Patrick Dutartre : « Le comportement du leader influence profondément la dynamique de l’équipe »

Patrick Dutartre, conférencier, pilote de chasse, Général d’aviation et ancien leader de la Patrouille de France 

De pilote de chasse à la Patrouille de France, puis au monde de l’entreprise : quel a été l’élément déclencheur de chacune de ces transitions dans votre parcours ?

Les transitions dans mon parcours se sont faites naturellement, guidées par les circonstances de la vie. Après une carrière militaire et de diplomate, la nécessité d’avoir une activité professionnelle dans le domaine civil m’a poussé à chercher de nouvelles opportunités professionnelles. Le hasard m’a d’abord orienté vers le monde de l’entreprise, puis progressivement vers les conférences, particulièrement au sein du réseau APM (Association Progrès du Management), également présent au Maroc. L’APM est un réseau structuré en clubs de dirigeants qui se cooptent pour partager les bonnes pratiques managériales et leurs expériences respectives. Dans ce cadre, chaque expert partage son vécu, permettant aux entreprises d’en tirer des enseignements concrets et pertinents.

En quoi votre expérience de leader de la Patrouille de France a-t-elle transformé votre vision du management ?

Mon expérience à la Patrouille de France m’a permis d’appréhender le management sous un angle unique. Bien que les dynamiques d’équipe soient similaires à celles que l’on retrouve dans les sports collectifs, tel que le football ou le rugby, notre contexte est particulier, car nous évoluons aux limites du possible, où chaque décision peut avoir des conséquences vitales. Cette dimension extrême agit comme un révélateur, amplifiant l’importance de chaque aspect du management.

Prenons l’exemple du recrutement. Dans une entreprise, un mauvais recrutement peut impacter la performance et nécessiter des ajustements, des formations supplémentaires, une réorientation, ou même un changement de poste. Dans le contexte de la Patrouille de France, les enjeux sont démultipliés, car une personne mal recrutée peut mettre en danger la vie de toute l’équipe. Cette réalité nous oblige à porter une attention particulière à chaque étape : le recrutement, l’intégration, la formation.

En définitive, la Patrouille de France agit comme un laboratoire où les principes de la performance collective sont poussés à leur paroxysme. Cette expérience m’a permis de constater de manière très concrète l’importance cruciale de ces fondamentaux du management.

Comment établissez-vous un climat de confiance dans une équipe où l’erreur peut être fatale ?

Dans l’aéronautique, la confiance ne se décrète pas, elle se construit progressivement à travers les actions et les preuves apportées par chacun. Le climat de confiance émerge naturellement lorsque chaque membre de l’équipe accomplit son travail avec rigueur et professionnalisme.

Le rôle du leader est crucial dans ce processus. Il doit mettre en place les méthodes appropriées et créer les conditions optimales permettant à chacun d’exprimer pleinement son potentiel. Cela implique une compréhension fine des capacités d’apprentissage de chaque collaborateur, une patience dans leur intégration, et un investissement constant dans leur formation.

L’art du leadership réside précisément dans cette capacité à développer le meilleur de chaque individu, tant pour le bénéfice de l’organisation que pour son épanouissement personnel. C’est cette approche subtile du leadership que je m’attache à partager lors de mes conférences.

Quelle est votre méthode pour maintenir un haut niveau de performance sous pression extrême ?

La rigueur est, selon moi, la clé fondamentale de la performance sous pression extrême. Les principes que j’applique n’ont rien de révolutionnaire. Ils reposent sur une organisation méthodique et des processus de travail quotidiens bien établis. Les briefings et débriefings constituent des piliers essentiels de cette approche.

Le management quotidien doit être adapté à la culture des personnes et de l’entreprise. Dans ce contexte où l’humain est au cœur de la performance, quatre qualités sont indispensables : l’écoute, la réactivité, l’exigence et la bienveillance.

Pouvez-vous nous décrire votre processus de prise de décision en situation critique ?

Le processus de prise de décision reste fondamentalement le même, que l’on soit en situation critique ou non. La différence principale réside dans la rapidité d’exécution, certaines décisions devenant presque réflexes en situation d’urgence. Ce processus repose sur quatre principes fondamentaux.

