Leïla Bazzi :« Le potentiel des femmes au Maroc reste une ressource trop peu exploitée »

Avocate de formation, et profondément convaincue de la nécessité d’un changement en matière d’égalité professionnelle, Leïla Bazzi a créé en 2021 le podcast Shape your Career, le premier du genre au Maroc, destiné aux « femmes marocaines et celles de l’espace francophone qui souhaitent prendre le contrôle de leur carrière ».

Qu’est-ce qui vous a poussé à créer le podcast les Inspiratrices (devenu Shape Your Career depuis novembre 2023) ?

Étant engagée depuis plusieurs années dans la promotion du leadership, de l’égalité professionnelle, de la diversité et de l’inclusion, au Maroc et en Europe, le podcast Shape Your Career vient renforcer mon engagement pour aider les femmes à faire rayonner leur potentiel dans le respect de leurs valeurs et de leur authenticité.

Ayant vocation à faire bouger les lignes et à impacter, cette initiative est née pendant le confinement et a été officiellement lancée en février 2021. Beaucoup de compétences ne s’apprennent pas sur les bancs des écoles. Il y a des règles non écrites qu’il est essentiel de déchiffrer le plus tôt possible pour booster sa carrière professionnelle. Et c’est ce que j’ai envie de transmettre aux femmes, quel que soit l’environnement dans lequel elles évoluent (salariées, entrepreneuses, professions libérales, jeunes diplômées…) pour les outiller afin de les aider à évoluer dans leur carrière professionnelle et à atteindre des positions de leaders dans les organisations.

Pourquoi avoir choisi ce format en particulier ?

Je suis moi-même fan de podcasts et c’est un canal de communication de plus en plus écouté et prisé. C’était le moyen pour moi de poursuivre mon engagement et de toucher un maximum de personnes, et ce, au-delà des frontières. C’est aussi un canal innovant et pratique. Il peut être écouté ou réécouté à tout moment sur demande. Nous pouvons facilement prendre des notes quand il y a des contenus intéressants, prendre des pauses et reprendre le cours de l’épisode. C’est un mode de diffusion intéressant.

Durant trois saisons représentant plus d’une trentaine d’épisodes, j’ai pu interviewer des femmes aux parcours inspirants, notamment Najat Vallaud-Belkacem, Nouzha Skalli ou encore Aziza Nait Sibaha. Elles ont pu ainsi partager leurs parcours, leurs challenges et les clés qui leur ont permis de se frayer un chemin vers la réussite, parfois dans des environnements dominés par les hommes comme le monde de la politique.

Aujourd’hui, quels sont les obstacles qui empêchent les femmes de s’épanouir pleinement dans le monde du travail au Maroc ?

Selon moi, les obstacles à lever afin de parvenir à l’égalité restent nombreux aujourd’hui du fait notamment des manques en matière d’application des lois existantes, de politiques solides de mixité professionnelle dans les entreprises, de politique d’accompagnement au retour du congé maternité de la femme, de flexibilité d’aménagement des horaires du travail, de disparité salariale… 

Les femmes ont aussi souvent tendance à se dévaloriser par manque de confiance en elles et sont aussi victimes du syndrome de l’imposteur ou encore de celui de la bonne élève. L’ensemble de ces croyances constituent également selon moi des obstacles majeurs. Ne se sentant pas à la hauteur, elles vont revoir leurs aspirations à la baisse et ne pas exploiter leur plein potentiel. Plus les femmes prendront conscience de leur puissance et de leur force, plus elles seront en mesure de faire tomber ces barrières pour progresser et ainsi prendre plus d’espace. À travers le Podcast Shape Your Career, j’invite d’ailleurs les femmes à réfléchir sur leurs croyances limitantes pour les aider à les vaincre. Une mine d’or de conseils pratiques et facilement actionnables que je leur offre.

Le potentiel des femmes au Maroc reste une ressource trop peu exploitée créant ainsi des disparités importantes avec les hommes. Cette situation coûte cher au Maroc, en l’absence d’application du dispositif juridique existant pour sanctionner les discriminations fondées sur le genre et en l’absence de politique encourageant l’accès au travail, à l’entrepreneuriat, ou encore de programme de sensibilisation pour faire prendre conscience des enjeux économiques, juridiques et éthiques.

Le Maroc peut-il mieux faire au niveau du droit du travail pour améliorer la présence des femmes dans le monde professionnel ?

Plusieurs mesures pourraient être envisagées notamment pour assurer d’une part une meilleure représentativité des femmes dans le top management et les organes de gouvernance et, d’autre part, pour offrir un environnement de travail plus inclusif.

