« Ceux qui n’auront pas emprunté ce chemin seront amenés à disparaître »
Tijani Bounahmidi, Professeur à l’Université Euromed de Fès, Vice-Président chargé du projet Fez Smart Factory
Présentez-nous le projet Fez Smart Factory
Le projet Fez Smart Factory (FSF) a été lancé dans le cadre de l’appel à projets de la Millenium Challenge Account-Morocco/Millenium Challenge Corporation et du programme de coopération maroco-américain Compact II, dont un des volets est le FONZID, un fonds qui vise à développer les zones industrielles durables au Maroc.
Fez Smart Factory a été monté par un consortium composé par l’Université Euro-Méditerranéenne de Fès (UEMF) en tant que chef de file, la Branche Fès-Meknès de la Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM), la Société Alten Delivery Center Maroc et le Conseil Régional de Fès-Meknès. Deux autres partenaires se sont ensuite associés au projet : l’Agence de Développement du Digital (ADD) et le Ministère de l’Industrie et du Commerce.
L’objectif est de créer un écosystème pour le développement des performances des entreprises industrielles marocaines et d’améliorer la croissance du tissu industriel marocain en s’appuyant en particulier sur les technologies de l’industrie 4.0. Depuis une dizaine d’années, tout le monde s’accorde sur le fait qu’elles vont révolutionner les performances industrielles.
Nous allons ainsi accompagner les startups et les industriels en vue de créer de nouvelles usines intelligentes et de nouveaux produits innovants et à haute valeur ajoutée. Nous accompagnons également les industriels qui disposent d’une unité de production existante qu’ils souhaitent transformer en usine intelligente. L’écosystème est doté d’une capacité de 40 porteurs de projet, 30 startups, 10 sociétés d’ingénierie, 5 entités de recherche et développement et, enfin, 10 industriels dans le business center qui vont créer de nouvelles usines pour des produits existants.
À quelle étape se trouve le projet ?
Poursélectionnerlesporteursde projet bénéficiaires, nous avons lancé en octobre dernier un concours à l’échelle nationale. Actuellement nous travaillons avec 7 porteurs de projet en phase de préincubation. À l’issue de cette phase, qui consiste à travailler pendant un mois sur leur dossier de candidature, les porteurs de projet vont passer une seconde fois devant la commission d’évaluation afin d’être définitivement sélectionnés pour être domiciliés dans l’écosystème.
En ce qui concerne les autres bénéficiaires, à savoir les startups, les sociétés d’ingénierie, les entités de recherche et développement et les industriels, le concours a été lancé le 6 mars dernier à l’échelle internationale et sera clôturé le 6 mai.
Le projet sera réalisé en trois tranches. Durant la première tranche, récemment finalisée, nous avons construit le bâtiment dédié à l’innovation. Il s’agit d’un bâtiment R+4 de 9000 m2 qui va accueillir l’incubateur pour les porteurs de projet, l’accélérateur de startups, les sociétés d’ingénierie, les espaces de R&D et le business center. Ce bâtiment sera achevé vers fin juin. Nous avons aussi aménagé 6,6 ha pour la mise en place des unités à l’échelle de démonstration.
Un autre élément essentiel dans cet écosystème est l’usine modèle pilote, permettant d’illustrer tous les concepts et de travailler sur toute la chaîne de valeur. Il s’agit d’une usine-école, car il est important d’assurer la formation aux technologies de l’usine 4.0. Cette usine-école est montée par l’ADD en partenariat avec l’Université Euromed, le consortium FSF et le Ministère de l’Industrie et du Commerce. L’étude de faisabilité sera achevée très bientôt et nous allons pouvoir commencer les travaux, les études techniques et la construction vers la fin de ce semestre afin qu’elle puisse être opérationnelle au début 2024.
Quels sont les principaux domaines de recherche ?
L’objet de notre écosystème, ce n’est pas la recherche, mais la valorisation de la recherche qui est complémentaire. Nous ne ciblons pas les activités de niveau 1, 2 et 3 de l’échelle TRL [Technology readiness level : échelle évaluant le degré de maturité d’une technologie jusqu’à son industrialisation, initialement développée par la Nasa, NDLR], mais les niveaux supérieurs : de 4 à 8.
Ce sont des niveaux qui nécessitent beaucoup de moyens, car il faut des unités à l’échelle de démonstration. Différents secteurs industriels sont couverts par l’écosystème : l’agroalimentaire, les industries métallurgiques, mécaniques et électromécaniques (IMME), les énergies renouvelables et dérivés (hydrogène…), le textile et le cuir, la chimie et parachimie, le secteur biomédical et pharmaceutique et, enfin, le digital et l’intelligence artificielle. L’objectif est de fabriquer des produits industriels.