Premièrement, l’attention portée à l’objectif principal. Pour un pilote, il s’agit d’atterrir en toute sécurité sur la destination prévue ou, à défaut, sur un terrain de déroutement. Deuxièmement, la connaissance précise de l’environnement, fruit d’une préparation minutieuse : identification des terrains environnants, évaluation du carburant nécessaire, observation des conditions météorologiques (tempêtes de sable, nuages) et de tout élément susceptible d’influencer la décision. Troisièmement, l’expérience, qu’elle soit personnelle ou celle de personnes de confiance. Enfin, l’intuition, qui vient compléter ces éléments rationnels.

Un facteur crucial dans ce processus est l’évaluation du temps disponible pour prendre la décision. Plus l’échéance d’un incident potentiel est éloignée, plus il faut prendre le temps de la réflexion. La précipitation est à éviter. Une analogie éclairante illustre l’importance de garder son sang-froid : un homme peut survivre plusieurs jours sans nourriture, plusieurs jours sans eau, plusieurs heures dans le froid, plusieurs minutes sans oxygène, mais seulement quelques secondes s’il panique. La règle d’or est donc de ne jamais céder à la panique et d’adapter sa réaction en fonction du temps disponible.

Quel est l’échec dont vous avez le plus appris et pourquoi ?

En aéronautique, nous avons une approche particulière de l’erreur. Nous la considérons comme une opportunité d’apprentissage plutôt qu’un échec. Cette perspective est fondamentale dans le management, où l’un des défis majeurs consiste à distinguer les erreurs admissibles des erreurs inadmissibles.

Cette distinction peut sembler complexe pour certains managers, mais elle devient plus évidente lorsqu’on identifie les fondamentaux de chaque métier. Prenons quelques exemples. Pour un journaliste, les règles d’or sont la rigueur factuelle, l’objectivité dans le traitement de l’information et la fidélité dans la transmission. Pour le personnel navigant commercial, la hiérarchie des priorités est claire : d’abord la sécurité de l’appareil, puis celle des passagers, et enfin leur confort. Dans l’hôtellerie-restauration, les fondamentaux reposent sur la bienveillance, le sourire et la volonté de servir.

Sur ces fondamentaux, l’erreur n’est pas permise, car elle touche à l’essence même du métier. En revanche, les erreurs qui ne mettent en péril ni l’entreprise, ni les personnes, ni les biens, peuvent être considérées comme admissibles et sources d’apprentissage.

Comment mesurez-vous la réussite d’une mission, qu’elle soit aérienne ou managériale ?

Dans l’aéronautique, la mesure de la réussite est très concrète. Elle se vérifie à chaque vol par des critères précis : l’atterrissage à l’heure prévue, en toute sécurité, et la satisfaction des passagers quant au confort du vol.

Pour une entreprise, la réussite repose sur trois fondamentaux interconnectés. Le premier est le bien-être de l’entreprise elle-même, qui se traduit par sa rentabilité et sa pérennité. Le deuxième est la satisfaction des clients, qui alimente directement la prospérité de l’entreprise. Le troisième, devenu aujourd’hui incontournable, est le bien-être des collaborateurs.

Cette dernière dimension a pris une importance croissante dans tous les pays. Si auparavant l’accent était mis uniquement sur la performance de l’entreprise, aujourd’hui, le bien-être des collaborateurs est reconnu comme fondamental. Cela ne signifie pas renoncer à l’exigence, mais plutôt créer les conditions permettant aux collaborateurs de remplir efficacement leurs missions et de donner le meilleur d’eux-mêmes. L’art du management réside précisément dans cette capacité à obtenir l’excellence des collaborateurs tout en servant les intérêts conjoints de l’entreprise et des individus.

Quels sont les trois principes de leadership qui vous semblent universels, quel que soit le contexte ?

Trois principes universels de leadership se dégagent, indépendamment du contexte. Le premier est l’exemplarité. Il existe une puissance remarquable du mimétisme en entreprise où l’état d’esprit des collaborateurs reflète directement celui du dirigeant. Qu’il s’agisse d’un simple « bonjour » ou d’une attitude positive, le comportement du leader influence profondément la dynamique de l’équipe.

Le deuxième principe est la vision claire. Le leader doit non seulement savoir où il souhaite mener son organisation, mais aussi être capable de tracer le chemin pour y parvenir. Cette clarté dans la direction est essentielle pour donner du sens à l’action collective.

Le troisième principe réside dans la capacité à mobiliser. Le leader doit savoir embarquer ses collaborateurs dans cette vision et créer les conditions optimales pour les accompagner vers cet objectif commun. C’est l’objet de mes conférences.

Rida Ançari

Articles à la une