« La R&D marocaine peut être un levier de souveraineté, de compétitivité, de promotion du “Made In Morocco” et, enfin, de coopération Sud-Sud »
Nawal Chraibi, Directrice Générale de la Fondation MAScIR
(Moroccan Foundation for Advanced Science, Innovation and Research)
Quel est votre regard sur l’évolution de la recherche & développement et de l’innovation au Maroc ? Quels en sont les principaux enjeux, notamment en termes de compétitivité industrielle ?
L’écosystème de la recherche & développement et de l’innovation est constitué de plusieurs acteurs publics et privés à travers les universités, les écoles d’ingénieurs, centres techniques ou encore les centres de recherche. Cet écosystème très riche et complémentaire manque aujourd’hui malheureusement de vision et d’orientations claires. Dans le sens où la nature des activités de recherche (qu’elles soient fondamentales, appliquées ou expérimentales) et les défis à relever (comme la compétitivité industrielle, la souveraineté nationale, la valorisation des ressources nationales et la décarbonation) ne sont pas cernés, tant en termes de démarches et priorités qu’en termes de financement.
Néanmoins la pandémie de Covid-19 a été très riche d’enseignements en ce qui concerne le potentiel des chercheurs marocains et les niches R&D à exploiter pour avoir un impact aussi bien au niveau de la société qu’au niveau de la compétitivité industrielle et de l’économie nationale.
Selon vous, les entreprises marocaines sont-elles frileuses par rapport à la recherche ? Comment peut-on les encourager à investir ?
La R&D par définition est budgétivore, chronophage et nécessite un cadre règlementaire favorable. Par cadre règlementaire, je pense aux incitations fiscales, procédures d’importation dédiées aux consommables de la R&D ou encore les procédures de validation et d’homologation. Sans oublier la préférence nationale qui doit encourager et récompenser les entreprises marocaines qui prennent le risque d’investir en R&D et innovation locale.
Tant que ces contraintes ne sont pas levées, on ne peut pas parler de frilosité de la part des entreprises marocaines, mais plutôt d’un contexte où la R&D n’est pas une priorité. En matière d’encouragement, plusieurs initiatives ont été lancées par différents organismes notamment le Ministère de l’Industrie et du Commerce, le Ministère des Finances et de la CGEM à travers le programme TATWIR R&D, et les programmes d’innovation de MarocPME dédiés à la PME.
L’année dernière, la Fondation MAScIR a fêté ses 15 ans. Quel bilan peut-on tirer de ces années d’activité ? Quels sont les principaux projets menés (brevets déposés, startups créées, distinctions…) ?
Au cours de ses quinze années d’existence, MAScIR a déposé 210 brevets, dont 30 à l’international dans les domaines des matériaux, l’agriculture, le transport, la santé, l’énergie et l’environnement.
Sa production scientifique est également loin d’être négligeable. Environ 700 publications avec un Impact Factor >2 [indicateur de visibilité des publications scientifiques, NDLR] ont été réalisées par ses chercheurs dans des journaux de renommée internationale.
Ses relations avec les entreprises se sont renforcées au fil des années. On compte aujourd’hui pas moins d’une centaine de contrats R&D conclus avec les entreprises nationales et internationales. Le groupe OCP étant, de loin, le premier partenaire de MAScIR. COSUMAR, Les Domaines Agricoles, SOREC, MASEN, ONCF, ONEE, ADM, Lesieur Cristal, Africâble, Éléphant vert, Jet Contractor, Lear, ZODIAC, EFFACEC, Thales, CEA, Si-Ware… sont quelques-uns des organismes et industriels qui ont fait confiance à MAScIR pour répondre à leurs besoins en R&D et en innovation.
Dans le domaine de l’agriculture, MAScIR a développé de nouveaux biostimulants à base de microalgues marocaines, un analyseur de sol, un analyseur portable d’huile d’olive… Dans le domaine de la santé, MAScIR a mis au point des kits à coût maitrisé de détection des maladies prévalentes au Maroc, kits qui ont été validés à l’échelle internationale. L’équipe de biomédicale travaille également sur le développement de médicaments biosimilaires 100 % locaux. Dans le domaine du transport et de l’agro-industrie, MAScIR a réalisé des dispositifs et conçu des logiciels dans le traitement d’images dans le cadre de la promotion de l’industrie 4.0 au sein de l’industrie marocaine.
Dans le domaine de l’énergie, MAScIR a développé une expertise reconnue à l’échelle internationale dans la thématique de durabilité des matériaux. Cette expertise concerne, entre autres, les miroirs solaires et les panneaux photovoltaïques. La fondation accompagne l’agence marocaine pour l’énergie solaire (MASEN) dans cette thématique.
