Médias – Un secteur en profonde mutation

Un paysage médiatique en pleine recomposition

À l’heure où la presse écrite poursuit son déclin, le digital s’impose comme support dominant du paysage médiatique, bouleversant les pratiques d’information. Médias, influenceurs, plateformes sociales, fake news : les repères se brouillent et les acteurs historiques doivent se réinventer.

Depuis une vingtaine d’années, le paysage médiatique marocain a profondément évolué. L’émergence de nouvelles radios et chaînes de télévision est venue enrichir un écosystème où la presse écrite connaît un déclin inexorable, accéléré par la pandémie de Covid-19. En parallèle, le digital poursuit sa très forte progression, bousculant l’ordre établi, au point de devenir aujourd’hui le principal support d’information dans le Royaume.

Un paysage médiatique en pleine mutation

D’après les résultats de l’étude Africascope Maghreb 2024, publiée par le cabinet Kantar, 91 % des Marocains de plus de 15 ans utilisent Internet chaque jour (contre 76 % en 2023 et 65 % en 2022), avec une moyenne de 2 h 17 par personne. La télévision demeure très présente, avec encore 82 % des Marocains qui la regardent au quotidien, en suivant notamment 2M, Al Aoula, Al Jazeera, Arryadia ou Bein Sport. Quant à la radio, toujours selon l’étude Africascope, son audience s’érode lentement, ne réunissant plus que 43 % de la population chaque jour.

L’étude ne prend pas en compte la presse écrite, mais les estimations disponibles évoquent un tirage inférieur à 100 000 exemplaires par jour, et 72 titres encore référencés au Maroc (hebdomadaires et mensuels compris).

L’inexorable montée du digital

La domination d’Internet s’explique d’abord par un accès généralisé au web. Selon l’édition 2025 du Digital Report, publié par We Are Social et Meltwater, 92 % de la population est désormais connectée et 55 % des utilisateurs sont présents sur les réseaux sociaux, grâce à l’usage massif du smartphone. Si les échanges avec les proches restent la principale motivation, l’accès à l’information – locale, nationale ou internationale – est devenu une pratique quotidienne pour 70 % des internautes. YouTube, Facebook, Instagram et Tiktok sont aujourd’hui les plateformes les plus consultées.

Plus d’un millier de médias en ligne

Dans ce contexte, la concurrence pour informer le public est féroce. Selon Imperium, spécialiste de l’analyse média, on comptait fin 2024 pas moins de 1 150 médias en ligne, générant plus de 5 000 articles chaque jour. Des chiffres impressionnants, mais qui masquent de grandes disparités. En réalité, une grande partie de ces supports sont de simples micro-sites, souvent alimentés de manière automatisée grâce à l’intelligence artificielle, ou à partir de communiqués de presse et de dépêches d’agences. Adil Fattoumy, expert en communication, digital et médias, co-fondateur de What If Digital et du site agrégateur d’information Telex.ma, explique : « Cette situation rend difficile l’accès à une information de qualité sur Internet, tant le nombre d’acteurs a explosé ces dernières années. »

Des médias structurés qui se digitalisent

Adil Fattoumy insiste en effet sur la nécessité de distinguer les entreprises de presse structurées, disposant d’une rédaction et de journalistes, des autres acteurs. Ainsi, les médias traditionnels – télévisions, radios, journaux – ont accéléré leur transition digitale depuis plusieurs années pour répondre aux nouvelles habitudes des consommateurs. Des plateformes comme 2M, Le Matin, L’Opinion, Telquel, L’Économiste ou Medi1 sont aujourd’hui solidement établies en ligne.

De leur côté, les «  pure players »  – ces médias nés sur le web – comme Le360, Médias24, H24info, Menara ou Hespress, ont réussi à bâtir une offre éditoriale crédible, digne des titres traditionnels.

Tous ces acteurs se livrent aujourd’hui une concurrence acharnée pour capter l’attention d’un public de plus en plus exigeant et volatile. Pour y parvenir, ils mobilisent l’ensemble des formats disponibles : articles, photos, vidéos, infographies, podcasts, stories… Cette production multiformat leur permet d’exister sur les réseaux sociaux, devenus un champ de bataille stratégique pour gagner en visibilité et générer des clics.

L’influence croissante des créateurs de contenus

Mais ces médias ne sont plus seuls à occuper l’espace. Les créateurs de contenus indépendants ont investi massivement YouTube, Facebook, Instagram, Snapchat et Tiktok. Aujourd’hui, il suffit d’un smartphone et d’un compte sur les réseaux sociaux pour devenir créateur de contenu, voire influenceur. Cette accessibilité inédite bouleverse profondément les codes médiatiques traditionnels, en redéfinissant les notions de légitimité et d’audience.

