Initiative Atlantique. La nouvelle géographie économique

Zakaria Aboudahab, Professeur en relations internationales à l’Université Mohammed V de Rabat : « Le véritable enjeu n’est pas le financement, mais la viabilité économique des projets de l’Initiative Atlantique. »

L’Initiative Atlantique portée par le Maroc repose sur une ambition géoéconomique qui dépasse les seules infrastructures. Pour Zakaria Aboudahab, professeur en relations internationales à l’Université Mohammed V de Rabat, la réussite du projet dépend avant tout de sa rentabilité, de son impact économique et de la capacité à mobiliser une ingénierie financière internationale crédible. 

Plusieurs projets structurants sont aujourd’hui associés à l’Initiative Atlantique. Quel est, selon vous, le principal défi à relever pour assurer leur concrétisation ? 

Comme nous l’avons indiqué, la question essentielle est celle de la viabilité des projets et de leur impact en matière de durabilité. Il existe, en effet, des normes et des critères auxquels les investisseurs sont particulièrement attentifs. Lorsqu’ils décident d’investir, ce n’est pas parce qu’ils apprécient un pays en particulier, mais parce qu’ils anticipent une rentabilité. De ce point de vue, cette rentabilité peut s’inscrire dans le long terme. Le principal garant demeure toutefois le Maroc, ce qui constitue un facteur de confiance susceptible de faciliter la mobilisation des financements. 

Le gazoduc Maroc-Nigeria est souvent présenté comme l’un des projets emblématiques de cette stratégie. Quelle place occupe-t-il dans cette initiative ? 

Je fais ici principalement référence à l’Initiative Atlantique, indépendamment du projet de gazoduc. Si j’évoque néanmoins ce dernier, c’est parce qu’il revêt une dimension majeure en matière d’intégration Sud-Sud. Il concerne l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest et bénéficie, par ailleurs, du soutien de la Banque africaine de développement. Il convient donc de suivre de près son évolution. 

Les financements internationaux pourraient-ils être élargis au-delà des institutions africaines ?

 Nous pourrions également envisager des coopérations triangulaires entre l’Europe, le Maroc et les pays d’Afrique subsaharienne bénéficiaires de ces projets. De même, l’intervention de banques européennes, notamment la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), pourrait être envisagée. Naturellement, ces institutions exigent des garanties solides en matière de rentabilité. À cela s’ajoute la possibilité d’une intervention de la Banque mondiale lorsqu’il s’agit de financer des investissements à fort impact social ou sociétal. Celle-ci peut également apporter des garanties, notamment à travers des mécanismes de couverture ou des lignes de précaution. Dans cette perspective, il convient aussi de rappeler le rôle de l’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA), qui permet de protéger les investissements contre les risques politiques ou sociaux. 

Les tensions géopolitiques actuelles peuvent-elles remettre en cause cette dynamique ? 

En définitive, l’essentiel réside dans l’existence d’une vision claire, d’objectifs bien définis et d’études d’impact déjà réalisées. Certes, le contexte international demeure marqué par certaines tensions géopolitiques, notamment au Moyen-Orient, dans le Golfe, ainsi que dans plusieurs pays africains concernés par cette initiative. Ces aléas politiques et géopolitiques existent, mais la valeur ajoutée attendue de ces projets demeure réelle et largement anticipée. Le plus important reste l’adhésion de l’ensemble des pays concernés à cette initiative. 

Comment définiriez-vous précisément l’Initiative Atlantique ? 

L’Initiative Atlantique est une initiative protéiforme. Elle s’articule autour de trois volets interdépendants. Le premier concerne l’optimisation de la façade atlantique, qui englobe théoriquement vingt-trois pays. Le deuxième porte sur le gazoduc Maroc-Nigeria, en raison de sa dimension atlantique incontestable. Enfin, le troisième volet vise le désenclavement des États du Sahel, en particulier les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), auxquels s’ajoute le Tchad. 

Compte tenu de l’ampleur de ces projets, quels montages financiers peuvent être envisagés ? 

S’agissant de la budgétisation, si l’on considère ces projets dans leur ensemble, ou même uniquement l’Initiative Atlantique stricto sensu ainsi que le désenclavement des États sahéliens, plusieurs montages financiers peuvent être envisagés. Des financements peuvent être mobilisés auprès d’institutions telles que la Banque africaine de développement ou la Banque européenne d’investissement, dans la mesure où ces projets sont créateurs d’opportunités économiques et d’emplois. Il est également possible de solliciter des fonds tels que le Fonds arabe de développement économique et social ou encore le Fonds koweïtien pour le développement économique arabe. À cela s’ajoutent les fonds souverains des Émirats arabes unis, qui ont déjà manifesté leur intérêt pour soutenir plusieurs projets stratégiques initiés par Sa Majesté, notamment le gazoduc Maroc-Nigeria ainsi que d’autres projets d’infrastructures. D’autres partenaires pourraient naturellement rejoindre cette dynamique. On peut notamment envisager un soutien de l’OPEP pour le projet de gazoduc. Des partenaires bilatéraux, tels que les États-Unis ou la France, à travers l’Agence française de développement (AFD), pourraient également intervenir selon des montages financiers précis, fondés sur des intérêts réciproques. Par ailleurs, des mécanismes de financement multilatéraux pourraient être mobilisés avec l’appui de la Banque mondiale, qui accompagne traditionnellement les projets à forte valeur ajoutée sociale. 

Le Maroc dispose-t-il déjà des outils nécessaires pour structurer cette mobilisation financière ? 

Dans cette perspective, on peut considérer qu’une véritable ingénierie financière est déjà en place, même si elle pourrait encore être renforcée. La place financière de Casablanca est déjà opérationnelle sur plusieurs aspects et pourrait contribuer davantage à la mobilisation de capitaux à travers des appels internationaux. La mobilisation des financements relève avant tout d’une ingénierie financière complexe, reposant sur une diversité d’instruments : contrats, prêts, investissements, partenariats et autres mécanismes financiers. À cela s’ajoute le Fonds MohammedVI pour l’investissement. Il existe également des partenariats public-privé, des fonds privés, des fonds publics, des financements internationaux ainsi que des mécanismes bilatéraux. Dans ces conditions, la question du financement ne constitue pas, à mon sens, le principal obstacle. Le véritable enjeu réside dans la viabilité des projets ainsi que dans leur impact économique et social. Or, les différentes études d’impact montrent que l’Initiative Atlantique, dans toutes ses dimensions, est porteuse d’une valeur ajoutée évidente. 

Quel rôle le secteur bancaire marocain peut-il jouer dans cette dynamique ? 

Comme vous le savez, les banques marocaines, et plus largement le secteur financier marocain, sont fortement implantées en Afrique de l’Ouest. C’est notamment le cas d’Attijariwafa Bank, de Bank of Africa, ainsi que du Groupe Banque Populaire. D’autres établissements se positionnent également aujourd’hui, à l’image de Saham Bank, issue de l’acquisition de l’ancienne Société Générale Marocaine de Banques (SGMB) par des capitaux marocains. Il est également envisageable de développer des partenariats interbancaires afin de fluidifier davantage les flux financiers. Quoi qu’il en soit, cette question est étroitement liée à la précédente et je pense avoir déjà répondu à l’essentiel. À mon sens, le secteur financier privé marocain dispose de la capacité nécessaire pour mobiliser les ressources financières requises afin d’accompagner les initiatives stratégiques lancées par Sa Majesté.

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