Christophe Lecourtier : « Rehausser notre partenariat à la hauteur des défis communs »

Interview de Christophe Lecourtier, Ambassadeur de France au Maroc

Après la récente visite à Rabat du Président Emmanuel Macron, peut-on parler d’une nouvelle ère qui s’ouvre pour la coopération entre les deux pays ?

Oui, assurément. La visite d’État du Président de la République à Rabat a constitué un moment historique pour les relations franco-marocaines. De mon point de vue, il s’agit d’une véritable refondation. Le Président et le Roi ont exprimé avec détermination – et avec l’éclat donné par une visite d’État – leur volonté que nos deux pays prennent appui sur ce qu’ils ont déjà bâti pour transformer leur relation afin d’aller beaucoup plus loin ensemble, à travers le « partenariat d’exception renforcé » signé le 28 octobre dernier.

Les liens humains entre nos deux peuples et notre connaissance mutuelle, reposant sur une fréquentation de longue date, constituent de puissants moteurs pour adapter notre partenariat aux enjeux d’aujourd’hui et de demain. Ces moteurs tournent désormais à plein régime. Le Maroc et la France ont changé, l’un comme l’autre. Il est dans leur intérêt d’unir leurs forces, afin de relever les immenses défis qui se présentent à eux. À l’échelle des prochaines décennies, il nous faudra travailler différemment, sur les sujets qui vont structurer l’avenir : l’énergie, les infrastructures stratégiques, l’intégration des chaînes de valeur, le capital humain, les nouvelles industries créatives et culturelles, pour ne citer qu’eux. Je suis convaincu que la France et le Maroc sont en capacité de démontrer la viabilité de partenariats puissants, équilibrés et efficaces, par-delà le clivage dans lequel certains se complaisent entre « Nord » et « Sud », de part et d’autre de la Méditerranée : des partenariats ayant vocation à rapprocher nos deux continents. Il n’y a pas d’autre voie pour faire advenir ensemble des projets et des solutions durables susceptibles d’assurer l’autonomie stratégique de nos pays. C’est bien cette vision partagée qui inspire la déclaration du 28 octobre et qui ouvre, en effet, une « nouvelle ère ».

Que ce soit pour le Maroc ou pour la France, pourquoi est-il important de développer cette relation, en particulier sur le volet économique ?

Il faut d’abord développer cette relation pour une raison simple : c’est qu’elle est au service de nos deux pays, et de leurs intérêts objectifs. En effet, nos liens économiques s’appuient sur un partenariat équilibré, gagnant-gagnant. Les chiffres sont là pour en témoigner : la France est le premier investisseur étranger au Maroc et, dans le sens inverse, le Maroc est le premier investisseur africain en France ; plus de 1000 filiales françaises sont présentes au Maroc, faisant de la France le premier employeur étranger avec plus de 150 000 emplois qualifiés. Nos échanges commerciaux ont également plus que doublé et sont équilibrés – fait assez rare pour le souligner ! Ces données ne sont finalement que le reflet de la complémentarité de nos deux économies et de notre capacité commune à faire émerger des écosystèmes intégrés. Je pense notamment aux succès de l’industrie automobile et aéronautique, créateurs d’emplois, de compétences et de valeur ajoutée.

Notre ambition est d’aller encore plus loin et de rehausser notre partenariat à la hauteur des défis communs au Maroc et à la France : transition énergétique et réponse au stress hydrique, nouveaux écosystèmes industriels (mobilités, santé, ville durable, etc.), capital humain et innovation, sécurité alimentaire avec une dimension africaine, préparation aux grands événements sportifs internationaux comme la Coupe du Monde 2030. Mais il faut aussi développer cette relation sans équivalent sur les deux rives de la Méditerranée, car au-delà de la relation bilatérale, elle est un modèle pour repenser les coopérations entre les deux rives.

C’est la vision qui a été partagée et exposée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI et le Président de la République au sein du nouvel agenda 2050. La communauté d’affaires franco-marocaine a d’ores et déjà démontré – et continue de le faire ! – toute sa mobilisation et tout son engagement pour concrétiser cette ambition, comme en témoignent les accords signés à l’occasion de la visite d’État, représentant près de 11 Md€ d’investissements dans des secteurs stratégiques d’avenir tels que l’énergie, l’eau ou encore le ferroviaire.

Cette relation va-t-elle concerner les axes de coopération traditionnels ou alors en explorer de nouveaux ? Quels sont les secteurs d’activités prioritaires ?

Les deux bien sûr. Nos coopérations « traditionnelles » correspondent à des domaines d’excellence de la France au Maroc et il faut faire en sorte que cette excellence soit préservée, face à une concurrence qui se révèle très rude.

Mais nos entreprises étaient déjà présentes il y a 20 ans lorsque le Maroc a construit ses écosystèmes industriels. Elles étaient là il y a 10 ans quand le Maroc a fait le choix de développer le réseau ferroviaire et entamé la mise en œuvre d’une puissante et ambitieuse transition énergétique et climatique. Et elles sont là, plus que jamais, aujourd’hui, à l’heure où le Maroc se tourne vers l’hydrogène vert, développe son économie bleue et fait le pari de bâtir un écosystème des Industries culturelles et créatives, notamment du jeu vidéo. Nous avons démontré à nos partenaires marocains notre capacité à répondre présents à chaque fois que s’est posée la question de savoir si la relation franco-marocaine pourrait « délivrer » de nouveaux résultats dans les domaines émergents. Nous allons poursuivre dans cet esprit, plus que jamais.

