La pratique compétitive des jeux vidéo attire de plus en plus de joueurs marocains. En dépit des difficultés liées aux éditeurs et au manque d’infrastructures, de nombreux champions brillent sur la scène internationale, poussant le pays à s’organiser pour profiter pleinement de ce potentiel.
Depuis plusieurs années, les compétitions de jeux vidéo (e-sport) ont pris une nouvelle dimension à travers le monde. Elles concurrencent dorénavant les évènements sportifs traditionnels, tant en termes d’audience que de revenus générés. D’ailleurs, il n’est pas très surprenant que le Comité international olympique (CIO) se soit emparé du sujet en organisant le mois dernier la première Semaine olympique de e-sport, en attendant probablement d’intégrer certains jeux vidéo lors de prochains Jeux olympiques.
Un sport comme les autres?
S’il existe toujours un débat pour savoir si le sport électronique est un « véritable sport », force est de constater qu’il en emprunte aujourd’hui tous les codes. Les professionnels, qui jouent seuls ou en équipe selon les jeux, organisent leur activité comme des sportifs de haut niveau : entraînements quotidiens, hygiène de vie irréprochable, contrats de sponsoring, interviews dans les médias, participation à différents tournois, éventuelle sélection en équipe nationale… De même, l’organisation des compétitions se rapproche de plus en plus des grands évènements sportifs, avec d’immenses salles accueillant des milliers de supporters, des retransmissions télévisées ou sur Internet (via le « streaming ») regardées par des millions de personnes et des gains (« cash priz ») atteignant parfois plusieurs dizaines de millions de dollars. Enfin, le e-sport dispose lui aussi de tout un écosystème d’experts : coachs et managers d’équipes professionnelles, analystes, organisateurs de compétitions, commentateurs, streamers (diffuseurs sur Internet), journalistes spécialisés…
En 2022, au sein de l’industrie du gaming, le segment du e-sport a généré environ 25 milliards de dollars, grâce aux jeux, au sponsoring, aux droits marketing et aux revenus publicitaires.
Un vrai engouement au Maroc
Au Maroc, la pratique professionnelle du e-sport est encore rare, mais l’engouement est certain. Pour Khalid Naili, Chargé de mission auprès de la direction générale de la MDJS (Marocaine des jeux et des sports) et vainqueur de plusieurs tournois internationaux de jeux de combats, il s’agit même d’une tradition marocaine : « l’histoire du e-sport au Maroc a commencé dans les années 1990 au sein des salles d’arcade. Ces dernières étaient des lieux de compétitions acharnées, où chaque joueur défendait sa pièce d’un dirham en essayant de gagner le plus longtemps possible face aux autres compétiteurs, notamment sur les jeux de combats tels que Street Fighter II. Il existait une vraie émulation, avec des “champions” qui se rencontraient dans des confrontations inter-salles, inter-quartiers et inter-villes. »
Depuis, les pratiques ont évolué et, après avoir un temps fréquenté les cybercafés, les gamers jouent aujourd’hui principalement de chez eux, dans des salles de gaming ou bien entendu sur leur téléphone mobile. Le célèbre jeu de football FIFA est actuellement le plus répandu au Maroc, suivi par son concurrent eFootball et les jeux de type « battle royal » (jeu de tir et de survie) que sont PUBG mobile, Free Fire et Fortnite.
Des résultats très prometteurs
Les meilleurs joueurs marocains obtiennent régulièrement d’excellents résultats sur la scène internationale. Par exemple, l’équipe masculine du Maroc vient de se qualifier pour la Coupe du monde FIFAe Nations Cup pour la 2e fois consécutive, en devenant championne de la région Afrique et Moyen-Orient en mai 2023. Quant à l’équipe nationale féminine de FIFA, elle peut compter sur les performances de Yousra Chafik Idrissi, qui vient d’atteindre le top 8 mondial lors de la Coupe du monde en Suisse qui a leu lieu le mois dernier.
Les résultats sont également très bons dans d’autres jeux, puisque le Royaume est récemment devenu champion d’Afrique sur les jeux PUBG Mobile et NBA2K (basket), tandis que l’équipe nationale féminine du jeu Valorant s’est classée 2e lors du Championnat arabe organisé en Arabie saoudite l’année dernière.
