Espace de recherche et de création, Siniya accueille les projets alternatifs qui documentent l’histoire, la mémoire marocaine et africaine et éclairent le présent.
Rue La Fontaine à Casablanca, au milieu d’une rue calme, on pousse une porte vitrée avec des livres en vitrine et on se retrouve dans un espace singulier et chaleureux, aux murs rehaussés de couleurs vives, d’étagères et de collages. Ici, rien à vendre, ce n’est pas une boutique. À la fois bibliothèque, atelier, lieu d’exposition et de débats, Siniya célèbre la rencontre et l’invitation à la création collective.
À l’origine de cette démarche, la chercheuse et entrepreneuse culturelle Amina Belghiti. Diplômée de Williams College et de Harvard, et fière d’avoir abandonné une thèse à l’EHESS, « parce que ça ne faisait pas sens », elle a travaillé dans le domaine des nouvelles technologies avant de revenir il y a quelques années vers la culture, avec des expériences comme Lalla Messaouda, une archive communale entre Casablanca et Paris, la plateforme Pollen Collective pour amplifier les voix des artistes africains, ou encore aux côtés de la revue Chimurenga. En avril 2024, elle ouvre à Casablanca cet espace « de recherche et d’expérimentation » ouvert à des artistes de tous les horizons. Parmi les axes de travail, « sans volonté aucune d’érudition scientifique », les questions de l’archive, de l’art et de l’édition indépendante. « Nous n’avons pas de programmation fixe », insiste Amina Belghiti, « nous invitons les artistes à se saisir de ces questions. Sur chaque projet, des personnes viennent d’horizons différents. Donc cela aboutit à des formes différentes, des lectures, des performances, des projections… On n’est pas figés, on agit selon les rencontres et les centres d’intérêt. » En décembre dernier, avec Daret Residence, l’artiste mosaïste franco-malienne Maymouna Baradji est ainsi venue dire le journal poétique et introspectif où elle interroge sa relation à sa mère, à la mémoire orale et à la photo, qu’elle explore par l’écriture, mais aussi le dessin et le travail sur verre.
Rêver d’un « autrement »
L’histoire et la mémoire ont une place centrale dans ce projet, notamment dans la façon dont le Maroc a pensé et construit sa relation avec le continent africain, avec la Palestine. Parmi les temps forts qui ont nourri sa réflexion, Amina Belghiti cite le Groupe de Casablanca, dans le sillage de l’École des Beaux-Arts, mais aussi la Conférence de Casablanca en 1961, « pour des États-Unis d’Afrique ». Les projets en cours sont les « Panafrican Otherwise », « un projet spéculatif », pour réimaginer le panafricanisme ; les « Ghiwane Studies », qui font du musicien « l’historien et l’archiviste de la mémoire », et encouragent l’écriture sur la musique ; les « Fugitive Fabulations », qui repensent depuis le Maroc le féminisme et les Black Studies ; « Je suis moi-même le soleil », comme le disait le romancier et cinéaste sénégalais Sembene Ousmane, qui invite à une pédagogie alternative dans le monde de l’art ; enfin les « Phalastine Philes », qui revisitent les revues et l’édition radicale, « un projet d’archivage pour permettre à d’autres de s’y intéresser. »
Siniya dispose d’une imprimante Riso, d’un atelier avec les outils nécessaires à la microédition. Tables, coussins, canapés… tout est amovible et reconfigurable selon les besoins d’une rencontre ou d’un atelier de traduction. Récemment, un groupe s’est réuni pour traduire en arabe l’introduction à l’ouvrage de Stefano Harney et Fred Moten, The Undercommons (Les sous-communs), une série d’essais proposant des formes de résistance au capitalisme racial et au colonialisme et cela a donné lieu à un petit ouvrage, « pour inviter d’autres traducteurs à nous rejoindre », explique Amina Belghiti, qui a fait partie du collectif qui a traduit l’ouvrage en français.
« On se veut nous-mêmes un sous-commun », insiste-t-elle. « Notre but est d’encourager les artistes à publier eux-mêmes en temps réel, à réfléchir ensemble. » L’invitation est lancée : « Contactez-nous ! »
@Siniyaresearch
Kenza Sefrioui
