Au cœur des ruelles animées de Casablanca, dans les souks colorés de Marrakech et sur les marchés bondés de Rabat, un nouveau phénomène économique prend de l’ampleur au Maroc : le marché de la seconde main. Jadis limité à quelques friperies discrètes, ce secteur s’est transformé en un véritable business florissant, offrant une seconde vie aux objets, vêtements et meubles.
Traditionnellement attaché à la valeur des objets et à l’héritage familial, le Maroc a connu des changements culturels successifs ces dernières décennies. Après l’avènement de la société de consommation dans les années 2000, la jeunesse marocaine se tourne désormais vers des produits de seconde main afin d’économiser, mais pas seulement. En effet, ils sont de plus en plus nombreux à préférer un mode de consommation plus responsable permettant de réduire leur empreinte écologique et s’inscrivant dans le cadre de l’économie circulaire.
Le marché de la seconde main a également connu une forte croissance grâce au web, via les plateformes d’annonces, les marketplaces ou encore les réseaux sociaux. Les groupes Facebook, les pages Instagram ou les sites de petites annonces regorgent en effet d’articles de seconde main : des pièces parfois rares et de qualité à petit prix. En temps de crise, c’est un choix évident pour le consommateur.
Un marché rendu plus accessible grâce au web
Selon une étude menée en août 2021 par la plateforme en ligne de petites annonces Avito.ma sur un panel de 500 répondants, l’achat de produits d’occasion est motivé pour 80 % des personnes interrogées par le désir de contourner l’augmentation du coût de vie et l’envie d’économiser de l’argent. 47 % déclarent être animés par le souhait de faire de bonnes affaires tandis que 20 % recherchent des produits rares et introuvables sur le marché du neuf.
Selon cette même étude, plus de 96 % des Marocains sont prédisposés à acheter un article d’occasion et 88 % à revendre les produits qu’ils n’utilisent plus. 93 % ont déjà tenté l’expérience de l’achat d’occasion. Pour 65 % des personnes interrogées, le budget dépensé a significativement progressé lors des 12 derniers mois et a même dépassé 10 000 dirhams pour 27 % des répondants. Quant à la vente, 90 % du panel a déjà revendu un produit non utilisé.
Sur Avito, les produits électroniques se classent en première position des articles les plus recherchés. L’accélération de la production de nouveaux modèles de téléphones et d’ordinateurs, toujours plus à la pointe de la technologie, a fini par augmenter le taux de renouvellement de ces produits qui alimentent ainsi le marché de la seconde main et des reconditionnés. Ensuite viennent les meubles et articles de décoration et, en troisième position, les équipements pour bébé qui, une fois achetés neufs, ne sont généralement utilisés que durant une courte période.
Le retour en force du style vintage
Les jeunes générations marocaines se tournent de plus en plus vers le style vintage, que ce soit en matière de vêtements, de meubles ou d’accessoires. Les friperies et les boutiques de seconde main proposent des trésors cachés, offrant aux amateurs de mode et de design l’opportunité de dénicher des pièces uniques à moindre coût. « Je n’achète plus de vêtements dans les enseignes franchisées parce que, tout simplement, elles ne collent pas avec mon style. Je préfère les pièces vintage, qui me ressemblent et que l’on ne retrouve plus dans les boutiques des centres commerciaux », explique Nora, 32 ans. Pour dénicher la nouvelle perle rare, elle passe des heures à dérouler le fil Instagram sur son smartphone et à parcourir la demi-douzaine de comptes de thrift (friperie en anglais) auxquels elle s’est abonnée. « Les articles que je trouve sur Instagram sont de bien meilleure qualité que ceux vendus en magasin. Ils sont aussi moins chers, ce qui permet de faire d’une pierre deux coups », affirme-t-elle.
