Redouane El Haloui : «L’intelligence artificielle s’intègre progressivement dans les systèmes d’information »

Invité de Conjoncture : Redouane El Haloui, Président de l’APEBI – Fédération des technologies d’information de télécommunication et de l’offshoring

Où en est aujourd’hui la mise en œuvre de la stratégie Maroc Digital 2030 ?

La stratégie Maroc Digital 2030 a franchi une étape importante avec la signature, l’an dernier, d’un contrat-programme désormais accompagné d’une circulaire administrative devenue opérationnelle. Cette dernière encadre notamment les investissements dans le secteur de l’outsourcing, avec pour objectif d’augmenter significativement le nombre d’emplois. Nous comptons aujourd’hui 130 000 ressources et l’ambition est d’atteindre 140 000 d’ici 2030.

Il s’agit d’un ensemble de mesures destinées à soutenir les entreprises à travers des dispositifs d’incitation à l’emploi, des réductions de l’IR et de l’IS, ainsi que des primes à la performance.

Le deuxième axe de la stratégie concerne la digitalisation des PME. Un fonds a récemment été lancé en partenariat avec Tamwilcom afin de financer leur transformation numérique. Dans le cadre du Projet de Loi de Finances 2026, nous avons également proposé une recommandation permettant aux entreprises privées d’investir dans les PME tech. L’idée est de créer un cercle vertueux : il ne s’agit pas seulement de digitaliser les PME, mais aussi de mobiliser les compétences marocaines qui peuvent les accompagner.

Grâce à ce dispositif, les entreprises technologiques locales, déjà actives depuis plusieurs années, pourront accélérer la transformation digitale du pays. L’objectif est double : soutenir le financement à travers des taux préférentiels et valoriser les PME spécialisées dans la fourniture de solutions digitales. Il faut distinguer les PME digitalisées et les PME expertes en digitalisation : les premières adoptent les outils numériques, les secondes les conçoivent. Nous voulons les mettre au centre de la dynamique nationale pour qu’elles accompagnent, aussi bien le secteur privé que le secteur public, dans leurs chantiers de modernisation.

Quels sont les dossiers les plus urgents que vous portez actuellement auprès des pouvoirs publics et des entreprises ?

Le dossier prioritaire concerne la recommandation pour le PLF 2026. L’idée n’est pas de solliciter des subventions publiques, mais d’encourager le privé à investir dans le privé, conformément à l’esprit du Nouveau Modèle de Développement.

Le dispositif que nous proposons permettrait aux entreprises, tous secteurs confondus, d’investir dans les « PME tech » avec une exonération fiscale à hauteur d’un million de dirhams. Ces PME tech font face à des coûts élevés liés à la recherche et développement et à la rémunération de profils hautement qualifiés, notamment des ingénieurs. Ce mécanisme viendrait donc renforcer leur financement, tout en stimulant la création d’un écosystème durable et innovant.

Le Maroc a accueilli le GITEX Africa pour la 2e année consécutive. Qu’est-ce que cet événement a apporté aux entreprises marocaines ?

Le principal apport du GITEX est la prise de conscience collective autour de la cybersécurité. Le Maroc bénéficie aujourd’hui d’une forte visibilité internationale, notamment à l’approche de la Coupe du Monde 2030, mais cette exposition accrue s’accompagne de nouveaux risques.

Nous disposons déjà d’organes de référence – DGSSI, ANRT, ADD et Ministère de la Transition numérique – mais il devient essentiel de renforcer la coordination entre ces acteurs pour bâtir une gouvernance nationale solide en matière de cybersécurité.

L’événement a également joué un rôle d’accélérateur de la digitalisation. À l’horizon 2030, nous devons disposer de services digitaux performants au bénéfice des citoyens et des visiteurs : démarches administratives, hébergement, transport, sécurité… autant de domaines qui exigent des outils numériques fiables et souverains.

Vous avez récemment multiplié les partenariats avec notamment des acteurs nationaux du numérique et des télécoms : quel est l’objectif de ces partenariats et quelles synergies voudriez-vous développer davantage ?

