Interview du Pr Redouane Rabii – Président de l’Association marocaine consultative de l’utilisation du cannabis (AMCUC)
Pourriez-vous nous présenter le rôle de l’AMCUC? Quelle est votre mission principale dans cet écosystème naissant et comment collaborez-vous avec les différentes parties prenantes (agriculteurs, industriels, chercheurs, pouvoirs publics)?
L’AMCUC est une association scientifique consultative nationale pour les usagers du cannabis, visant à soutenir le développement de ce secteur de manière organisée et sécurisée. Depuis sa création en 2021, l’association s’est engagée à promouvoir une approche scientifique, en fournissant des conseils aux acteurs du secteur tels que les agriculteurs, les médecins et les pharmaciens, tout en organisant des conférences scientifiques solides au Maroc, réunissant des responsables, des décideurs, des investisseurs, des agriculteurs et des experts du monde entier. Notre mission principale est de promouvoir les usages médicaux et industriels du cannabis, en mettant l’accent sur le transfert de connaissances scientifiques et techniques à toutes les parties prenantes afin de garantir un développement durable conforme aux normes internationales. Nous collaborons directement avec les agriculteurs pour développer des techniques de culture de haute qualité, et avec les industriels pour faciliter la transformation et le traitement conformément aux normes internationales. Nous coordonnons également avec les chercheurs pour lancer des projets de recherche et de formation favorisant l’innovation, et nous travaillons avec les autorités publiques pour proposer des mesures politiques et réglementaires visant à bâtir un secteur intégré capable de répondre aux besoins médicaux et industriels.
En tant qu’observateur privilégié, quelle est votre analyse de l’état d’avancement de la filière ?
Malheureusement, malgré certains progrès réalisés au niveau des lois encadrant la légalisation du cannabis et des procédures mises en place par l’Agence Nationale de Régulation des Activités Relatives au Cannabis, les résultats concrets restent limités. Notre association, l’AMCUC, a exprimé à plusieurs reprises, dans des communiqués officiels, ce ralentissement, soulignant que le Maroc n’a pas encore réussi à développer une industrie pharmaceutique basée sur les extraits de cannabis, et que les licences nécessaires aux acteurs du secteur pharmaceutique n’ont pas encore été délivrées. De plus, les acteurs concernés n’ont pas réussi à conclure d’accords avec des entreprises étrangères pour commercialiser ou exporter la récolte, ce qui illustre l’écart entre les ambitions initiales de la légalisation du cannabis et les résultats réels sur le terrain. Sur cette base, on peut affirmer que le rythme des autorisations et la mise en place des premières unités de transformation ne sont pas encore conformes aux ambitions que le Maroc s’était fixées pour ce secteur, ce qui nécessite une révision rapide des politiques et des procédures afin de soutenir les acteurs et garantir l’atteinte des objectifs d’autosuffisance et de développement pharmaceutique.
Votre association met l’accent sur la recherche. Quel est l’état de la recherche scientifique sur le cannabis au Maroc aujourd’hui et avons-nous les infrastructures pour innover? Est-ce que le retard dans la recherche explique pourquoi, aujourd’hui, nous n’avons que des compléments alimentaires sur le marché ?
Notre association, AMCUC, affirme que la priorité absolue doit être donnée à la production de médicaments dérivés du cannabis et non pas à de simples compléments alimentaires dont la composition et la validité pour la consommation n’ont pas encore été clairement établies. Depuis le début, nous avons souligné que le lancement d’un grand projet tel que la légalisation du cannabis n’avait pas pour objectif de produire uniquement des compléments alimentaires, mais visait avant tout le développement de médicaments efficaces issus du cannabis, capables de soulager la souffrance des patients et d’améliorer leur qualité de vie. Cependant, les produits actuellement disponibles sur le marché, limités aux compléments alimentaires, n’ont pas suscité de réel intérêt de la part des consommateurs marocains et n’ont pas trouvé leur place dans les pharmacies. Cela confirme l’urgence de réorienter les efforts vers la mise au point de médicaments standardisés et sûrs. Il convient également de souligner que la France et l’Espagne se sont d’abord engagées dans la production de compléments alimentaires à base de cannabis, mais elles ont découvert après un certain temps que ces produits ne répondaient pas aux attentes, ce qui les a poussées à se tourner vers la production de médicaments. Par conséquent, elles devanceront le Maroc dans ce domaine, alors qu’il était censé être en tête grâce aux opportunités considérables que ce secteur pourrait offrir dans notre pays. C’est pourquoi, depuis sa création, l’AMCUC œuvre pour renforcer la recherche scientifique et les infrastructures nécessaires à l’innovation, en organisant des conférences scientifiques, des formations spécialisées et en établissant des partenariats avec des laboratoires nationaux et internationaux, afin de bâtir une filière pharmaceutique solide capable de produire des médicaments de haute qualité et des extraits fiables du cannabis dans un avenir proche.
Concernant la production de médicaments, quels sont les blocages précis que rencontrent les laboratoires? Sont-ils d’ordre administratif (importation de matière première), technique (respect des normes internationales EU-GMP) ou liés à un manque de traçabilité dans la filière?