D’abord, il faut une meilleure représentativité des femmes au sein des instances de gouvernance. La politique des quotas peut être aujourd’hui un accélérateur pour atteindre l’égalité dans un monde professionnel où les hommes prédominent notamment en raison d’un héritage socioculturel. Par exemple, l’Allemagne a imposé la présence des femmes dans les comités exécutifs, sous peine de sanctions financières. 

Ensuite, si le Code du travail marocain prône l’interdiction de toute discrimination salariale fondée sur le sexe, la réalité du monde de l’entreprise est tout autre et reste dominée par des normes sociales ancrées. La dernière réforme du Code du travail a été adoptée en 2003 et elle a notamment introduit l’interdiction de toute discrimination fondée sur le sexe.

La situation des femmes a évolué, leurs besoins et ceux de la société ont évolué. Le Code du travail doit être aujourd’hui dépoussiéré pour prendre en compte la réalité sous le prisme des femmes et rétablir un équilibre entre les hommes et les femmes : le défaut d’égalité de salaire, le poids des stéréotypes, la gestion de la maternité, l’absence de flexibilité des horaires, l’absence de garde d’enfants…

Quel message avez-vous pour ces femmes qui peinent au quotidien avec leurs collègues et leurs supérieurs hiérarchiques masculins ?

Permettez-moi d’insister sur le fait que le message ne doit pas être adressé exclusivement aux femmes. Les hommes font également partie de l’équation du succès au profit du changement des mentalités et devraient être des alliés pour favoriser le développement des femmes et l’ascension des femmes en entreprise et d’une manière générale dans la société marocaine.

Nous avons toutes et tous une responsabilité individuelle et collective pour faire changer les mentalités pour le bien des générations futures également. Ce changement de paradigme prendra des années, mais doit être porté par les hommes, les femmes et les entreprises.

Toutefois, des décisions fondées sur des discriminations reposant sur le genre ou sur des biais genre doivent être dénoncées aussi bien par les femmes que par les hommes.

La question de l’égalité salariale est très présente dans le débat public dans le monde occidental. Chez nous, on en entend très peu parler. Pourquoi ?

Et pourtant on devrait en parler davantage, car le Maroc est aujourd’hui classé 137e à l’échelle mondiale en termes d’écart salarial entre les hommes et les femmes, selon le Global Gender Gap Report établi par le Forum économique de la Banque Mondiale (2024). Le Royaume se situe vers le bas du classement, derrière d’autres pays du monde arabe comme le Qatar, le Koweït et la Tunisie.

C’est effectivement un sujet qui demeure tabou dans beaucoup de sociétés et pas uniquement dans la société marocaine. Parler d’argent peut être mal perçu ou malsain. À travail égal, salaire égal !

Le rapport des femmes à l’argent reste problématique. Au niveau personnel, elles ne sont pas encore des actrices à part entière de leur patrimoine financier alors que ce sont souvent elles qui gèrent le budget du foyer. Et au niveau professionnel, elles ont encore beaucoup de mal à demander une augmentation ou une promotion… Elles se sentent moins bien armées que leurs collègues hommes pour demander une augmentation, négocier leur salaire pendant un entretien d’embauche ou obtenir une promotion. Parmi les raisons pouvant justifier ce rapport à l’argent, il y a un héritage socioculturel ayant laissé des normes sociales ancrées (rôle de la femme dans les foyers…), mais aussi la peur de négocier son salaire ou encore le manque de valorisation de leurs réalisations professionnelles. Les femmes sont également plus nombreuses à souffrir du syndrome de l’imposteur, thématique que j’aborde dans le podcast Shape Your Career à travers plusieurs épisodes.

Comment s’y prendre alors pour ouvrir le débat sur cette gageure ?

Cela commence par la libération de la parole et par faire tomber le tabou sur cette réalité alors que ce sont les femmes qui gèrent le plus souvent les finances du foyer. Ensuite, il est essentiel de sensibiliser les femmes et les acteurs économiques sur l’importance de ce sujet, puisque les femmes font partie prenante du circuit de la création de richesses dans notre pays.

Les femmes doivent aussi être formées à la négociation salariale, il s’agit d’une compétence qui s’apprend et qui doit se pratiquer. Autre sujet passionnant que je traite également dans le podcast Shape Your Career pour encourager les femmes à oser parler argent et à apprendre à défendre leur valeur.

Aux entreprises de prendre ce sujet en main en ayant des grilles de salaire et des audits internes pour assurer une transparence et une égalité salariale avec des stratégies et des politiques d’égalité professionnelle pour préserver les droits des femmes et leur assurer un environnement juste et équitable.

Omar Kabbadj

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