Des professionnels difficiles à retenir au Maroc
Hélas, le Maroc ne parvient pas toujours à retenir ses meilleurs gamers, qui partent souvent jouer pour des équipes étrangères. C’est ainsi qu’Amine « Itachi » Benayach, considéré comme l’un des joueurs les plus performants au monde sur le jeu Rocket League, a rejoint l’Europe dès ses 18 ans. Il est aujourd’hui capitaine de la Karmine Corp., l’un des plus grands clubs français. Même constat pour l’équipe nationale de FIFA, dont deux joueurs majeurs évoluent à l’étranger : Marouane Chahhou aux Girondins de Bordeaux et Aymane Mokallik à l’Eintracht Frankfurt. Quant à Basma Sirat, élue meilleure joueuse e-sport du Maroc en 2023, elle joue pour la structure Amazing, dans l’une des principales équipes françaises sur Valorant (lire son interview ci-après). Ce phénomène s’explique essentiellement par deux raisons. La première tient à l’inéligibilité du Maroc sur plusieurs jeux : cela signifie qu’un joueur qui se connecte depuis le Royaume n’a pas la possibilité de participer aux compétitions officielles organisées par l’éditeur.
C’est par exemple le cas du jeu FIFA, qui permet à l’équipe nationale de jouer, mais pas aux joueurs individuels ni aux clubs locaux. La deuxième raison est le manque de soutien et d’infrastructures nécessaires aux joueurs de haut niveau. En effet, les équipes professionnelles sont encore rares au Maroc et peu d’équipements sont pour le moment dédiés à la pratique du e-sport.
Le Royaume se structure
Pour remédier à cette situation et développer ce secteur d’activité aux enjeux économiques importants, le Royaume cherche à mobiliser les acteurs publics et privés pour soutenir les joueurs dans leur progression. Ainsi, depuis sa création en 2020, la Fédération royale marocaine de jeux électroniques (FRMJE) multiplie les initiatives, avec le ministère des Sports, pour convaincre les éditeurs de s’intéresser au Maroc et favoriser l’organisation de grandes compétitions. De même, le déploiement de formations spécialisées dans le e-sport est actuellement à l’étude pour permettre le développement des compétences des futurs professionnels.
Mais l’engagement des pouvoirs publics a ses limites et le secteur privé est également attendu. Après avoir été longtemps critiqués par les joueurs pour l’instabilité de leurs réseaux Internet, les opérateurs de télécommunication ont largement contribué à l’essor des jeux en ligne, en améliorant leurs prestations et en proposant de plus en plus une connexion fibre. Certains, tels que Inwi, vont même plus loin et font du e-sport un axe stratégique en organisant leurs propres compétitions (lire l’interview avec Brahim Amdouy, manager chez Inwi). C’est ainsi que la Inwi e-league, puis l’ESWC (eSports World Convention) Africa, ont permis à de nombreux joueurs de franchir des paliers nationaux et internationaux.
Des opportunités pour les entreprises
Plus généralement, les entreprises de tous les secteurs peuvent s’associer au e-sport. Il s’agit en effet d’un vecteur de communication et de marketing très efficace pour toucher le jeune public, réputé difficile à atteindre. Il est par exemple possible de sponsoriser un club, qui joue sur différents jeux, et développer ainsi la visibilité d’une marque sur des canaux tels que la plateforme Twitch, qui réunit des millions de personnes lors de la diffusion des compétitions.
L’organisation d’évènements est également une bonne solution pour les entreprises, avec l’avantage d’être visible « physiquement », ainsi que « virtuellement » grâce au streaming. Enfin, la publicité classique s’invite elle aussi dans le e-sport, avec la possibilité pour les annonceurs d’acheter des espaces publicitaires lors des compétitions. Des marques comme Coca-Cola, Red Bull, Mastercard, Honda, KFC ou encore Puma se sont associées depuis plusieurs années au gaming et démontrent l’efficacité de la démarche. Les entreprises marocaines ont donc toutes les cartes en main pour leur emboiter le pas au sein du Royaume.
Thomas Brun

