Industries culturelles au Maroc : un levier de développement à valoriser

Interview de Hicham Abkari

« Les ICC sont à l’image de l’économie nationale »

Hicham Abkari, Vice-Président de la Fédération des Industries culturelles et créatives (FICC)

Tout d’abord, qu’est ce qu’on entend par industries culturelles et créatives (ICC) ?

Il existe plusieurs définitions des ICC. Selon l’UNESCO, le terme industries culturelles fait référence à des industries qui touchent à la fois la création, la production et la commercialisation de contenus créatifs de nature culturelle et immatérielle. Chaque pays définit les filières faisant partie des ICC. Au Maroc, nous avons vécu un moment fort pour les ICC, avec les recommandations de l’avis du Conseil économique social et environnemental sur l’économie de la culture émis en 2016. Puis, il y a eu la création en février 2019 de la FICC qui est la 33e fédération sectorielle de la Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM). C’est une fédération interne qui est régie par les statuts de la CGEM. Sept filières ont d’abord été choisies pour structurer la fédération : le cinéma, l’audiovisuel, la musique, le spectacle vivant, les arts visuels et contemporains, l’édition et la librairie et les établissements culturels et espaces pluridisciplinaires. L’événementiel a été ajouté comme 8e filière lors de la période de la pandémie. La discussion avait porté sur d’autres secteurs créatifs tels que l’artisanat et le design sans qu’ils intègrent les ICC.

Parlez-nous des réalisations de la FICC

Nous avons rendu publics l’année dernière les résultats d’une étude intitulée « Quelles transformations pour les ICC au Maroc? ». Le rapport fait une radioscopie des ICC sur 4 filières à savoir l’édition, les arts de la scène, l’audiovisuel et la musique actuelle. Cette étude a été menée par la FICC en collaboration avec la Wallonie-Bruxelles. Nous avons également organisé des rencontres sur les droits d’auteur et droits voisins ainsi que les Assises des industries culturelles et créatives aux-quelles ont participé 600 personnes. Lors de la pandémie, nous avons mis en place des mesures au profit des salariés déclarés des entreprises culturelles. Enfin, nous sommes membre du Comité des indicateurs culture 2030 de l’UNESCO afin de définir, pour le compte de l’instance onusienne, le profil culturel du Maroc.

Quel est l’état des industries culturelles et créatives au Maroc ?

Les ICC sont à l’image de l’économie nationale. Selon le dernier rapport de la Banque mondiale publié en juillet dernier, le secteur informel au Maroc représente 77,3 % de la population active. Le secteur informel au Maroc est un obstacle majeur pour le développement économique et social du pays.

Les ICC ne sont pas indépendants du reste de l’économie. Par conséquent, ce qui impacte l’économie nationale va impacter les ICC. La question qui se pose, c’est quels sont les secteurs culturels impactés par l’informel ? Les trois secteurs formels sont l’édition, l’audiovisuel et le cinéma, qui bénéficient d’une sédimentation de bonnes pratiques, mais aussi des marchés publics. Les arts visuels et les arts vivants en revanche sont en grande partie dans l’informel. L’arsenal juridique existe donc pour certaines filières et pas pour d’autres. La prédominance de l’informel fait que nous n’avons pas de données chiffrées sur les ICC. Ce qui donne la perception biaisée d’un désert culturel. C’est pour cette raison que la FICC a toujours appelé à réaliser un véritable état des lieux des ICC au Maroc. Une recommandation qui a été prise en compte par l’Exécutif et nous sommes en attente des résultats de cette étude afin d’avoir davantage de visibilité sur les ICC et d’agir en connaissance de cause. Ceux qui nous accompagnent, à savoir le Ministère des Finances, sont en attente de données chiffrées et pas de vagues perceptions.

Que devrait-on faire pour soutenir les entreprises culturelles?

La culture est un secteur atypique. On ne peut donc pas le considérer comme les autres secteurs économiques. On ne peut pas promouvoir les ICC au Maroc sans avoir un statut spécifique de l’entreprise culturelle. Au sein de la Fédération, nous avons proposé un statut spécifique avec un identifiant fiscal spécifique et reconnaissable auprès du Ministère des Finances. De manière plus globale, nous avons besoin d’un changement de « mindset » des politiques publiques de la culture en général et des ICC en particulier avec l’adoption d’une approche économique et marchande. Pour le politique, la culture reste un poste de dépense sociale même si les choses sont en train de changer tout doucement. On doit commencer à instaurer la logique d’investissement et de retour d’investissement dans le secteur culturel.

Quid du statut de l’artiste?

Il faut arrêter de vouloir faire de l’artiste un salarié et s’orienter vers le statut d’indépendant avec une législation particulière. Le statut d’auto-entrepreneur tel qu’il est appliqué aujourd’hui n’est pas adapté aux artistes. Les travailleurs ICC sont bloqués par ces dispositifs fiscaux, surtout ce plafond de 80000 DH de chiffre d’affaires avec un seul client.

En voulant lutter contre la fraude, l’État fragilise une partie importante des travailleurs ICC et les pousse vers l’informel. Dans le registre législatif, il faut un gros travail de réactualisation des textes caducs encadrant les ICC.

Qu’en est-il du partenariat public/ privé ?

Il s’agit de créer un écosystème sain pour casser ce qui a été relevé par le Nouveau modèle de développement, à avoir la gestion en silos. Nous avons besoin de transversalité et donc d’un partenariat public/privé qui converge avec la Charte d’investissement. Et tout cela doit prendre en considération la spécificité des ICC dans le contexte national. Il ne faut pas conditionner le fait de bénéficier de ces dispositions avec la dimension de l’investissement. Dans le registre des ICC, nous avons affaire à des TPME. Si on arrive à créer un statut spécial de l’entreprise culturelle, il faut que ces structures puissent bénéficier de ces politiques d’incitation sans qu’elles aient la dimension d’un projet industriel classique.

Bref, les ICC ne doivent pas être exclues de ces dynamiques créées pour des industries de plus grande envergure. Quant au mécénat, il faut créer un statut spécifique tout en déduisant un petit pourcentage des bénéfices. Aujourd’hui, nous disposons seulement du sponsoring. Ce n’est pas suffisant.

Où en est-on en ce qui concerne la question des droits d’auteur ?

Il faut donner davantage de moyens au Bureau marocain des droits d’auteurs (BMDA) afin qu’il puisse exécuter ses prérogatives. Des ressources humaines et des moyens techniques permettraient par exemple de suivre l’exploitation des produits au niveau des plateformes et de définir exactement les relevés d’écoute pour les artistes. Le dossier des droits d’auteur avance, mais il faut donc plus de moyens et de ressources humaines pour que le BMDA puisse mener à bien ses missions.

Entretien réalisé par Younes Baâmrani

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