Interview de Karim El Aynaoui, Président Exécutif du Policy Center for the New South
« Une des forces du Maroc, c’est d’être dans une permanence dans ses choix et la prise d’engagements durables dans le temps. »
Le Policy Center for the New South a célébré en juillet dernier son 10e anniversaire. Quel bilan faites-vous de cette première décennie d’activité ? Pouvez-vous nous donner des exemples de projets ou de recherches ayant eu un impact significatif sur les politiques publiques marocaines ?
Le Policy Center for the New South est une initiative partie du constat qu’il y a au Maroc suffisamment d’espace dans la délibération publique pour bâtir un think tank, soit une institution qui s’intéresse au premier chef aux politiques publiques. Une institution de recherche qui ne participe pas seulement à la production d’une littérature en sciences économiques et sociales au sens académique du terme, dans des revues à comité de lecture par exemple, mais qui utilise des méthodes analytiques et scientifiques dans une perspective concrète, pratique et utile pour la décision publique, à laquelle nous proposons un réservoir d’expertise.
Notre action se conçoit d’un point de vue qui est celui du Maroc et plus largement de l’Afrique, mais aussi du point de vue de ce que nous appelons le « Nouveau Sud ». À partir de là, nous nous intéressons au développement économique du Maroc et à son positionnement géopolitique, en tenant compte de son environnement et de ses ancrages africain, arabe, atlantique, méditerranéen et au sein de ce même « Nouveau Sud ». À ces différentes échelles, notre rôle est de proposer des analyses et des recommandations pour les politiques publiques. Ces propositions se nourrissent d’une expertise multidisciplinaire et multinationale.
À l’échelle africaine, nous nous intéressons notamment à l’industrialisation du continent, à sa position sur les questions climatiques, à son ambition de créer un marché unifié, ou encore à la question de la paix et de la sécurité. L’Afrique est un horizon important pour nous et nous apparaît être le niveau pertinent pour plusieurs discussions. Par exemple, nous sommes engagés aux côtés d’autres think tanks dans un chantier d’actualité, celui de la réforme de l’architecture financière internationale. Nous étudions de nouvelles façons de calibrer cette réforme aux besoins en biens communs, en développement et en infrastructure du continent. Nous produisons, dans le cadre des nombreuses discussions techniques et de haut niveau auxquelles nous prenons part, des recommandations stratégiques pour réorienter concrètement la coopération financière internationale vers plus d’impact au service des nations et des citoyens du continent. Nous cherchons ainsi à nous situer en tant que maillon dans une chaîne globale de think tanks où nous portons une analyse, une voix et une sensibilité marocaines et africaines.
En tant qu’institution, je pense que nous pouvons être raisonnablement satisfaits du chemin parcouru ces dix dernières années. Nous étions initialement un petit noyau de collaborateurs. Chacun avait de multiples tâches, il nous fallait structurer notre action, concevoir un projet, y intéresser des partenaires, bâtir un réseau, nous faire une place dans le débat public. Désormais, nous sommes une communauté organisée et structurée d’environ 120 collaborateurs représentant 15 nationalités et provenant de 5 continents.
Les collaborations internationales nous permettent de communiquer, de discuter, de tester et de dégager des idées que l’on peut ensuite filtrer, retravailler et transmettre à notre public via différents canaux, dont le principal demeure celui de nos publications de recherche écrites (143 en 2024, dont 18 ouvrages et rapports). En somme, nous sommes à la fois un réservoir de savoir, un catalyseur de connaissances et une plateforme d’idées, et c’est l’action en réseau qui nous caractérise peut-être le mieux.
Nos rendez-vous annuels sont aujourd’hui bien établis, notamment la conférence annuelle sur la paix et la sécurité en Afrique (Apsaco), le symposium économique africain (AES), les Atlantic Dialogues (AD), et le Atlantic Strategy Group (ASG). Ce sont des espaces importants où se mêlent des expertises et des points de vue divers, mais toujours appuyés sur des données tangibles et informés des enjeux de fond, structurants.
Je crois que nous sommes aujourd’hui un authentique réservoir d’expertise et d’idées, avec des débats et échanges quotidiens entre collègues et avec nos partenaires. Tous les jours, nous apprenons davantage, et nous pouvons donc proposer davantage pour l’intérêt général. Le souci de l’intérêt général nous habite : nous avons d’ailleurs été reconnus comme association d’utilité publique il y a quelques années, et cela nous honore. Nous nous efforçons toujours de nous montrer à la hauteur de cette reconnaissance. Au passage, il est important de noter que cela a aussi été rendu possible grâce au soutien constant de la Fondation OCP, un partenaire fiable qui nous a donné les moyens de nos ambitions et nous a toujours fait confiance pour piloter, en autonomie, nos initiatives et nos projets.
