Maha Gmira : « L’éducation numérique doit commencer dès le plus jeune âge »

Maha Gmira Chief Technology Officer de Solution AI

Selon vous, quel est l’état actuel du digital au Maroc ? Quels progrès majeurs ont été accomplis ces dernières années et quelles lacunes reste-t-il à combler pour un écosystème numérique aux normes ?

L’état actuel est encore assez peu avancé, à mon avis, en comparaison avec certains pays voisins, notamment l’Égypte ou l’Afrique du Sud. En revanche, la digitalisation dans le secteur privé est beaucoup plus compétitive et elle est très similaire à ce qu’on peut observer dans d’autres pays, tant en Europe qu’en Amérique.

Les progrès majeurs réalisés au cours des dernières années concernent principalement les infrastructures, avec la mise en place de data centers, de centres de recherche en intelligence artificielle (IA), ainsi que de programmes de formation et de sensibilisation sur la nécessité de digitaliser. Ainsi, bien qu’il y ait eu des avancées, beaucoup de choses restent à faire au niveau des infrastructures.

Les lacunes qui subsistent concernent surtout la formation, car il y a trop peu de personnes spécialisées dans le domaine du digital et les investissements majeurs et soutenables sont encore insuffisants.

Quels secteurs bénéficient aujourd’hui le plus de la transformation numérique au Maroc ? Quels sont les secteurs prioritaires au regard des besoins socio-économiques nationaux ?

Les secteurs qui bénéficient aujourd’hui le plus de la transformation numérique sont clairement les banques et les assurances, en raison, bien sûr, de la quantité de données qu’ils possédaient auparavant, ainsi que de l’agilité qu’ils ont démontrée pour transformer leur secteur. On peut donc citer en premier lieu le secteur bancaire et financier.

Ensuite, je mentionnerais aussi l’éducation nationale, qui a fait d’énormes progrès grâce à plus de dix ans de collecte de données à travers le parcours MASSAR. Beaucoup d’initiatives ont été mises en place pour digitaliser ce secteur, aboutissant par exemple à l’introduction du baccalauréat sous forme de code QR. Cela a été rendu possible grâce à l’impulsion du ministre de l’époque.

L’industrie a également beaucoup évolué, en particulier les secteurs comme l’industrie automobile et aéronautique, qui sont fortement digitalisés. Cependant, d’autres branches industrielles demeurent en retard, et des efforts sont nécessaires pour intégrer davantage de technologies numériques.

En ce qui concerne les secteurs prioritaires pour l’avenir, je dirais qu’il s’agit clairement de l’éducation et de la santé. Pour ce dernier, je pense que la transformation sera radicale, notamment avec la généralisation de l’assurance maladie obligatoire. Le principal défi dans ce secteur reste l’interopérabilité des données. Les hôpitaux ne sont pas encore suffisamment digitalisés et, une fois que le dossier patient informatisé sera généralisé, cela marquera le début d’une transformation majeure. Ainsi, les secteurs prioritaires en matière de digitalisation sont l’éducation, la santé et l’industrie, avec une implication croissante du secteur privé.

Comment évaluez-vous l’intégration de l’intelligence artificielle dans les politiques publiques marocaines ? Quels sont les domaines de services publics qui devraient être priorisés ?

Je ne pourrais pas dire qu’il y a une véritable intégration aujourd’hui. Il faudrait commencer par une loi, une loi sur la protection des données générées par l’IA, notamment l’IA générative, ainsi que sur l’utilisation de l’IA de manière générale.

Beaucoup de pays n’ont pas encore de législation claire à ce propos. En revanche, ils possèdent des stratégies et feuilles de route claires en matière d’IA. Cela montre qu’il est impératif de renforcer l’éducation sur ces sujets. Il faut aussi aborder cette question sous l’angle législatif, car la législation doit accompagner l’innovation technologique.

Quelles sont, selon vous, les compétences essentielles qui manquent aujourd’hui dans le digital au Maroc ? Quels investissements en matière de formation ou d’infrastructure pourraient combler ces manques ?

Je commence toujours par les mêmes secteurs, ceux qui sont similaires au digital, à savoir la santé et l’éducation. Quant aux compétences essentielles qui manquent aujourd’hui dans le digital au Maroc, il faut mentionner plusieurs domaines clés. Tout d’abord, il y a un manque de profils spécialisés dans des secteurs techniques comme la maintenance des serveurs, le cloud computing, la cybersécurité, le traitement du langage naturel, et plus largement dans l’informatique. Nous manquons de professionnels dans ces domaines spécifiques.

Nos écoles, même si elles sont de qualité et forment des ingénieurs, ont du mal à capter ces talents. Le marché de l’emploi n’est pas assez compétitif, notamment en termes de salaires, par rapport à d’autres marchés européens. Pour plusieurs raisons, dont la qualité de vie, certains choisissent de partir à l’étranger, tandis que d’autres restent au Maroc pour travailler en outsourcing. Cela pose un vrai problème, car il y a trop peu de personnes possédant ces compétences clés.

En matière d’infrastructures, il y a aussi certains manques. Par exemple, nous n’avons pas assez de data centers et nos capacités de calcul sont limitées. Les capacités de nos centres de calcul, bien qu’elles existent, restent insuffisantes, même pour les chercheurs. Elle devrait être davantage ouverte, notamment aux start-ups et à d’autres acteurs du secteur numérique. De plus, elle devrait être gratuite pour les chercheurs, mais aussi accessible à tous ceux qui en ont besoin. Il faut absolument augmenter la capacité de calcul, par exemple en intégrant plus de GPU pour répondre aux exigences actuelles.

