Initiative Atlantique. La nouvelle géographie économique

Amer Zghinou, Président de l’Association marocaine des transports routiers intercontinentaux : « Le transport routier doit devenir un véritable partenaire de la stratégie logistique du Maroc. »

Le développement de la façade atlantique ouvre une nouvelle phase dans l’organisation des échanges entre le Maroc, l’Europe et l’Afrique de l’Ouest. Pour Amer Zghinou, président de l’Association marocaine des transports routiers intercontinentaux (AMTRI Maroc), cette ambition ne pourra être pleinement concrétisée qu’à condition de lever les obstacles réglementaires, d’améliorer la compétitivité des transporteurs et d’intégrer davantage le transport routier à la stratégie logistique nationale. 

Le développement de la façade atlantique est présenté comme un tournant stratégique pour le Maroc. Quel regard portez-vous sur cette évolution ? 

Le développement de la façade atlantique représente une transformation majeure de la géographie logistique du Maroc. Les investissements réalisés dans les ports d’Agadir, de Dakhla Atlantique ainsi que dans les infrastructures qui les relient à l’intérieur du pays créent les conditions de nouveaux corridors commerciaux entre le Maroc, l’Europe et l’Afrique de l’Ouest. Cette vision s’inscrit pleinement dans l’Initiative Atlantique lancée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui vise à renforcer l’intégration économique régionale et à faire de la façade atlantique un espace de prospérité partagée. Dans cette nouvelle dynamique, les transporteurs routiers marocains ont un rôle essentiel à jouer, puisqu’ils assurent la continuité des flux entre les plateformes portuaires et les marchés africains. 

Concrètement, quels bénéfices cette nouvelle organisation logistique peut-elle apporter au transport routier ? 

Une meilleure utilisation des ports d’Agadir et, à terme, de Dakhla Atlantique, associée au développement de lignes maritimes régulières vers plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, pourrait contribuer à réduire la pression sur le poste frontalier d’El Guergarat. Si une partie des marchandises est acheminée directement par voie maritime vers les pays de destination, sans imposer un passage systématique par la Mauritanie, cela permettrait de réduire les distances parcourues sur certains itinéraires, de raccourcir les délais de transport et d’abaisser les coûts logistiques, tout en améliorant la fluidité des échanges. Les retombées économiques pourraient être importantes : augmentation des volumes transportés, amélioration de la compétitivité des entreprises marocaines, développement de nouvelles plateformes logistiques, création d’emplois et renforcement du positionnement du Maroc comme hub logistique entre l’Europe, l’Afrique et, à terme, les Amériques. Naturellement, cela suppose que ces investissements soient accompagnés de procédures douanières plus fluides, d’une meilleure coordination entre les différents modes de transport et d’un environnement réglementaire favorable. 

Vous insistez également sur des réformes internes. Quelles sont aujourd’hui les priorités du secteur ? 

Avant d’évoquer les contraintes extérieures, je pense qu’il faut d’abord parler des réformes qui relèvent de notre ministère de tutelle. La première priorité consiste à mieux organiser l’accès à la profession. Il est indispensable de mettre en place un cadre plus exigeant afin de protéger les investisseurs qui respectent les règles contre la concurrence déloyale et les pratiques informelles qui fragilisent l’ensemble du secteur. Un marché mieux structuré permettra aux entreprises sérieuses d’investir davantage, de se moderniser et de gagner en compétitivité. La deuxième priorité est d’assurer aux transporteurs marocains des conditions de concurrence comparables à celles dont bénéficient leurs homologues européens. Aujourd’hui, ces derniers disposent notamment du gasoil professionnel, de mécanismes de récupération de la TVA sur certaines dépenses effectuées à l’étranger et d’autres dispositifs qui réduisent leurs coûts d’exploitation. Il est essentiel que les entreprises marocaines puissent bénéficier de mécanismes similaires afin de rétablir une concurrence équitable. Enfin, la mobilité des chauffeurs constitue un enjeu stratégique. Les conducteurs marocains doivent pouvoir se déplacer plus facilement dans le cadre de leur activité professionnelle. L’obtention des visas, la simplification des formalités administratives et la mise en place d’un statut adapté aux chauffeurs internationaux sont indispensables pour fluidifier les opérations et renforcer la compétitivité du secteur. 

Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles qui freinent le développement du transport routier intercontinental marocain sur l’axe atlantique ? 

Les difficultés ne relèvent pas d’un seul facteur, mais d’un ensemble de contraintes qui limitent encore la compétitivité des transporteurs marocains. Le premier obstacle concerne les procédures administratives et douanières. Malgré les progrès accomplis en matière de digitalisation, les délais de passage aux frontières, les formalités documentaires et le manque d’harmonisation des procédures entre les différents pays d’Afrique de l’Ouest continuent de ralentir les flux et d’augmenter les coûts. 

Les infrastructures ne suffisent donc pas ? 

Exactement. La réussite de la façade atlantique dépendra autant de la qualité des infrastructures que de l’environnement dans lequel elles fonctionneront. L’accès aux marchés africains demeure un défi. Les transporteurs marocains restent confrontés à des restrictions réglementaires, à l’absence d’accords de transport bilatéraux ou multilatéraux suffisamment développés et à des difficultés d’obtention d’autorisations de circulation dans certains pays. La diplomatie économique sera donc aussi importante que les investissements portuaires. Les coûts d’exploitation constituent également un enjeu majeur. La hausse du carburant, des péages, des assurances ainsi que du financement des véhicules et des équipements réduit les marges des entreprises et limite leur capacité d’investissement. 

La connectivité logistique est-elle également un facteur déterminant ? 

Absolument. Les nouveaux ports atlantiques disposent d’un potentiel considérable, mais leur efficacité dépendra directement de leur intégration avec les réseaux routiers, les plateformes logistiques et les zones industrielles. Un port performant ne peut produire tous ses effets que s’il est connecté à un réseau de transport capable d’acheminer rapidement les marchandises vers leur destination finale. Par ailleurs, la concurrence internationale est de plus en plus forte. Les transporteurs marocains font face à des opérateurs européens et africains parfois mieux implantés sur certains marchés. Pour gagner des parts de marché, ils devront miser sur la qualité du service, la ponctualité, la traçabilité numérique des marchandises et la maîtrise des coûts. En résumé, les infrastructures portuaires constituent un levier essentiel, mais elles ne suffiront pas à elles seules. Il faudra également simplifier les procédures, renforcer les accords de transport avec les pays africains, améliorer la connectivité logistique, soutenir l’investissement des entreprises de transport et créer un environnement réglementaire plus favorable afin que le Maroc puisse pleinement jouer son rôle de plateforme logistique entre l’Europe et l’Afrique. 

Quelle place le transport routier doit-il occuper dans cette stratégie logistique nationale ? 

Si le Maroc ambitionne de devenir le grand hub logistique entre l’Europe et l’Afrique atlantique, les transporteurs routiers ne doivent pas être considérés comme de simples prestataires de transport, mais comme de véritables partenaires de la chaîne logistique. Ce sont eux qui assurent la continuité entre les ports, les plateformes logistiques, les zones industrielles et les marchés de destination. Avec le développement des ports de Dakhla Atlantique, d’Agadir et de Tanger Med, le transport routier marocain dispose d’une réelle opportunité pour devenir un acteur majeur des échanges régionaux et continentaux. Il pourra contribuer à la distribution des marchandises vers l’Afrique de l’Ouest, réduire les délais de livraison et proposer des solutions logistiques intégrées. 

Quelle est votre vision pour les prochaines années ? 

Pour réussir cette ambition, il faudra accompagner les entreprises de transport dans leur montée en gamme. Cela passe par la modernisation des flottes, la transition énergétique, la digitalisation des opérations, la formation des conducteurs et le développement de services logistiques à forte valeur ajoutée. Le transporteur de demain ne se limitera plus à déplacer une marchandise. Il devra offrir un service complet, fiable, traçable et compétitif. Notre ambition doit être de faire émerger de grands opérateurs marocains capables de rivaliser avec les leaders internationaux et de porter les couleurs du Maroc sur les grands corridors logistiques reliant l’Europe à l’Afrique. Les infrastructures créent les opportunités, mais ce sont les entreprises de transport qui les transformeront en croissance, en emplois et en valeur ajoutée pour l’économie nationale. 

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