Au Maroc, pour les personnes en situation de handicap, l’insertion professionnelle est un parcours semé d’embûches. Selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP) leur taux de chômage est 6 fois supérieur au pourcentage national. Quels sont les freins à leur inclusion professionnelle ? Quelles actions sont mises en œuvre pour favoriser leur intégration ? Détails.
En quelques décennies, la place du handicap dans le discours institutionnel et la sphère publique a considérablement évolué. Grâce à un intense lobbying de la part des associations, des familles et des jeunes diplômés en situation de handicap, des mesures légales et institutionnelles ont vu le jour.
En 2009, le Maroc a ratifié la Convention relative aux Droits des Personnes Handicapées de 2006 (CRDPH) qui consacre des droits catégoriels et réaffirme les droits humains des personnes en situation de handicap (PSH). Cette étape importante a insufflé une nouvelle dynamique de réformes favorables.
La Constitution de 2011 a ensuite entériné les engagements pris au niveau international en inscrivant le principe de non-discrimination des personnes en situation de handicap dans son préambule. De plus, elle appelle les pouvoirs publics à élaborer des politiques publiques adaptées, à même de « réhabiliter et intégrer dans la vie sociale et civile les handicapés physiques sensorimoteurs et mentaux et faciliter leur jouissance des droits et libertés reconnus à tous » (article 34).
Cependant, les principes énoncés dans les cadres politiques sont souvent restés au stade du vœu pieux et n’ont pas encore produit les progrès attendus. Les administrations peinent à suivre le rythme des réformes légales, règlementaires et institutionnelles initiées ces dernières années et la situation des PSH s’en ressent. D’autres facteurs pèsent aussi sur leur situation, notamment la méconnaissance des législations en vigueur, l’absence d’informations sur les mécanismes publics de prise en charge ou encore la prééminence des approches médicales et caritatives dans la compréhension du handicap.
En 2016, l’adoption de la loi-cadre n° 97-13 relative à la protection et à la promotion des droits des personnes en situation de handicap a indéniablement déclenché un processus positif. Cette loi reconnait dans son chapitre IV le droit à l’insertion professionnelle et au maintien dans l’emploi des personnes en situation de handicap. Elle vise également à orienter l’application et la révision de cadres législatifs concernant spécifiquement le handicap tels que la loi n° 10-03 de 2003 relative aux accessibilités en matière d’urbanisme, le Code du travail ou encore le Code pénal.
Mais, encore une fois, malgré ces acquis, le combat est loin d’être gagné. Les obstacles à la pleine inclusion des PSH sont innombrables, et ce, malgré leurs revendications ainsi que celles de leurs familles et des associations.
Les freins à l’insertion des personnes en situation de handicap
En 2020, Handicap International a réalisé une étude sur les besoins, barrières, et opportunités pour l’emploi des personnes en situation de handicap dont l’objectif était de fournir des stratégies aux acteurs de l’emploi et de l’insertion professionnelle en vue de s’adresser aux entreprises les plus susceptibles d’être handi-accueillantes.
46 entreprises des régions de Rabat-Salé-Kénitra et Casa-Settat ont ainsi été ciblées par cette enquête. Parmi elles, de grandes entreprises disposant déjà d’une politique RSE formalisée, mais aussi des PME qui, pour rappel, représentent 95 % du tissu économique national. La plupart des entreprises interrogées opèrent dans le secteur des services (conseil et consulting) ainsi que dans celui des technologies de l’information et de la communication au sens large, notamment les agences de communication et de développement informatique, deux secteurs qui recrutent beaucoup actuellement.
Le premier constat de l’étude est que, pour les entreprises interrogées, le recrutement des personnes en situation de handicap est davantage considéré comme une contrainte ou une difficulté réelle ou subjective plutôt que comme une opportunité. Ainsi, le handicap est avant tout perçu comme une incapacité et il est généralement associé à une déficience et non à un environnement inadapté.
Il ressort également de l’étude que les principales barrières à l’emploi des personnes en situation de handicap sont l’accessibilité des postes et des locaux (marches à l’entrée, absence d’ascenseur) et de l’environnement extérieur (transports, trottoirs). Les entreprises interrogées avancent aussi le manque de compétences des personnes en situation de handicap, le niveau de technicité du métier, ou encore de la nécessité d’effectuer de nombreux déplacements professionnels, notamment chez les clients.
D’autres barrières sont également citées par les entreprises : l’intégration dans les équipes, l’acceptation « des handicapés » par le client, ou encore l’absence de cadre juridique clair pour les personnes en situation de handicap. Quant à la motivation de recruter une personne en situation de handicap, elle est davantage abordée sous un angle social, voire charitable.