Pour ce qui est de notre participation à la fabrique de politiques publiques, nous le faisons avec beaucoup d’humilité et d’engagement citoyen.
Je voudrais vous donner quelques exemples d’aires où notre centre a pu être utile. À travers les Atlantic Dialogues et le programme Atlantic Dialogues Emerging Leaders, nous avons constitué une communauté de plusieurs milliers de personnes. De ces rencontres, de ce travail qui s’étend sur toute l’année peuvent naître de nouvelles idées. Ces mêmes idées sont ensuite versées au débat public, via nos plateformes numériques, nos rapports, nos différentes interactions, digitales ou physiques, avec nos partenaires institutionnels et notre public. Chacun peut alors se saisir de ces idées, et les utiliser comme il l’entend.
Nous avons publié des ouvrages sur la croissance au Maroc, le développement du capital humain, l’éducation et la formation, les établissements et entreprises publics, l’industrialisation, le leadership féminin, le marché du travail, la politique commerciale. Nous avons très à cœur de comprendre les processus sous-jacents au développement, avec une ambition très pratique, afin notamment que notre économie puisse générer de l’emploi pour les diplômés, les femmes, la jeunesse et les territoires du Maroc.
Comment le Policy Center for the New South contribue-t-il à la définition des orientations stratégiques du Maroc et les relations internationales ?
Notre travail sur l’espace atlantique et l’Afrique s’inscrit dans le sillage des orientations stratégiques du Royaume, mais je pense que cette cohérence de notre action avec ces orientations va au-delà de ces deux espaces. Nous dialoguons aussi avec différents acteurs issus des partenariats traditionnels du Maroc, en Amérique du Nord, en Europe, en Méditerranée et dans le monde arabe en particulier. Nous investissons ainsi des ressources et du temps dans un travail de fond sur le partenariat Afrique-Europe, ou encore au sein de réseaux africains, arabes et méditerranéens de think tanks, ou dans des collaborations sur le temps long avec des think tanks européens et nord-américains de renom. Je dois noter au passage que nous avons auprès de ces différents interlocuteurs un rôle qui est celui d’attirer l’attention sur l’expertise et la parole marocaines, que nous portons dans des forums internationaux, à l’invitation de nos partenaires.
Je pense que c’est à ce niveau où nous nous inscrivons pleinement dans le sillage de la politique menée par Sa Majesté le Roi, soit notamment par notre confiance sereine dans les capacités et le talent du Maroc et de ses forces vives, la volonté de porter une parole et une voix responsables et sérieuses, qui représentent bien notre pays.
Je tiens à insister sur l’économie africaine, la géopolitique de l’Afrique, la paix et la sécurité sur notre continent. Nous contribuons à façonner un agenda, un récit et une vision autonomes pour notre continent. C’est très important, et très précieux, de parler pour soi, à partir de soi, de savoir où l’on se situe et comment on souhaite évoluer, sur la base de nos propres constats, en tant qu’Africains.
Comment le Policy Center for the New South aborde-t-il les questions liées à la transformation numérique, au développement de l’intelligence artificielle et les défis de la cybersécurité ?
Le Policy Center for the New South est hébergé sur le campus de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P). Notre centre est ainsi ancré dans l’écosystème de l’UM6P. Par exemple, beaucoup de nos Senior Fellows y enseignent, transmettant ainsi leur expérience et leur savoir aux jeunes générations.
Cet écosystème héberge toute une infrastructure consacrée à des sujets comme l’informatique, l’ingénierie, l’intelligence artificielle (IA), les sciences dures. Cela nous permet de mobiliser des experts éminents qui, dans notre propre réseau, s’intéressent aux questions digitales.
Tout le monde s’accorde à dire que nous sommes à la veille d’une nouvelle révolution industrielle, qui en est encore à ses balbutiements. Il nous appartient donc de suivre les développements en matière d’IA, savoir quelles conséquences les innovations y afférentes peuvent produire sur notre souveraineté, notre tissu industriel, nos petites et moyennes entreprises, notre compétitivité, nos services publics, nos consommateurs, etc. Il faut anticiper des effets négatifs, par exemple sur l’emploi, mais aussi savoir saisir des opportunités, par exemple en termes d’amélioration de la productivité ou de l’efficacité de notre administration, de notre Justice, de notre système éducatif et de santé, et de nos entreprises.