Avec parfois plusieurs millions d’abonnés, ces nouveaux acteurs rivalisent avec les médias classiques. « Ils sont des concurrents pour les médias en ligne, même si leur démarche n’a rien à voir en matière de traitement de l’information », reconnaît Adil Fattoumy. Pourtant, ces influenceurs abordent souvent les mêmes thématiques : politique, économie, culture, sport, lifestyle… Et leur influence croissante suscite des interrogations, en particulier lorsqu’ils traitent de sujets sensibles comme la santé ou les questions de société. Les marques, elles, ont compris leur potentiel, multipliant les collaborations avec les plus crédibles d’entre eux, ce qui prive probablement les médias classiques de revenus publicitaires.

Une nouvelle génération, de nouveaux repères

Cette confusion entre médias professionnels et producteurs de contenus est particulièrement marquée chez les plus jeunes. Nés avec le digital, ils ont grandi dans un univers où tout semble se valoir. La distinction entre médias traditionnels et influenceurs s’estompe. Sur un smartphone, tous les contenus se ressemblent : une vidéo de 2M, une enquête de Telquel, une interview de L’Économique ou une story d’un influenceur cohabitent dans le même fil d’actualité. En se digitalisant, les grands titres de presse se sont fondus dans la masse. Pour beaucoup d’internautes, l’information se consomme sans se soucier de sa provenance, car, sur les réseaux sociaux, c’est souvent l’audience qui fait la légitimité, et non la rigueur journalistique. Le Maroc n’échappe pas à cette tendance mondiale.

La menace des fake news

Dans ce contexte de multiplication des canaux et d’effacement des repères, la désinformation prend une ampleur inédite. Le Maroc est aujourd’hui directement visé par un flot croissant de fake news, diffusées sur les réseaux sociaux ou via des plateformes en ligne peu vérifiées. Certaines de ces fausses informations sont désormais renforcées par l’intelligence artificielle, qui permet de générer des visuels et des vidéos trompeuses, voire de créer de faux sites Internet, imitant les portails officiels pour duper les internautes.

En 2023, une enquête du Conseil économique, social et environnemental (CESE) alertait déjà sur le phénomène : 93 % des Marocains déclaraient avoir déjà reçu de fausses informations, 51 % les avoir relayées involontairement, et 30 % estimaient que les sources officielles restaient difficiles à trouver, voire opaques. Depuis, la situation ne cesse d’empirer et les conséquences peuvent être lourdes. Par exemple, en janvier dernier, Mustapha Baitas, porte-parole du gouvernement, a dénoncé l’impact des fausses informations sur la baisse du taux de vaccination contre la rougeole, responsable de la résurgence de la maladie dans plusieurs régions.

Dès lors, les autorités marocaines tentent de réagir. La Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) a publié un guide de sensibilisation pour aider les citoyens à détecter les fake news et à adopter les bons réflexes. En parallèle, les sanctions à l’encontre des diffuseurs de fausses informations sont désormais plus sévères, illustrant la volonté de l’État d’endiguer ce phénomène.

La riposte des médias classiques

Face à cette situation, les médias professionnels ont une carte à jouer. Leur expertise, leur ancrage historique et leur notoriété en font des références vers lesquelles le public peut se tourner pour vérifier une information. Certains ont ainsi mis en place des cellules de « fact-checking », capables de détecter rapidement les fausses informations et d’apporter une analyse rigoureuse. C’est aussi une manière de valoriser leur méthode de travail, fondée sur la vérification des sources, la rigueur et la déontologie. Dans le même temps, ces médias investissent de plus en plus les réseaux sociaux en adaptant leurs contenus aux codes du moment : formats courts, vidéos immersives, stories engageantes, lives participatifs… Certains ont même choisi d’exister exclusivement sur ces plateformes, à l’image de Brut, Konbini ou AJ+ à l’international. Au Maroc, des initiatives similaires émergent, portées par LODJ, Jooj, Welovebuzz ou encore Jawjab. Par ailleurs, plusieurs médias historiques publient désormais des contenus pensés uniquement pour les réseaux sociaux. C’est le cas par exemple de Telquel ou du Matin, qui produisent des vidéos courtes, exclusivement visibles sur Instagram ou Tiktok. Ces nouveaux formats incluent parfois des collaborations avec des influenceurs, permettant à ces médias de renouer avec une audience plus jeune, souvent éloignée des supports traditionnels, tout en conservant les fondamentaux du journalisme. C’est ainsi, en s’adaptant aux usages sans renier leurs principes, que les médias classiques pourront continuer à jouer leur rôle essentiel : informer avec sérieux, rigueur et indépendance.

Thomas Brun

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