La crainte du regard des clients ou des collègues démontre également que les stéréotypes négatifs l’emportent sur la compétence des personnes en situation de handicap. Aussi, le fait que les entreprises invoquent des barrières physiques, techniques et structurelles importantes révèle surtout l’existence d’une barrière beaucoup plus symbolique et psychologique : la perception négative du handicap.
Or, ce phénomène observé dans le monde de l’entreprise est la conséquence d’une problématique située bien en amont : un accès à la scolarisation et à la formation parsemé d’embûches. En effet, 1,8 % seulement des PSH décrochent un diplôme dans l’enseignement supérieur, selon les chiffres du projet d’avis présenté par le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) en 2919. Et, parmi celles qui ont fréquenté un établissement scolaire, 9 sur 10 quittent l’école sans diplôme.
Cindy Muñoz, conseillère technique sur l’inclusion et l’emploi au sein de Handicap International Maroc (HI) dresse le constat suivant : « Depuis 2018, HI mène des actions auprès des entreprises pour promouvoir l’insertion socioéconomique des personnes en situation de handicap. Nous accompagnons une vingtaine d’entreprises et une vingtaine de jeunes ont pu être intégrés dans le cadre du projet. Nous constatons qu’il y a de plus en plus d’ouverture de la part des entreprises par rapport au recrutement des personnes en situation de handicap et qu’il est possible d’améliorer leurs pratiques, mais à condition qu’elles soient accompagnées par des experts du handicap. Si beaucoup font du “handiwashing”, celles qui nous contactent ont une vraie démarche d’inclusion, car leurs demandes émanent directement de leurs sièges implantés à l’international ou sur injonction de leurs clients. Mais, dans tous les cas, mettre en place un processus inclusif prend du temps, sans compter le manque de qualification des personnes en situation de handicap et le manque d’accompagnement adapté ».
Pour avoir davantage d’impact et favoriser le recrutement des personnes en situation de handicap, HI travaille aujourd’hui avec les grandes entreprises notamment sur le volet « achats responsables ». L’objectif est que ces entreprises incitent leurs fournisseurs à mettre en place une démarche inclusive.
L’ONG travaille également avec la grande distribution et l’industrie pour développer un panel de métiers un peu plus accessibles aux jeunes, en particulier ceux qui exigent moins de qualifications.
HI coopère également avec l’ANAPEC, notamment dans le cadre du programme Sabil, financé par l’AFD et l’Union européenne, en vue de renforcer les capacités des équipes de l’agence dans le domaine des services inclusifs. Enfin, HI développe conjointement avec l’OFPPT des offres de formation courtes et qualifiantes permettant aux jeunes d’acquérir les compétences recherchées par les entreprises.
De son côté, la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) a publié en 2017 un guide destiné aux entreprises labellisées dont l’objectif est de promouvoir l’inclusion professionnelle des personnes en situation de handicap.
Mobilisation des associations
Pour favoriser leur inclusion professionnelle, les personnes en situation de handicap, leurs familles et les associations ont décidé de monter au créneau à travers différentes initiatives, mais aussi des plaidoyers et du lobbying.
L’association Hadaf à Rabat a ainsi créé en 2005 un centre socioprofessionnel proposant des ateliers de formation et des activités génératrices de revenus aux jeunes en situation de handicap mental.
L’Association marocaine de soutien et d’aide aux personnes trisomiques (AMSAT) a également créé en 2011 un restaurant pédagogique et a mis en place un curriculum de formation professionnelle centré sur les métiers de la bouche. Ainsi, depuis 2015, de plus en plus de restaurateurs commencent à faire confiance à l’AMSAT et acceptent d’accueillir les jeunes stagiaires.
L’Association nationale pour l’intégration des personnes en situation de handicap mental (Anaïs) a, quant à elle, lancé en 2018 le « Duo Day Challenge d’Anaïs » visant à promouvoir une société inclusive, dont les piliers sont l’emploi et l’activité associative.
L’objectif de cette initiative est d’accompagner les personnes en situation de handicap mental dans l’élaboration de leur projet professionnel, de les aider à amorcer un parcours d’insertion, mais aussi de convaincre les employeurs de leurs possibilités en termes d’intégration, de performance et d’autonomie. Un service de travail protégé, « Anaïs Khadma », a d’ailleurs été mis en place par l’association afin de permettre aux jeunes adultes à partir 18 ans d’intégrer une activité professionnelle, notamment dans le cadre des Centres d’aide par le travail (CAT).
De son côté, l’Amicale Marocaine des Handicapés (AMH), œuvre pour le maintien de l’autonomie et de la participation sociale et professionnelle des personnes en situation de handicap. Au sein de son pôle Autonomie, ou Action Sociale, l’association propose un accompagnement holistique pour les soutenir dans toutes les étapes de leur projet de vie. Depuis 2014, l’AMH collabore également avec Handicap International dans le cadre d’un projet pour l’amélioration de l’accès à l’emploi des jeunes handicapés dans la région du Grand Casablanca.
