Musée : justice pour l’âne

Dans la médina de Tanger, un lieu insolite et chaleureux plaide pour la mise en valeur de l’âne et de la faune et du patrimoine naturel marocain. Plein de pépites et d’intelligence.

« Pendant des années, le Maroc exportait aux États-Unis, en Espagne, en France plus d’un million d’ânes », note Abderrahim Benattabou, sidéré du décalage entre cette réalité économique strictement encadrée – « le marché était réservé aux sociétés anonymes ! » – et les représentations souvent négatives de cet animal au regard doux. L’ancien étudiant en tourisme est échaudé par la pauvreté d’un merchandising restreint « à la dune et au dromadaire » et souvent produit en Chine, alors que des pays comme l’Australie, la Chine, la Russie ou les États-Unis ont su valoriser leur faune et leur flore, qui avec le koala et le kangourou, qui avec le Panda, qui avec l’aigle ou l’ours. En découvrant que le Maroc est aussi le 2e exportateur au monde d’escargots, il décide de rendre justice à « ces animaux insignifiants qui portent l’économie du Maroc ». « On a le plus grand cheptel d’Afrique du Nord, donc c’est au Maroc qu’il faut un musée de l’âne ».

De discussion en discussion, avec des artistes et des écrivains rencontrés à Tanger, Abderrahim Benattabou, qui est aussi photographe, constitue une première collection, qu’il expose dans son salon et fait visiter sur rendez-vous. En dix ans, le musée de l’âne, aujourd’hui installé dans une petite maison rue de la Kasbah, est riche de 150 œuvres et d’une bibliothèque de 400 publications en littérature, essais, enquêtes, et études scientifiques sur le trafic d’animaux. Des affiches, des classiques de la littérature dans diverses langues, des photos, des tableaux… apportent chacun un éclairage sur la perception de l’équidé à travers l’histoire, dans la culture populaire.

Sensibiliser à l’environnement par l’art

Si l’insolite et l’humour font le charme de ce lieu, le propos est tout sauf léger. « L’âne est en voie d’extinction en Afrique à cause de la demande de 5 millions de peaux par le marché chinois pour sa médecine traditionnelle », explique Abderrahim Benattabou, pour qui le plaidoyer contre la maltraitance animale est une priorité tout autant que la mise en avant du patrimoine naturel marocain. Les ateliers de sensibilisation sont au cœur de son action, et permettent de tenir, à travers l’art, les contes et le dessin, un discours écologiste non moralisateur, en évoquant l’importance des écosystèmes des forêts, en faisant connaître d’autres animaux comme le macaque, la cigogne, la tortue grecque, l’ibis chauve, le flamant rose, l’oryx, les vautours… L’enjeu est aussi économique, car il s’agit d’encourager une production marocaine de produits à base de lait d’ânesse, aujourd’hui réalisée par « des pays qui n’ont pas d’âne ! », et de venir en aide aux coopératives qui travaillent essentiellement l’argan et sont frappées par la sécheresse. Il s’agit aussi de consolider un merchandising animalier qui reflète mieux la diversité de la faune du Maroc.

Abderrahim Benattabou rêve d’un espace plus grand, qui permette d’accueillir des expositions temporaires, une salle de consultation d’archives, une salle de projection. Et il aimerait que ce projet solidaire permette d’offrir des ânes « aux femmes que l’on voit chargées de fardeaux sur les bords des routes et qui n’ont pas les moyens d’en acheter ». Un projet généreux et nécessaire.

Kenza Sefrioui

49 rue de la Kasbah – Tanger, entrée libre

https://donkeymuseum.com

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