machinisme agricole, et à l’amélioration génétique, les chercheurs de l’Institut National de Recherche Agronomique (INRA) s’activent pour contribuer au développement de l’agriculture marocaine.

Mais le CRRA de Settat a une particularité. En plus de ces laboratoires, il accueille un site presque unique au Maroc : la banque de gènes de l’INRA. À l’intérieur, près de 74 000 semences sont conservées, originaires très majoritairement du Maroc. Dans ses chambres froides, ce sont ainsi les ressources génétiques végétales du Royaume qui sont précieusement gardées.

« Le Maroc est l’un des pays les plus riches en termes de biodiversité. Et il est important de pouvoir conserver cette richesse spécifique et génétique », indique Ali Sahri, chercheur à l’INRA et responsable de la banque de gènes. Ali Sahri se tient devant les tableaux de contrôle des trois chambres froides. L’une d’entre elles, qui abrite la « collection de base », est réglée à -18 °C, ce qui permet une conservation optimale pendant des dizaines d’années. Les deux autres, qui abritent la « collection active », et dont la température est réglée à 5 °C, autorisent les chercheurs à travailler sur les semences.

Ali Sahri, chercheur à l’INRA et responsable de la banque de gènes

Une majorité de céréales

D’une capacité de 80 000 accessions ou échantillon, la banque de gènes de Settat a été créée en 2003. Elle est la seule qui est gérée par l’État marocain. Une autre banque de gènes, inaugurée en 2022, est implantée à Rabat et gérée par l’ICARDA, un centre international de recherche agronomique dans les zones arides.

Les semences, en majorité des céréales, sont notamment issues de campagnes de collectes réalisées régulièrement par les chercheurs de l’INRA. Ces derniers partent ainsi sur le terrain à la recherche d’espèces ou de variétés inconnues ou pas encore référencées, qu’elles soient domestiquées par l’homme ou situées en pleine nature. D’autres proviennent de programmes de recherche ou d’autres banques de gènes.

À l’intérieur des chambres froides, chaque échantillon – appelé « accession » – est conservé dans un contenant en aluminium, sur lequel un numéro de référencement et un code-barres sont indiqués. Une base de données rassemble toutes les accessions, avec leurs caractéristiques.

« L’étape de la caractérisation est certainement la plus importante. Après la collecte, puis la multiplication des graines, la plante est caractérisée en termes d’agronomie, de physiologie, de tolérance à la sécheresse, aux maladies… », explique Mohamed Boughlala, Directeur du CRRA de Settat. Les chercheurs ayant accès à la base de données pourront ainsi facilement trouver la semence de lentilles, de blé, de fèves ou encore d’avoine possédant les caractéristiques qu’ils recherchent.

La banque de Settat travaille de concert avec des banques de gènes « in vivo », situées dans plusieurs régions du Maroc. Celles-ci conservent les espèces en terre. Une collection d’oliviers se trouve ainsi à Marrakech, une collection d’arbres Rosacées à Meknès, une collection de cactus à Agadir…

Afin d’illustrer l’importance de conserver ces ressources génétiques, Mohamed Boughlala prend l’exemple de la cochenille à carmin qui a dévasté les cactus – qui produisent des figues de Barbarie – sur tout le territoire ces dernières années. « Nous avons une collection de 200 écotypes de ce cactus, collectés au Maroc et à l’étranger. Au moment de l’attaque de la cochenille, des chercheurs ont remarqué que certains écotypes étaient résistants », relate Mohamed Boughlala. L’INRA a alors débuté la multiplication de ces variétés pour pouvoir remplacer les plantations endommagées. Ce remplacement est en cours.

Plusieurs années de travail pour créer de nouvelles variétés de plantes

La banque de gènes répond ainsi à un double objectif. « Elle permet de conserver les ressources génétiques de ces plantes pour les générations futures, mais aussi pour une utilisation immédiate, notamment pour élaborer de nouvelles variétés qui pourraient être plus résistantes face à, par exemple, la sécheresse ou des maladies », précise Mohamed Boughlala. Un rôle qui est d’autant plus crucial dans un contexte de changement climatique et alors que le Maroc vient de subir six années consécutives de sécheresse. « Le changement climatique a notamment pour conséquence qu’un grand nombre d’espèces risquent de disparaître », souligne Mohamed Boughlala.

Les « améliorateurs génétiques » de l’INRA s’appuient donc notamment sur ces ressources génétiques pour créer de nouvelles variétés. « Cette amélioration peut prendre des années. Une fois que la variété est obtenue, nous l’inscrivons au catalogue officiel », indique Faouzi Bekkaoui, Directeur de l’INRA. Les semences deviennent alors accessibles aux agriculteurs via des sociétés de commercialisation des semences, dont la plus importante est la Sonacos.

Le Maroc disposera bientôt d’un atout supplémentaire. Un nouveau Centre National des Ressources Génétiques est sur le point d’ouvrir à El Koudia, près de Tamesna. Avec une capacité de 200 000 accessions, il accueillera non seulement des semences de plantes, mais aussi des ressources génétiques des animaux et des micro-organismes. « La construction est terminée. Nous sommes en train d’acquérir les équipements. Le centre sera fonctionnel au début de l’année 2025 », indique Faouzi Bekkaoui. Pour Ali Sahri, « la question de la souveraineté alimentaire est centrale pour tous les pays, et ces équipements permettent au Maroc de renforcer la sienne, en s’appuyant sur les ressources génétiques pour adapter son agriculture aux nouvelles conditions auxquelles nous faisons face, comme le changement climatique ».

Rémy Pigaglio

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