Aujourd’hui, les enjeux énergétiques sont, je crois, absolument déterminants, depuis les programmes de recherche pionniers jusqu’aux grands projets industriels. Il y a aussi, d’autre part, l’enjeu de l’équipement du Maroc en infrastructures stratégiques en vue de la Coupe du Monde de football 2030 : le train bien sûr, mais aussi les stades et d’ores et déjà les ports et aéroports. La clé de cet horizon, c’est la réussite des réformes, auxquels nous coopérons pleinement, de l’éducation, l’enseignement supérieur et de la recherche. Mais s’agissant du domaine économique, l’énergie et les infrastructures sont sans doute les enjeux les plus dimensionnants pour notre partenariat.

Depuis votre nomination il y a deux ans, quel regard portez-vous sur le Maroc ? Selon vous, quelle place occupe le Royaume dans le continent africain et quel rôle peut-il être amené à jouer dans les nouveaux équilibres géostratégiques internationaux ?

Dans mes précédentes fonctions, j’ai été amené à visiter de nombreux pays, notamment tous les pays dits « émergents ». Je peux vous dire que la trajectoire du Maroc est plus impressionnante que celle de nombre d’entre eux. Sous la direction de Sa Majesté, le Maroc est un pays respecté, stable, aux infrastructures remarquables, et dont la feuille de route, le Nouveau Modèle de Développement, est si convaincante que les partenaires internationaux inscrivent leurs actions dans ce cadre, sans la moindre hésitation. Cette vision, et les moyens qu’elle mobilise, confère au Maroc un rôle de premier plan tant au niveau régional qu’international. C’est tout particulièrement vrai sur le continent africain, auquel le Maroc est lié par sa géographie, par son histoire, par sa culture aussi, et dont il fait partie intégrante. La présence de la diplomatie marocaine en Afrique, qui s’inscrit dans la lignée des nombreux déplacements et initiatives royales, impressionne et inspire.

Dans bien des domaines, qu’il s’agisse de développement, de transition climatique, des enjeux migratoires, de lutte contre le terrorisme, de sécurité alimentaire ou encore de santé, l’expertise marocaine est attendue et recherchée. Ce sont d’ailleurs également des domaines où nos expertises peuvent être complémentaires et je ne doute pas que cela fasse partie intégrante de notre agenda pour les prochaines années.

Enfin, j’ajouterai que la vocation du Maroc dépasse largement le continent africain. Partenaire privilégié de l’Union européenne, le Maroc est aussi un pont entre des continents, cultures et religions différents. Au Proche et au Moyen-Orient, il a aussi beaucoup à apporter – lors de son discours devant le Parlement marocain, le Président a d’ailleurs tenu à saluer la voix « forte et singulière » du Maroc et l’implication personnelle de Sa Majesté en faveur de la paix dans la région.

Vous avez récemment effectué une visite à Laâyoune et Dakhla : quel peut être l’apport les opérateurs français (entreprises, investisseurs, bailleurs de fonds) dans le développement des Régions du Sud ? D’après vous, le Port de Dakhla Atlantique contribuera-t-il à faire de la région un nouveau pôle économique à l’échelle nationale et continentale ?

Sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi, le Maroc promeut une stratégie ambitieuse de développement des régions du Sud et de sa façade atlantique, comme passerelle entre l’Europe et l’Afrique. Comme l’a rappelé le Président de la République lors de la visite d’État, les opérateurs et les entreprises françaises accompagneront le développement de ces régions au bénéfice des populations locales.

Pour concrétiser ce nouvel élan, j’ai en effet conduit une mission à Laâyoune et à Dakhla, début novembre 2024, accompagné de membres de l’Ambassade et d’une délégation d’opérateurs et de chefs d’entreprises français. Cette mission m’a permis d’aller à la rencontre des opérateurs français qui sont déjà présents dans la région, mais également de contribuer, je crois, à en attirer de nouveaux.

À cet égard ce que nous avons pu constater sur place, en termes de stratégie de développement économique local et d’infrastructures, ainsi que de bénéfice pour les populations locales, est tout à fait impressionnant.

Pour mobiliser les acteurs économiques français autour de ces opportunités, la Chambre française de Commerce et d’Industrie au Maroc – dont je salue la qualité du travail, et la capacité d’anticipation – a organisé à cette occasion, avec ses partenaires marocains, de remarquables « Journées économiques Maroc-France ». Elles ont permis des échanges nourris et prometteurs sur les opportunités de la transition énergétique et de l’économie bleue, notamment avec la construction du Port de Dakhla Atlantique qui est destiné à devenir un véritable hub stratégique et un connecteur entre l’Afrique, l’Europe et le reste du monde.

Au vu du potentiel de cette région et du nouvel élan donné par nos deux Chefs d’État, j’ai la conviction que cette visite, la première d’un Ambassadeur de France, constitue le premier jalon d’une dynamique de coopération au long cours dans ces régions, à laquelle je serai particulièrement attentif. L’année 2025 s’annonce d’ores et déjà très prometteuse à cet égard !

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