Concernant la couverture réseau, bien que nous soyons à environ 80 % de couverture, il reste encore des zones blanches où l’accès au réseau est limité. Il est donc crucial d’améliorer la couverture et d’assurer une connexion à haut débit, car la 5G devient incontournable dans le cadre de la transformation numérique.

En termes de formation, il est essentiel de former en nombre et en qualité. Il faut commencer par intégrer davantage de formations dans les universités et écoles d’ingénieurs, mais sans attendre que les étudiants arrivent à l’université pour apprendre les bases du digital. Il faudrait également démarrer cette formation dès le lycée, car l’offre actuelle reste insuffisante. Par ailleurs, il est primordial d’élargir la formation au digital à d’autres spécialités. Par exemple, les juristes doivent comprendre les enjeux numériques, tout comme les médecins, les pharmaciens et d’autres professionnels. Le digital doit devenir une compétence transversale, accessible à tous, quels que soient les secteurs.

Quel rôle voyez-vous pour les femmes dans le développement de l’intelligence artificielle au Maroc ? Quelles actions concrètes devraient être mises en place pour favoriser l’accès des jeunes filles et des femmes aux carrières technologiques ?

Aujourd’hui, bien que tout soit relatif, on constate que les femmes, qu’elles soient au Maroc ou à l’étranger, jouent un rôle clé dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA). Elles sont nombreuses à diriger des centres de recherche, à enseigner dans des universités, et à développer des solutions innovantes dans ce domaine. Il existe de bons exemples de femmes leaders dans l’IA, mais il faut reconnaître que ces exemples restent encore trop insuffisants.

Le rôle des femmes dans le développement de l’IA est similaire à celui des hommes : développer des algorithmes, créer des solutions basées sur l’IA… Il n’y a pas de raison que les femmes soient moins impliquées que les hommes. C’est pour cela que le mouvement pour l’égalité des sexes dans ce domaine est crucial, car il y a aussi la question des biais de genre dans les technologies. Je pense que la solution principale réside dans la diversité des équipes de développement. La diversité, y compris la diversité de genre, est une source essentielle pour lutter contre ces biais et pour créer des solutions plus inclusives.

En ce qui concerne les actions concrètes à mettre en place pour favoriser l’accès des jeunes filles et des femmes aux carrières technologiques, il est primordial d’introduire l’enseignement du digital dès le plus jeune âge. Il faut enseigner les bases de l’informatique, apprendre à coder dès l’école primaire, au collège, puis au lycée. Des initiatives telles que celles engagées par certaines entreprises ou certains centres de recherche qui proposent des programmes spécialisés pour les femmes sont également très bénéfiques. De plus, les stages d’immersion, les formations spécifiques, et les bourses dédiées aux filles sont des mesures efficaces. Ces bourses, comme celles que l’on peut voir dans plusieurs universités à travers le monde, encouragent les jeunes filles à se lancer dans des parcours technologiques.

Il est essentiel de donner les mêmes opportunités aux jeunes filles qu’aux garçons, de les soutenir tout au long de leur parcours académique et professionnel, et de leur offrir des modèles inspirants dans ce domaine.

Comment percevez-vous le rôle des partenariats publics-privés dans le développement digital ?

Le rôle des partenariats publics-privés dans le développement digital est crucial, mais, aujourd’hui, avec les budgets alloués au digital, il reste encore insuffisant. Les investissements, qu’ils soient publics ou privés, sont essentiels pour faire évoluer rapidement les infrastructures. Ces investissements permettent de moderniser les infrastructures de manière plus agile et plus rapide.

Prenons l’exemple de la 5G, dont on parle depuis 5 à 7 ans, mais qui n’est toujours pas déployée à grande échelle. Pendant ce temps, la 6G et la 7G sont déjà à l’horizon. L’avancement technologique dans ce domaine est extrêmement rapide, et il est évident que le secteur privé, avec ses ressources et son expertise, peut être un levier très puissant pour accélérer cette transformation. Le secteur privé dispose de la capacité d’innovation et de l’agilité nécessaires pour combler certaines lacunes et avancer plus vite que les institutions publiques seules.

Cela dit, les partenariats publics-privés sont essentiels pour combiner la vision à long terme du secteur public, qui peut structurer les politiques et définir les priorités nationales, avec l’efficacité et l’innovation du secteur privé. Ce type de collaboration permet de maximiser les ressources, d’atténuer les risques et de stimuler l’innovation tout en s’assurant que les projets répondent aux besoins de la société dans son ensemble.

Quelles sont, selon vous, les trois priorités pour un Maroc digitalisé d’ici 2030 ?

Pour qu’un Maroc soit pleinement digitalisé d’ici 2030, il y a trois priorités essentielles à aborder. D’abord, il est impératif de développer une infrastructure numérique de qualité et accessible. Cela passe par la modernisation des réseaux, notamment avec la 5G, et la création de centres de données performants. Une infrastructure solide est la base pour soutenir la croissance numérique dans tous les secteurs. Mais une bonne infrastructure seule ne suffit pas. Il faut également investir dans la formation, en particulier pour les jeunes. L’éducation numérique doit commencer dès le plus jeune âge, et les compétences doivent être renforcées tout au long de la carrière. De plus, il est crucial de soutenir les jeunes entrepreneurs et start-ups, en leur offrant un accès à des ressources abordables et suffisantes pour qu’ils puissent innover et se développer dans le secteur digital. Ces initiatives doivent être accompagnées d’investissements dans l’innovation et l’entrepreneuriat. En soutenant les entreprises innovantes et en encourageant les partenariats publics-privés, on pourra créer un écosystème favorable à la transformation numérique du pays. Ce n’est qu’en agissant sur ces leviers – infrastructure, formation et investissements dans l’innovation – que le Maroc pourra réussir sa transition vers une économie pleinement digitalisée d’ici 2030.

Rida Ançari

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