MAScIR s’est également investie dans les technologies du futur. Elle dispose d’un laboratoire unique au Maroc dans le domaine de l’optique photonique. Ce dernier mène des recherches de haut niveau dans le cadre d’un réseau international (pays européens, Japon, Afrique du Sud). Les nanomatériaux font partie aussi des projets de recherche menés par les chercheurs de MAScIR, notamment pour la valorisation des minerais marocains. Notre fierté est d’avoir pu capitaliser sur nos travaux en biotechnologie médicale, et en particulier la technologie PCR, pour développer et produire en période de pandémie des kits PCR 100 % marocains à haute performance et à coût maitrisé et d’avoir pu ainsi contribuer à notre souveraineté sanitaire. Nous avons aussi réalisé des opérations d’export vers le Rwanda, la Tunisie, le Sénégal et la Côte d’Ivoire à travers le CDC Afrique. Nous avons pu démontrer que la R&D marocaine peut être un levier de souveraineté, de compétitivité, de promotion du « Made In Morocco » et enfin de coopération Sud-Sud.
Quels sont les principaux domaines de recherche ?
Nos domaines de recherche sont organisés autour de 3 pôles : la biotechnologie médicale et végétale, les matériaux avancés et la microélectronique. Chacun de ces pôles se décline en centres/équipes qui travaillent sur plusieurs projets dans l’objectif de constituer un savoir et un savoir-faire visant à répondre aux problématiques industrielles de nos partenaires. L’une de nos particularités est la capacité de nos chercheurs à travailler en synergie pour mener des projets pluridisciplinaires, souvent à plus forte valeur ajoutée.
On parle souvent du phénomène de fuite des cerveaux au Maroc. Selon vous, est-ce une réalité ? Comment peut-on retenir les compétences les plus intéressantes ?
Sur la base des éléments d’informations communiqués par les départements concernés par ce phénomène, c’est une réalité. Lors de la création de MAScIR, nous avons recruté plusieurs chercheurs de la diaspora marocaine, leurs expériences et parcours nous ont aidés à concrétiser la feuille de route. À date d’aujourd’hui, la majorité d’entre eux est toujours parmi nous. Globalement, pour faire revenir ces compétences, et surtout les retenir, il faut leur offrir un environnement de travail de haut niveau, des moyens techniques adaptés et des opportunités à la hauteur de leurs compétences et de leurs ambitions. Il faut réunir les conditions optimales afin que leurs objectifs professionnels soient atteints sans oublier l’épanouissement personnel.
De quelle manière la Fondation MAScIR collabore-t-elle avec le monde universitaire ?
Jusqu’à présent nous avons collaboré sur plusieurs volets notamment le co-encadrement des doctorants, la constitution de consortiums avec les universités marocaines pour répondre à des appels à projets, l’accès aux équipements de la fondation pour les prestations d’analyses et, enfin, la proposition de stages et de PFE [projets de fin d’études, NDRL].
À ce propos, il faut souligner que la majorité de nos chercheurs et ingénieurs sont issus des universités et écoles d’ingénieur publiques marocaines et qu’ils représentent les 12 régions du Maroc.
Vous venez de déménager vos laboratoires au sein de l’Université Mohammed VI Polytechnique avec laquelle vous avez également signé une convention de recherche. Quel est l’objectif de ce partenariat ?
La relation qui lie la fondation à UM6P est plus qu’un partenariat. MAScIR fait actuellement partie intégrante de l’écosystème de l’UM6P. J’en profite pour rappeler que le groupe OCP (à travers la fondation OCP puis l’UM6P) soutient financièrement MAScIR depuis 2014. Aujourd’hui, le groupe OCP est non seulement le bailleur de fonds principal, le partenaire stratégique, mais
également le client le plus important de la fondation en matière de recherche. Cette localisation au campus de l’UM6P à Benguerir s’inscrit dans une volonté de donner à MAScIR plus de moyens, de créer plus de synergies avec l’écosystème de l’UM6P pour relever des défis du Groupe OCP, de l’économie nationale et, plus largement, africaine.
Avez-vous de nouveaux projets ou partenariats à venir ?
En effet, nous travaillons sur de nouveaux projets (toutes disciplines confondues) pour maitriser des briques technologiques en vue de répondre aux défis et enjeux de l’avenir à travers la montée en compétences et en expertise sur ces technologies du futur. La relocalisation des laboratoires à l’UM6P Benguerir nous permet de bénéficier des infrastructures de haut niveau et d’accéder au réseau de partenariats de l’UM6P, tant sur le plan national qu’international.
Propos recueillis par Nadia Kabbaj