Zaynab, 27 ans, se rend quant à elle régulièrement au marché de Mharig, dans le quartier de Yaâcoub Mansour de la capitale. « Je trouve très souvent des pulls en maille fabriqués par Lacoste, Ralph Lauren et d’autres marques assez chères, pour pas plus de 20 dirhams », se félicite-t-elle. « Des sacs en cuirs, des robes de soirée, des tenues pour aller au travail… il y en a pour tous les goûts et tous les usages. C’est vraiment le paradis des “shopping addicts”, pour peu qu’on ait le temps et surtout de la patience pour marchander avec le commerçant », plaisante notre interlocutrice.
Impact sur l’économie locale
L’émergence du marché de la seconde main au Maroc ne se limite pas à un simple changement de comportement des consommateurs. Il a également des répercussions positives sur l’économie locale en stimulant l’entrepreneuriat. De nombreux jeunes entrepreneurs marocains se lancent dans le marché de la seconde main, créant ainsi des emplois et dynamisant le tissu économique. « Je peux gagner entre 500 et 1 000 dirhams par semaine grâce à la revente de vêtements d’occasion à travers ma page Instagram qui compte un peu plus de 1 500 abonnés. Le concept est simple, je m’approvisionne en fripes dans les marchés d’Inezgane et d’Ait Melloul, puis je fais le tri, je lave les pièces et je les expose sur les réseaux sociaux de manière à les mettre en valeur. Un blouson déniché à 20 dirhams au marché après une heure de recherche peut être facilement revendu à 300 dirhams, surtout s’il s’agit d’une grande marque », confie Talha, natif et habitant d’Agadir qui gère son petit commerce de fripes sur Instagram parallèlement à son travail à plein temps dans un hôtel de la ville.
Les grands groupes sont également conscients du potentiel du marché de la seconde main dans le Royaume. Parmi eux, Marjane Group, géant marocain de la distribution, a noué un partenariat avec Happy Cash, le spécialiste français de l’achat et la vente de produits d’occasion, pour l’ouverture de trois nouveaux points de vente franchisés au Maroc dès janvier 2024. « Nous allons dans un premier temps accompagner le groupe marocain dans le développement de l’activité de seconde main à Casablanca et Marrakech. Nous apporterons notre expertise et notre expérience métier pour imaginer avec eux les espaces au sein des magasins, l’organisation des flux, le sourcing des produits, les approvisionnements… Nous allons assurer un accompagnement complet tel que nous le faisons en France pour l’ensemble des franchisés qui intègrent notre réseau à travers notre centre dédié certifié Qualiopi. Avec l’ouverture de ces magasins, le groupe marocain souhaite valoriser une économie circulaire et vertueuse, créer du lien social sur le territoire », explique Pascal Lebert, Président de Happy Cash France dans un communiqué daté du 27 novembre dernier.
Un consommateur peu protégé par la réglementation
Bien que le marché de la seconde main au Maroc connaisse un succès croissant, des défis subsistent, notamment en matière de sensibilisation, d’éducation, mais aussi de législation. En France, où le marché de la seconde main pèse près de 7 milliards d’euros, la loi encadre ce business à travers l’article 321-1 du Code de commerce qui définit les produits reconditionnés et produits de seconde main. L’e-commerçant se voit également responsabilisé, puisqu’il est obligé de respecter certaines normes juridiques : obligation d’information précontractuelle, affichage des prix et respect des principes encadrant les promotions et les soldes, obligation de délivrance, droit de rétractation… Il doit clairement indiquer aux clients que le produit n’est pas neuf, mais qu’il s’agit d’un produit d’occasion. Les défauts apparents ainsi que les éventuelles interventions préalables ayant été réalisées sur le produit reconditionné doivent être précisés. Autre exemple, en Belgique, le gouvernement a récemment sévi pour encadrer la pratique. Depuis le 31 mars 2023, les utilisateurs de Vinted, la plateforme de thrift la plus populaire d’Europe, qui vendent plus de 30 objets par an ou réalisent un montant total de ventes annuel de plus de 2 000 € devront déclarer leurs activités.
Le défi pour le Maroc est d’encadrer ce marché florissant où le cash, intraçable, reste roi, afin de profiter de son potentiel fiscal, mais aussi pour protéger le consommateur, qui n’est pas à l’abri des arnaques et de la fraude.
Omar Kabbadj