À travers le suivi que nous effectuons au sein de l’AMCUC, il est clair que les obstacles auxquels sont confrontés les laboratoires sont multidimensionnels. Sur le plan administratif, la lenteur et la complexité des procédures d’importation des matières premières retardent le démarrage effectif de la recherche et de la production pharmaceutiques. Sur le plan technique, le principal problème réside dans l’absence de laboratoires nationaux équipés selon les normes internationales (EU-GMP) nécessaires au développement des médicaments dérivés du cannabis, ce qui nécessite la création d’un laboratoire national indépendant spécialisé dans la qualité, à l’instar des expériences internationales de pointe. De plus, un défi majeur concerne la traçabilité et la transparence tout au long de la chaîne de valeur, de la culture jusqu’à la transformation, ce qui constitue un frein pour les laboratoires marocains afin de conclure des partenariats ou des contrats avec des entreprises étrangères. C’est pourquoi l’AMCUC affirme que surmonter ces obstacles nécessite une volonté politique forte, des investissements ciblés dans les infrastructures, ainsi que la mise en place d’un cadre juridique flexible garantissant la confiance des investisseurs et des acteurs du secteur.
Concrètement, que faut-il faire pour transformer la variété locale « Beldia » en un produit standardisé à haute valeur ajoutée capable de conquérir les marchés?
La variété locale beldia est un trésor des Marocains, qui n’est disponible nulle part ailleurs dans le monde. Pour transformer ce produit local en un produit standardisé à haute valeur ajoutée, capable de conquérir les marchés, plusieurs étapes essentielles doivent être suivies. Tout d’abord, il est nécessaire de travailler en continu pour améliorer la qualité du produit beldia. Cela peut être accompli en améliorant les techniques agricoles, en utilisant des méthodes modernes de production, et en veillant à la qualité à chaque étape de la production. Il faut également définir des normes strictes pour la production de la beldia, garantissant une qualité uniforme à travers toutes les fermes ou les producteurs. Cela inclut la détermination de la taille, de la forme et des caractéristiques du produit afin qu’il soit homogène et attrayant pour les marchés. Il est aussi crucial de développer une marque forte qui distingue la beldia et en faire un synonyme de haute qualité. Le marketing numérique et la promotion à travers les médias modernes doivent être utilisés pour toucher un public plus large et sensibiliser le marché à la valeur de ce produit local. L’amélioration de l’emballage et du conditionnement est également essentielle afin de rendre le produit attrayant et adapté à la distribution sur les marchés locaux et internationaux. Un bon emballage aide à préserver la qualité du produit plus longtemps et le rend plus commercialisable. L’obtention de certifications de qualité et d’accréditations internationales telles que « produit biologique » ou « produit d’origine protégée » sont aussi très importantes pour renforcer la crédibilité et accroître la confiance des consommateurs. Il faut s’ouvrir à de nouveaux marchés en collaborant avec des entreprises d’exportation, en participant à des salons internationaux et en étudiant les besoins des marchés différents afin de répondre efficacement à la demande. Et enfin, il est crucial d’investir dans la recherche et le développement pour améliorer les caractéristiques du produit beldia et augmenter ses utilisations dans des secteurs variés tels que l’industrie alimentaire ou les produits de santé ; et impliquer les agriculteurs et les producteurs locaux dans ce processus par le biais de programmes de formation et de soutien technique, ce qui renforcera leur capacité à produire avec une qualité élevée et les encouragera à participer au développement de ce produit. En suivant ces étapes, la variété beldia peut devenir un produit compétitif capable de répondre aux besoins des marchés modernes tout en restant fidèle à son héritage local.
Face à ces défis techniques, vous avez lancé le programme « Kif Takwin ». Quel est l’objectif de ce programme et combien de professionnels de santé en ont déjà bénéficié?
Le programme « Kif Takwin » a pour objectif de renforcer les compétences techniques et pratiques des professionnels de la santé en offrant des formations spécialisées, visant à améliorer les compétences et les techniques modernes dans divers domaines de la médecine et des soins de santé. Le programme se concentre sur la formation pratique et théorique des professionnels de la santé, contribuant ainsi à améliorer la qualité des services de santé et à suivre les évolutions technologiques dans ce secteur vital. À ce jour, plus de 600 professionnels de la santé ont bénéficié de ce programme, ce qui témoigne de son succès dans l’atteinte de ses objectifs. En plus des médecins et des pharmaciens, la formation a également concerné les agriculteurs et les laboratoires pharmaceutiques. Nous avons conclu plusieurs accords avec des syndicats médicaux et pharmaceutiques, des universités et des centres de recherche marocains et étrangers, afin de permettre l’accès aux expériences internationales de pointe sur les dérivés pharmaceutiques du cannabis. Ces démarches visent à fournir aux professionnels de la santé les connaissances et les technologies modernes, contribuant ainsi au développement du secteur de la santé local et à la mise à jour des dernières avancées de la recherche internationale.
