La montée en puissance de Tanger Med, la construction du port Dakhla Atlantique et la modernisation accélérée des infrastructures logistiques repositionnent le Maroc au cœur des nouvelles routes commerciales entre l’Europe, l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. Cette ambition ne pourra toutefois produire un avantage durable que si elle dépasse la seule performance portuaire pour intégrer industrie, digitalisation, transport multimodal et facilitation des échanges.
Le Maroc dispose aujourd’hui de l’une des bases logistiques les plus performantes du continent africain. Pourtant, la capacité à devenir un véritable hub régional ne dépend plus uniquement de la qualité des infrastructures portuaires. Le dossier consacré à l’Initiative Atlantique rappelle que l’objectif consiste désormais à transformer la position géographique du Royaume en avantage économique durable en reliant les ports, les zones industrielles, les plateformes logistiques et les marchés ouest-africains au sein d’un même écosystème. Cette évolution intervient dans un contexte où les entreprises internationales cherchent à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement, à raccourcir les délais de livraison et à diversifier leurs plateformes de production. La compétitivité d’un hub logistique ne se mesure plus uniquement au nombre de navires accueillis ou au volume des marchandises traitées. Elle dépend désormais de la fluidité de l’ensemble de la chaîne, depuis l’arrivée des marchandises jusqu’à leur transformation, leur redistribution ou leur réexportation. Le premier pilier de cette stratégie existe déjà. Selon les données rappelées par Fahd Azaroual, économiste au Policy Center for the New South, Tanger Med a traité plus de 11,1 millions d’EVP en 2025, soit une progression de 8,4 %, tandis que le trafic global de marchandises a atteint 161 millions de tonnes, en hausse de 13,3 %. Pour l’économiste, ces performances illustrent la solidité de l’actif portuaire marocain mais ne suffisent pas à faire du Royaume un hub régional. « Le véritable enjeu est désormais de convertir cet avantage en compétitivité logistique intégrée », explique-t-il. Selon lui, un hub performant suppose une continuité efficace entre infrastructures de commerce, transport terrestre, services logistiques, procédures douanières, traçabilité des marchandises et délais de livraison, conformément aux critères retenus par la Banque mondiale dans son Logistics Performance Index. Cette analyse rejoint celle développée dans le dossier, qui souligne que la réussite de Tanger Med tient autant à son écosystème industriel qu’à ses infrastructures portuaires. Plus de 1 500 entreprises sont aujourd’hui implantées dans les zones développées autour du complexe, faisant de la plateforme un centre de production et non un simple point de transit.
Dakhla Atlantique ouvre une nouvelle dimension continentale
Cette logique est appelée à s’étendre vers le sud du Royaume avec le futur port Dakhla Atlantique. Pour Jamal Machrouh, ce projet constitue bien davantage qu’un nouvel équipement portuaire. Il estime qu’il pourrait contribuer à « reconfigurer la géographie économique nationale » en transformant les provinces du Sud en interface entre le Maroc, le Sahel et les marchés mondiaux. L’expert souligne également que Dakhla Atlantique pourrait favoriser le désenclavement des pays sahéliens tout en participant à la diversification des routes commerciales mondiales dans un environnement marqué par les tensions géopolitiques affectant plusieurs corridors maritimes internationaux. Son impact économique dépendra toutefois de la capacité à développer simultanément un tissu industriel, logistique et de services capable de valoriser les flux qui transiteront par cette nouvelle infrastructure. Cette ambition rejoint les orientations du ministère du Transport et de la Logistique, qui prévoit autour du port une vaste zone industrialo-logistique destinée à accueillir des activités de transformation et de distribution à destination des marchés africains.
Le transport routier demeure le maillon décisif de la compétitivité
Une infrastructure portuaire performante ne produit cependant ses effets que si les marchandises circulent rapidement vers leur destination finale. C’est précisément le rôle du transport routier intercontinental. Selon Amer Zghinou, président de l’Association marocaine des transports routiers intercontinentaux (AMTRI), le développement coordonné des ports d’Agadir et, demain, de Dakhla Atlantique pourrait créer de nouveaux corridors commerciaux reliant le Maroc, l’Europe et l’Afrique de l’Ouest. Il estime qu’une partie croissante des marchandises pourrait être acheminée directement par voie maritime vers plusieurs pays africains, réduisant ainsi la pression sur le poste frontalier d’El Guergarat, tout en diminuant les distances parcourues, les délais et les coûts logistiques. Le responsable professionnel considère que les retombées pourraient être importantes : augmentation des volumes transportés, développement de nouvelles plateformes logistiques, création d’emplois et renforcement du positionnement du Maroc comme hub entre l’Europe, l’Afrique et, à terme, les Amériques. Il souligne toutefois que ces investissements devront s’accompagner d’une simplification des procédures douanières, d’une meilleure coordination entre les différents modes de transport et d’un environnement réglementaire favorable.
La compétitivité dépend désormais davantage de la gouvernance que du béton
Les experts convergent sur un point essentiel : la prochaine étape ne consiste plus principalement à construire de nouvelles infrastructures, mais à améliorer leur fonctionnement. Fahd Azaroual observe que le Maroc affiche un score global de 83,87 % en matière de facilitation du commerce selon l’enquête mondiale des Nations unies sur la facilitation du commerce numérique et durable. En revanche, la coopération institutionnelle et transfrontalière demeure limitée à 33,33 %, tandis que les procédures de commerce transfrontalier dématérialisées atteignent 66,67 %. Selon lui, « l’enjeu est donc moins de construire davantage que de fluidifier, digitaliser et coordonner l’ensemble de la chaîne logistique ». Amer Zghinou partage ce diagnostic. Il insiste sur la nécessité de moderniser les flottes, d’améliorer l’accès au financement, de poursuivre la digitalisation des procédures et de résoudre les difficultés administratives auxquelles sont confrontés les chauffeurs marocains, notamment en matière de visas européens. Il plaide également pour une harmonisation des réglementations avec les partenaires africains afin de sécuriser durablement les corridors logistiques. La réussite de la stratégie atlantique dépendra finalement de la capacité du Maroc à capter une part croissante des activités industrielles, logistiques et commerciales générées par les nouveaux corridors africains. Les infrastructures portuaires constituent une condition nécessaire, mais elles ne suffisent plus à elles seules. Le véritable avantage compétitif résidera dans la combinaison entre ports performants, plateformes industrielles, services numériques, transport multimodal, facilitation des échanges et intégration régionale. C’est cette articulation qui permettra au Royaume de passer du statut de plateforme de transit à celui de centre de transformation, de redistribution et de création de valeur pour l’ensemble de l’espace atlantique africain.