Pour chacun de ces secteurs, des sociétés d’ingénierie seront chargées de développer, de manière transversale, les use cases ou cas d’usage permettant d’améliorer les performances des usines : maintenance prédictive, gestion optimale de l’énergie, IoT… Il en existe au total une dizaine et chaque société d’ingénierie sera spécialisée dans un use case.
En ce qui concerne les entités de R&D (nous parlons d’entité, car cela peut être des sociétés privées, des universités, des centres de recherche…), chacune d’elles sera dédiée à un secteur et couvrira tous les maillons d’une chaîne de valeur.
En effet, l’apport de l’usine 4.0, ce n’est pas l’automatisation, qui a déjà été apportée par l’usine 3.0, mais la connectivité qui va permettre à tous les opérateurs d’une chaîne de valeur de travailler d’une manière optimale, ensemble et en synergie. L’entité de R&D doit donc maîtriser l’intégralité de la chaîne de valeur afin de conseiller les industriels en vue d’élaborer un programme d’optimisation des performances sur toute la chaîne de valeur, ce que l’industrie 3.0 n’a pas réussi à faire. Et c’est cela le défi de l’industrie 4.0.
Où en est-on au Maroc en matière d’usine 4.0 ?
Avant de parler de mise en œuvre, il faut commencer par définir ce que l’on entend par usine 4.0 parce qu’il y a beaucoup de confusion autour de cela. Selon moi, on ne peut parler d’industrie 4.0 que lorsque l’on optimise toute la chaîne de valeur. Si on prend cette définition-là, personne dans le monde n’est arrivé à ce stade, mis à part peut-être l’industrie automobile (General Motors ou Tesla) ou aéronautique. En revanche, les IoT sont déjà utilisées par l’industrie, mais cela ne peut pas être considéré comme une industrie 4.0.
Au Maroc, Fez Smart Factory est la première initiative de ce type. C’est un pilote qui servira pour le dimensionnement et la configuration du système. Nous avons mené plusieurs enquêtes auprès des industriels (au total une soixantaine d’entreprises de différentes tailles) pour mesurer notamment leur degré de préparation. L’étude a montré que 75 % d’entre eux ne sont pas encore sensibilisés à ce concept d’industrie 4.0. 25 % y sont sensibilisés et souhaitent démarrer sa mise en œuvre, mais recherchent un accompagnement.
L’usine modèle va ainsi servir à la formation et à la sensibilisation des industriels qui ne sont pas encore sensibilisés tandis que l’écosystème accompagnera ceux qui sont déjà arrivés au stade de la conviction, mais qui ont besoin d’un accompagnement pour les amener à investir sur ces projets qui nécessitent d’acquérir des technologies, de réaliser des études… Il faut aussi que l’État élabore des stratégies pour accompagner et aider les industriels. Ces actions sont en train d’être mises en place. Il faut du temps.
On dit que les industriels sont un peu frileux lorsqu’il s’agit d’investir. Comment peut-on les rassurer et les encourager à investir dans ces technologies ?
On les rassure en mettant en avant le potentiel d’amélioration qu’ils peuvent dégager de l’utilisation de ces outils et, surtout, de cette approche en général. Ce potentiel est énorme : ceux qui n’auront pas emprunté ce chemin seront amenés à disparaître. Dans le domaine industriel, la compétition est internationale, on ne peut pas se limiter au marché national.
Ces technologies font également peur en termes de destruction d’emploi. Comment peut-on gérer le volet humain ?
C’est ce que l’on disait lorsque l’on a créé les ordinateurs. Voyez maintenant le marché qui a été créé par l’informatique ! L’être humain est conservateur par nature. Or, l’évolution est aussi un phénomène naturel et on ne peut pas l’arrêter. Pour pouvoir mettre en œuvre ces technologies,
il faut former beaucoup de gens. C’est-à-dire que la qualité des ressources humaines sera améliorée. Le nombre d’emplois générés sera même plus important, mais la nature des emplois sera différente. Les tâches qui ne nécessitaient pas d’effort intellectuel vont disparaître avec le développement de l’IA.
Il est réellement essentiel de former les salariés à un niveau qui permettra d’exploiter efficacement ces technologies de l’IA. Ce sera un défi, mais on ne pourra toutefois pas généraliser cela à l’ensemble des postes. Il faudra alors réfléchir à un moyen d’assurer un équilibre social dans la société. L’écosystème FSF est unique au monde, car, s’il existe déjà des incubateurs qui accompagnent principalement des entreprises qui élaborent des softwares, nous sommes les seuls à accompagner les porteurs de projet qui vont développer des usines intelligentes. Personne ne fait cela dans le monde. Maintenant, il nous faut réussir ce défi.
Propos recueillis par Nadia Kabbaj
