« Nous mettons à disposition des femmes des leviers pour qu’elles réalisent leurs objectifs de carrière »
Entretien avec Zineb Baïz El Kabbaj, Présidente de l’association Mentor’elles
Zineb Baïz El Kabbaj a fait le constat que les obstacles sont démultipliés pour les femmes dans leur vie professionnelle et a voulu y remédier à travers les 3M : « mentoring », « meetup » et « masterclass ». L’association vient aussi de lancer le livre Les intrépides qui raconte les histoires de Marocaines aux parcours exceptionnels.
Quel est l’objectif de Mentor’elles ?
Nous avons créé l’association en 2016 dans le but de mettre à disposition des femmes professionnelles des leviers pour réaliser leurs objectifs de carrière. Le contexte est en effet alarmant, avec un taux d’emploi des femmes de moins de 20 % environ au Maroc.
Le premier levier qu’offre l’association est le mentoring, qui représente un réel accélérateur de carrière. Nous avons créé une plateforme où nous mettons en contact mentors (hommes ou femmes) et bénéficiaires.
Le second levier est l’inspiration, avec des personnalités qui interviennent pour décrire leur parcours, transmettre des retours d’expérience…
Le troisième est l’organisation de masterclasses, réservées à notre communauté dont l’objectif est de transmettre des bonnes pratiques. Des sujets comme la négociation, des thèmes de développement personnel… peuvent y être abordés.
Ce sont les 3M de Mentor’elles : mentoring, meetup et masterclass.
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre propre parcours ?
J’ai fait mes études supérieures en France à Sciences Po, puis j’ai travaillé dans le conseil, et ensuite en marketing en corporate. Mon parcours a aussi été très marqué par le travail associatif.
D’un point de vue personnel, j’ai été confrontée à une situation à laquelle j’ai voulu remédier, mais je n’ai pas trouvé les structures adéquates pour m’aider. Voilà comment m’est venue l’idée de créer Mentor’elles. Des personnes de mon entourage, qui partageaient le même constat ainsi que les mêmes valeurs de solidarité, d’engagement et d’échange, m’ont d’abord rejoint. Nous étions toutes convaincues de l’importance de donner leur chance aux femmes et de casser le conditionnement interne qui les limitent.
Vous avez parlé de « communauté » de Mentor’elles : qui en sont les membres ?
Ce sont les mentors, les mentees et les membres. Nous sommes aujourd’hui 200 et nous organisons une campagne de recrutement par an. Il existe plusieurs statuts. Il y a d’abord celui de sympathisant, différent de celui de membre, qui participe aux événements ouverts. Puis, il y a les membres, un groupe composés des mentors, des mentees et, enfin, des membres qui mettent à disposition leur réseau, leur expertise, leur compétence… Nous partons du principe que, du moment que l’on fait partie de l’association, on a la volonté de donner et on doit ainsi être prêt à être sollicité.
Nous avons aussi créé un statut de jeune pousse pour les femmes ayant entre 2 et 5 ans d’expérience. Nous les recrutons dans l’enseignement supérieur marocain, car nous voulons en effet éviter un biais, celui de se retrouver avec trop de personnes ayant fait des études supérieures à l’étranger. Nous avons souhaité éviter l’« entre-soi ».
Quels sont les principaux obstacles auxquels font face les femmes dans la vie professionnelle ?
Il y a des obstacles purement structurels. Au Maroc, comme dans beaucoup d’autres pays, les femmes ont davantage de charges au niveau familial, vis-à-vis des parents, des enfants… Qu’on le veuille ou non, c’est une réalité.
Il n’existe pas non plus d’aménagements, de facilités qui permettent d’allier activité professionnelle et engagements familiaux : pas de transports publics efficaces, de sécurité, de crèches, de subventions pour les services à la personne…
Les femmes se retrouvent devant un dilemme. Elles se disent souvent, qu’étant donné le coût de la gestion du travail et des engagements familiaux, il est plus intéressant de rester à la maison pour assurer ces derniers.
Nous ne nous attaquons pas à ces facteurs structurels, car nous ne pouvons pas nous substituer aux lois ni aux pouvoirs publics, mais nous pouvons travailler sur ce qui est inhérent aux femmes. Et le principal obstacle qu’elles rencontrent, c’est la difficulté d’accès à des retours d’expérience, aux role models, au conseil, à l’orientation, aux réseaux, aux perspectives…
Grâce à la force du collectif, nous prenons à bras le corps ce problème en créant une plateforme donnant l’accès à des mentors, à des sessions de mentoring de groupe, à des moments de networking, des espaces d’échange…
Nous avons créé un réseau de personnes qui sont là pour la même chose. Que l’on soit PDG ou junior, nous sommes là pour aider, donner et recevoir. Nous sensibilisons notamment nos bénéficiaires sur l’importance d’un networking décomplexé. Il ne s’agit pas seulement d’un simple networking autour d’un cocktail et d’un échange de cartes. Nous essayons de créer réellement du lien, dans un esprit donnant-donnant, ce qui permet de construire une relation dans le temps.
Pouvez-vous nous en dire plus sur le livre que vient de lancer l’association : Les intrépides ?
L’idée de ce livre date de 2020. Nous nous sommes aperçues qu’il existait beaucoup d’ouvrages sur des role models, hommes et femmes, qui ont changé le monde, mais nous avons constaté qu’il n’en existait pas sur les Marocaines !
Or, nous ne voulions pas d’histoires de princesses qui attendent qu’un prince les délivre… mais des histoires proches de la réalité, de la vraie vie, avec des personnes qui sont confrontées à des challenges et qui les relèvent. Nous avons pensé qu’il fallait donner accès à des histoires de Marocaines, agréables et simples à lire pour nos enfants, mais aussi pour les générations plus âgées.
Le portrait-robot de l’intrépide est une femme qui, pendant son enfance, a eu de grands rêves, a voulu créer le changement et a réfléchi pour savoir comment arriver à relever ce défi. Ce sont des modèles que l’on veut montrer en exemple à nos enfants, pour qu’ils comprennent que le Maroc est l’affaire de toutes et tous.
Quelles est l’histoire d’une intrépide qui vous a particulièrement marquée ?
Je dirais qu’elles m’ont toutes marquée, mais il y a eu une personne en particulier qui m’a émue, c’est Mme Aïcha Ech-Chenna. Je lui ai parlé au téléphone juste avant son décès [en septembre dernier, NDLR]. Je savais que c’était une grande dame, mais j’ai été énormément touchée quand elle m’a racontée son histoire. La cause [les mères célibataires, NDLR] qu’elle a embrassée est immense et elle lui a valu beaucoup de problèmes, mais elle a persévéré jusqu’à son dernier souffle. Elle était très malade quand je l’ai appelée, mais elle a quand même tenu à transmettre son message.
Il y aura un tome 2, et peut-être d’autres ?
Oui, et le tome 2 sera d’ailleurs bientôt édité. Il racontera les histoires de personnes moins connues.

Propos recueillis par Rémy Pigaglio