La dernière édition des Atlantic Dialogues avait pour thème « L’Atlantique au sens large : construire l’interdépendance et la solidarité dans un monde fragmenté ». À l’heure où on constate un repli protectionniste dans certains pays, est-ce que les pays du Sud doivent-ils au contraire s’allier leur développement ?
Il y a un double mouvement.
Vous avez, d’une part, une fragmentation désormais avérée du système économique global qui tend à faire advenir une reconfiguration de la globalisation et une réorientation des flux commerciaux et d’investissement. Cela est essentiellement lié à l’augmentation des mesures protectionnistes que l’on a observées en particulier dans les pays avancés, avec notamment des questions liées à la volonté d’autonomie stratégique de ces pays dans la maîtrise et la production certaines technologies. C’est ainsi, dans ce cadre et cette perspective, que nous constatons un retour en vogue des politiques industrielles. Cette fragmentation a une origine largement politique qui est liée, pour simplifier, à la rivalité américano-chinoise.
En même temps, nous avons aussi une volonté d’approfondissement de la coopération entre les nations, sur des sujets très divers, et notamment dans des formats dits minilatéraux, soit des formats resserrés de coopération internationale. Il faut d’ailleurs noter cette forme de paradoxe, apparent en tout cas, entre, d’une part, une fragmentation géoéconomique nourrie par les tensions géopolitiques, et d’autre part, la forte demande en coopération exprimée par les nations.
La fragmentation géoéconomique dont je vous parle s’accompagne d’une volonté de coopération. Il y a aussi plus d’espace pour ces pays du Sud, ou d’« agency », comme on dit en anglais, de possibilités de s’affirmer, de trouver des espaces de coopération.
C’est aussi dans la nature humaine et des pays de vouloir coopérer. On multiplie les coopérations, mais ce sont loin d’être des alliances approfondies, comme on l’entendait aux siècles passés. Restent tout de même des blocs géopolitiques constitués en dépit des difficultés transatlantiques nord autour des États-Unis et de certains pays d’Asie.
L’idée de l’Atlantique élargie en partant d’un pays comme le Maroc ne vient pas de nous, mais nous l’avons travaillée au fil des ans avec une production analytique et avec la constitution de réseaux, notamment à l’occasion des Atlantic Dialogues, qui chaque année marquent un moment fort pour faire le point sur cette réflexion continue que nous cherchons à porter, à stimuler, dans laquelle nous cherchons en tout cas à prendre part.
L’Atlantique peut ainsi émerger comme un bloc géopolitique nouveau. C’est un espace qui a l’avantage d’être une zone de paix, où il y a peu de conflits.
Au Maroc, nous avons une Vision Royale qui a donné une dynamique, une projection en direction des pays du Sahel en particulier et vers le reste de l’Afrique en général, et notamment vers les pays de l’Afrique atlantique. Cette Vision offre un cadre stratégique à même d’organiser l’action du Maroc et de toutes ses forces vives, y compris au sein du monde de la recherche et de la société civile. C’est là que le Policy Center for the New South peut intervenir, en réservoir de savoir à la disposition de la communauté nationale et des pouvoirs publics.
Justement, dans ce contexte, comment le Maroc peut-il tirer son épingle du jeu sur le plan géostratégique et faire avancer cette initiative ?
À mon sens, l’une des forces du Maroc est d’être dans une certaine permanence de ses choix et la prise d’engagements durables dans le temps, qui ne connaissent pas de recul.
Dans le contexte que l’on vient de décrire, les pays ont besoin de partenaires fiables, prévisibles, en paix avec eux-mêmes, affirmés, mais acceptant avec modestie les fluctuations de l’histoire. Je crois que c’est une force de plus en plus reconnue et qui a une valeur stratégique plus importante dans un monde de plus en plus incertain.
Or le Maroc est un pays stable, en paix au plan interne, ayant la capacité d’entreprendre de belles choses et d’exécuter des projets, qui a une tradition et une démarche évolutives dans la réforme.
Lors de votre allocution d’ouverture des Atlantic Dialogues, vous avez notamment mentionné l’importance de l’État social. Quelle est votre analyse sur le sujet ?