La stratégie Maroc Digital 2030 met fortement en avant le rôle structurant du secteur des télécoms, à la fois pour l’évolution des infrastructures et pour la souveraineté numérique. L’enjeu n’est plus la connectivité, mais l’énergie, car les datacenters et le cloud sont extrêmement énergivores. Ce défi a été clairement identifié et fait désormais partie intégrante de la réflexion stratégique nationale.

Où en sommes-nous au Maroc sur la question des data centers, du cloud et de la souveraineté des données ?

Le Maroc dispose déjà d’un cadre réglementaire solide à travers la loi 09-08, supervisée par la CNDP, qui protège les données à caractère personnel. Par ailleurs, le principe du « cloud first » impose désormais l’hébergement des données sur le sol marocain, dans des clouds souverains.

Plusieurs datacenters opèrent déjà dans le Royaume, et de nouveaux investissements sont en cours. Notre pays bénéficie d’une stabilité politique, d’une position géostratégique privilégiée et d’une capacité éprouvée de gestion, autant d’atouts qui encouragent ce type d’investissements à haute valeur ajoutée.

L’IA est au cœur de tous les débats. Comment le Maroc peut-il tirer parti de cette révolution tout en gardant la maîtrise de ses données et de ses choix stratégiques ?

L’intelligence artificielle s’intègre progressivement dans les systèmes d’information, parfois de manière encadrée, parfois spontanée. Beaucoup d’employés, dans le public comme dans le privé, utilisent déjà des outils d’IA sans en mesurer les implications sur la protection des données.

Nous avons la chance d’avoir une ministre experte du sujet, qui œuvre à renforcer la souveraineté technologique du Maroc. L’enjeu est de pouvoir héberger et entraîner les IA localement, afin que les données restent sur le sol marocain et que les usages répondent prioritairement aux besoins nationaux.

Le 26 septembre dernier, le Maroc a obtenu auprès de l’ONU la reconnaissance de son projet en tant que hub régional de recherche en intelligence artificielle pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Nous n’en sommes qu’au début de cette révolution, mais la dynamique est lancée.

Le Maroc a besoin de dizaines de milliers de talents dans le digital. Où en est-on aujourd’hui en termes de formation et d’adéquation des cursus avec les besoins du marché ?

L’adéquation formation-emploi est au cœur de nos priorités. Depuis 2018, l’APEBI travaille sur ce chantier avec plusieurs partenaires, dont l’Organisation internationale du travail (OIT). Ensemble, nous avons adopté une approche par compétences, reposant sur trois piliers : la création d’un Comité sectoriel de compétences, l’élaboration d’un référentiel national validé par les professionnels et enfin la mise en place d’un Institut de formation des formateurs permettant aux enseignants de s’adapter à l’évolution rapide des métiers.

Ce plan, élaboré avec le Ministère de l’Inclusion économique de la Petite entreprise, de l’Emploi et des Compétences, n’attend plus qu’à être pleinement exécuté. L’objectif est de garantir une meilleure adéquation entre l’offre de formation et les besoins réels du marché, dans un contexte où de nombreux métiers vont apparaître ou disparaître d’ici 2030.

Comment le Maroc peut-il jouer un rôle moteur dans la transformation numérique du continent africain ?

L’APEBI a récemment initié la création de la Fédération africaine des entreprises du numérique, qui regroupe pour l’instant huit pays : le Rwanda, le Nigéria, Djibouti, le Congo Conakry, le Congo-Brazzaville, le Cameroun, la Côte d’Ivoire et le Maroc.

Cette initiative repose sur un constat simple : nos pays partagent les mêmes défis, mais le Maroc a déjà identifié et expérimenté plusieurs solutions, notamment dans les domaines de la cybersécurité, du cloud, de la connectivité et des compétences.

Cette coopération vise à partager les bonnes pratiques, les retours d’expérience et à favoriser la réplication des modèles marocains sur le continent. Le Ministère des Affaires étrangères a validé la création de la fédération, dont le lancement officiel est prévu lors de la ZLECAF, les 11 et 12 décembre prochains.

Rida Ançari

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