En juillet 2022, un grand pas a été franchi : deux conventions de partenariat relatives à l’insertion socio-économique des personnes en situation de handicap mental (PSHM) dans le secteur du commerce et de la distribution ont été signées par le Ministère de l’Industrie et du Commerce, le Ministère de la solidarité, de l’insertion sociale et de la famille, l’Union Nationale des Associations œuvrant dans le Domaine du Handicap Mental (UNAHM), les groupes Marjane et Label’Vie. « Des recrutements sont en cours avec Marjane et Label’Vie. Notre objectif est que, d’ici fin 2023, 200 personnes en situation de handicap mental puissent intégrer le marché du travail, et ce, dans toutes les régions du Maroc. Nous souhaitons également sensibiliser les entreprises et la société en général sur les compétences de ces personnes et contribuer ainsi à changer les perceptions négatives à leur égard », précise Sabah Zemmama Tyal, Vice-Présidente de l’UNAHM.
Cindy Muñoz souligne quant à elle les avantages pour les entreprises à recruter les personnes en situation de handicap : « une entreprise qui recrute des PSH dispose d’un vrai avantage concurrentiel sur le marché économique, et ce, à deux niveaux : aujourd’hui, ces jeunes ont tellement de difficultés à trouver un emploi que, lorsqu’on leur en donne l’opportunité, ils ont envie de donner satisfaction à leur employeur. C’est donc un plus pour les entreprises qui ont souvent du mal à retenir les talents. Le fait d’avoir ce type de profil apporte également une stabilité à l’entreprise et contribue aussi à construire une autre mentalité, notamment chez les collaborateurs “valides”. Avoir une politique inclusive offre enfin aux entreprises davantage d’opportunités sur le marché économique que ce soit au niveau national ou international ».
Cependant, même si le handicap est aujourd’hui plus visible dans la société, en particulier grâce aux actions de la société civile, tant que la perception du handicap par les différents acteurs, à savoir en premier lieu l’État et ses institutions, reste dans le registre du caritatif, de l’émotionnel et de l’empathie, peu de choses évolueront.
« Aujourd’hui, les entreprises les associations, les familles et les personnes en situation de handicap elles-mêmes sont partenaires, il ne manque que l’État et les syndicats », conclut Sabah Zemmama Tyal.
Dounia Z. Mseffer
| Chiffres clés : l’emploi des personnes en situation de handicap (PSH) Le taux de chômage est 6 fois supérieur au taux national : 67,75 % et concernerait 51,3 % des personnes vivant avec un handicap, soit plus d’un million de personnes en âge de travailler (entre 15 et 60 ans).Selon les formes de déficiences, les chances d’accéder à un emploi sont inégales. Les personnes avec une déficience visuelle sont celles qui ont le plus souvent accès à l’emploi (27,3 %), 21,2 % pour les personnes ayant une déficience auditive, et 8,4 % pour les personnes ayant une déficience mentale. Les femmes ont neuf fois moins de chance de trouver un emploi que les hommes en situation de handicap. Le taux d’emploi des hommes est de 22 % et le taux d’emploi des femmes de 2,7 %.Parmi les PSH ayant fréquenté un établissement scolaire, 9 sur 10 quittent l’école sans diplôme.1,8 % des PSH parviennent à décrocher un diplôme dans l’enseignement supérieur. Source : Haut-Commissariat au Plan – enquête nationale sur le handicap de 2014 |
| Définition du handicap Selon la Convention relative aux Droits des Personnes Handicapées (CRDPH) adoptée en 2006 par l’Assemblée générale de l’ONU, on entend par personne en situation de handicap, toute personne qui présente « des incapacités physiques, mentales, intellectuelles ou sensorielles durables dont l’interaction avec diverses barrières peut faire obstacle à leur pleine et effective participation à la société sur la base de l’égalité avec les autres ». De son côté, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) précise que « le handicap n’est pas simplement un problème de santé. Il s’agit d’un phénomène complexe qui découle de l’interaction entre les caractéristiques corporelles d’une personne et les caractéristiques de la société où elle vit. Pour surmonter les difficultés auxquelles les personnes handicapées sont confrontées, des interventions destinées à lever les obstacles environnementaux et sociaux sont nécessaires ». Quant à la loi-cadre marocaine 97-13 adoptée en 2016, elle définit la personne en situation de handicap comme : « toute personne présentant de façon permanente, une limitation ou une restitution, qu’elle soit stable ou évolutive, dans ses facultés physiques, mentales, psychiques ou sensorielles, dont l’interaction avec diverses barrières peut faire obstacle à leur pleine et effective participation dans la société sur la base de l’égalité avec les autres. » |