Au Maroc, un certain nombre de mécanismes de solidarité n’étaient pas très efficaces sur le plan économique et le plan social. Ces systèmes de subvention généralisés avaient un problème de ciblage et ils étaient, selon moi, très peu efficients. Aujourd’hui, nous sommes en train de mettre en place des mécanismes conditionnels et ciblés avec une généralisation de la protection sociale.
Vous avez tous les ingrédients d’un système de filets sociaux fonctionnant dans la solidarité et ciblant ceux qui en ont vraiment besoin. Les défis sont ceux de l’exécution et de la qualité du service rendu qui sont acceptés par tous les Marocains, y compris par ceux qui payent des impôts, comme étant un mécanisme de solidarité efficient.
L’important sera aussi la transparence sur l’impact de ce système, par exemple sur la réduction de la pauvreté, la scolarisation des enfants, l’amélioration de leur santé. Pour y parvenir, il sera nécessaire de conduire des études d’évaluation pouvant produire des données fiables pour les décideurs et les chercheurs.
Évaluer, améliorer, corriger, évaluer… c’est la boucle complexe des politiques publiques. Cela relève, comme vous le savez, du chantier de Règne, avec une Vision qui le sous-tend et génère un vrai projet de société, la fondation d’un contrat social de solidarité nationale, que les contribuables acceptent de financier en payant leurs impôts.
Quel est votre regard sur le récent réchauffement des relations diplomatiques entre le Maroc et la France ? Selon vous, dans quelle mesure ce réchauffement va-t-il contribuer à renforcer la coopération économique entre les deux pays ?
Les conditions seront plus propices à plus de dialogue, d’engagement, puisqu’une contrainte est désormais levée. Cela dit, les échanges, le commerce et les investissements directs étrangers ont leur logique propre liée à la conjoncture économique, aux opportunités, au taux de rendement escompté. Cette autonomie de la logique des affaires et du secteur privé explique par exemple pourquoi on a observé sur le plan économique une forme d’inertie, de résilience dans la sphère économique que les deux partenaires ont en partage et qu’ils ont constituée sur le temps long, dans laquelle beaucoup de travail avait été investi de part et d’autre.
Il s’agit là d’une question complexe parce qu’aujourd’hui certaines industries souffrent, notamment celle de l’automobile, qui fait face à un vrai défi du fait de la montée en puissance des filières liées aux véhicules électriques. En tout cas, nous avons beaucoup d’incertitudes sur la croissance à moyen et long terme. Je pense qu’il existe une très forte solidité dans les relations entre la France et le Maroc, comme c’est aussi le cas avec l’Union européenne en général. De nombreuses entreprises installées européennes et françaises en particulier sont installées chez nous, avec un processus de division de la production et des chaînes de valeur qui contribue à cette stabilité. Il y a également de multiples connexions sociales, culturelles, etc. qui participent à tisser des liens suffisamment forts pour se prémunir d’une remise en cause soudaine et déstabilisante. Aujourd’hui, les conditions politiques sont plus favorables. Toutes choses égales par ailleurs, les choses ne peuvent qu’aller de l’avant et s’améliorer sur le plan économique.
On présente souvent le Maroc comme une porte d’accès vers le marché africain au sens large. Qu’en pensez-vous ?
Si le Maroc est perçu comme une plateforme ou un partenaire pour un pays tiers qui souhaite investir en Afrique, c’est pour d’autres raisons. C’est parce qu’il dispose d’un secteur financier développé, d’infrastructures, de main-d’œuvre qualifiée. C’est parce que le Maroc est d’abord un marché pour cet investisseur et que, à partir de là, dans un processus de découverte, il peut faire une expansion en Afrique, vers le reste de l’Afrique. Les choses sont complexes, les stratégies de choix des entreprises ne reposent pas sur des concepts de cette nature.
Vous pouvez, via un régime fiscal favorable comme celui de Casablanca Finance City (CFC), renforcer votre attractivité, mais il faut aussi prendre soin de développer un écosystème de services autour, au service de l’activité économique et de la vie des entreprises. Dans cette infrastructure doivent figurer les services financiers et juridiques, les transports, un bassin de main-d’œuvre qualifiée.
Toutefois, on peut considérer que le Maroc a atteint cette masse critique qui en fait une destination attractive pour les investissements et les partenariats. Aller vers de nouveaux marchés est toujours un processus de découverte, c’est coûteux et risqué. On peut ainsi investir au Maroc et, à partir de notre territoire, engager ce processus d’apprentissage et de découverte. Le faire constituerait une manière de réduire les coûts et les risques qui y sont associés.