Parallèlement, la loi portait une forte promesse sociale. Quel est l’impact réel de la légalisation sur le revenu des agriculteurs? Et qui, selon vous, devrait financer leur montée en compétence pour répondre aux normes internationales: l’État, les industriels, ou un fonds dédié?
L’impact réel de la légalisation du cannabis sur le revenu des agriculteurs pourrait être très positif, car elle leur offrirait l’opportunité d’augmenter leurs revenus en cultivant cette plante à des fins médicales et pharmaceutiques. Grâce à cette législation, les agriculteurs pourraient bénéficier de nouveaux marchés et d’opportunités d’exportation, ce qui renforcerait leur stabilité financière et leur offrirait des emplois durables. Avec la demande croissante pour les produits dérivés du cannabis sur les marchés mondiaux, leurs conditions économiques pourraient s’améliorer considérablement si cette opportunité est exploitée correctement. D’autre part, nous disons toujours que « l’agriculteur est prioritaire » et c’est pourquoi il est essentiel de soutenir en priorité les agriculteurs locaux qui se lanceront dans ce secteur nouveau. Dans ce cadre, l’initiative royale qui a exempté des milliers de cultivateurs de cannabis des poursuites judiciaires constitue une étape importante pour leur permettre de s’intégrer légalement dans ce secteur prometteur. Cette initiative confirme l’engagement de l’État à soutenir les agriculteurs pendant cette phase de transition, tout en leur offrant des opportunités de production légale. Quant à la question de savoir qui devrait financer le développement des compétences des agriculteurs pour répondre aux normes internationales, cela nécessite une coopération entre plusieurs parties. L’agence devrait jouer un rôle clé en fournissant un soutien financier et technique, ainsi qu’en mettant en place des programmes de formation pour améliorer les compétences des agriculteurs. Elle pourrait allouer des budgets à cette fin, notamment dans le cadre des stratégies de développement durable. Les grandes entreprises industrielles qui bénéficieront de la production locale devraient également participer à cet effort, en fournissant des financements, des investissements et des formations professionnelles pour les agriculteurs. Cela permettrait de garantir la qualité des matières premières et de maintenir la durabilité de la production locale. Il serait également possible de créer un fonds spécial pour financer des programmes de formation et le développement des compétences des agriculteurs. Ce fonds pourrait être dirigé par l’agence ou en partenariat avec le secteur privé et des organisations internationales intéressées par le développement agricole. La coopération entre ces différentes parties garantirait une approche intégrée et assurerait le succès durable des agriculteurs dans ce nouveau secteur, contribuant ainsi au développement économique et à la souveraineté sanitaire et économique du Maroc dans le domaine du cannabis.
Pour finir, quelle est votre vision pour la filière marocaine en 2030? À quoi ressemblerait une réussite totale, à la fois pour les patients, pour l’économie et pour la place du Maroc sur la scène internationale?
Si cette industrie réussit, elle pourrait avoir un impact majeur et positif à plusieurs niveaux d’ici 2030. En premier lieu, l’impact concernerait les patients. D’ici 2030, le cannabis aura prouvé son efficacité dans le traitement de nombreuses pathologies, notamment les maladies chroniques, le cancer et les douleurs nerveuses. Les patients disposeront de produits sûrs et efficaces dans un cadre législatif et réglementaire strict. Les médicaments dérivés du cannabis feront partie intégrante du système de santé national, contribuant à améliorer la qualité de vie des patients à la recherche d’alternatives aux médicaments traditionnels. Le secteur aura par ailleurs un rôle central dans la stimulation de l’économie nationale, notamment dans les zones rurales, en créant de nouveaux emplois dans les domaines de l’agriculture, de la fabrication, de la recherche et du développement, ainsi que de l’exportation. Et cela permettra au Maroc de se positionner en leader sur la scène internationale en tant que pionnier dans ce domaine scientifique et médical. Il attirera des investissements mondiaux dans le secteur pharmaceutique, tout en consolidant ses partenariats avec des pays comme Israël et le Canada, leaders dans ce domaine. Des partenariats stratégiques entre les entreprises marocaines et internationales dans la recherche et le développement renforceront la réputation du Maroc en tant que centre d’innovation dans la production de médicaments. Cependant, il existe des défis qui pourraient freiner la progression de ce secteur, notamment les pressions exercées par les lobbies pharmaceutiques, qui pourraient tenter de bloquer l’extraction de médicaments à partir des dérivés du cannabis, par peur de voir leurs intérêts menacés sur le marché traditionnel. Afin de protéger ce secteur d’avenir et d’assurer son succès, il est crucial que l’État et la société civile prennent des mesures fermes pour garantir la transparence et l’équité dans la régulation de ce domaine, de manière à ce qu’il soit au service de l’intérêt général plutôt que d’être un terrain de compétition pour des intérêts économiques restreints. Le succès total dans ce secteur sera atteint lorsque le Maroc parviendra à allier innovation médicale et développement économique, en assurant un équilibre entre le soutien aux agriculteurs et aux consommateurs, tout en préservant sa souveraineté sanitaire et sa compétitivité sur le marché international.
Zineb Jamal Eddine

