Animaux de compagnie : un business en plein essor

Le business lucratif des animaux de compagnie

Ces dernières années, le marché des animaux de compagnie est en plein essor, alimenté par une demande croissante pour ces compagnons à poils ou plumes, mais aussi pour les produits et services animaliers de qualité. Un business certes florissant, mais où le bien-être animal est souvent mis de côté.

Chiens, chats, oiseaux, poissons, hamsters… De plus en plus de Marocains adoptent ou achètent des animaux de compagnie. Si les statistiques officielles sur le nombre de chiens, chats, et autres animaux de compagnie ne sont malheureusement pas disponibles, une enquête réalisée en 2023 par le Groupe Sunergia donne un aperçu sur les tendances en la matière au Maroc. Menée auprès d’un échantillon de 1 257 personnes, issues de différents groupes socio-économiques et tranches d’âge et originaires de différentes régions du Maroc (rurales et urbaines).

Ainsi, d’après l’étude relayée par Assabah et TelQuel, 34 % des personnes interrogées ont déclaré avoir au moins un animal de compagnie. Les hommes seraient légèrement plus enclins que les femmes à prendre un compagnon : 35 % des hommes interrogés ont déclaré avoir au moins un animal, contre 32 % de femmes. Toujours selon l’étude Sunergia, les jeunes représenteraient 36 % des personnes ayant indiqué vivre avec au moins un animal, tandis que les 45-54 ans n’en représentent que 29 %.

L’enquête révèle également que les animaux préférés des Marocains sont
les chats, les chiens et les oiseaux. Ainsi, parmi les personnes ayant déclaré posséder au moins un animal, 64 % ont un ou plusieurs chats à la maison, 37 % un ou plusieurs chiens et 19 % un ou plusieurs oiseaux. En ce qui concerne les autres espèces : 4 % élèvent des poules et des poussins, 1 % des lapins et 1 % d’autres animaux comme des hamsters, des chevaux et des écureuils.

Les catégories socioprofessionnelles A et B sont celles qui ont le plus d’animaux (jusqu’à 47 %). Autrement dit, le fait de posséder un ou plusieurs animaux de compagnie n’est pas à la portée de tous et serait plutôt une tendance urbaine.

Le Dr Badre Tnacheri Ouazzani, président du Conseil National de l’Ordre National des Vétérinaires au Maroc, confirme cette tendance : « Dans nos cabinets vétérinaires, nous recevons par ordre décroissant, les chats, chiens, oiseaux puis les quelques autres nouveaux animaux de compagnie. Ceci démontre que le marché lié aux animaux de compagnie est en légère croissance. Il a connu son apogée pendant la pandémie de Covid-19. Le secteur de vente des aliments de ces animaux de compagnie suit la courbe », explique-t-il.

Des propriétaires prêts à dépenser sans compter

En effet, aujourd’hui, les animaleries se multiplient, les franchises d’enseigne de produits animaliers prospèrent et les cabinets de vétérinaires ne désemplissent pas.

D’ailleurs, en plus des soins et consultations, les vétérinaires proposent aujourd’hui également le toilettage, la vente d’accessoires et servent parfois d’intermédiaires pour la vente d’animaux, notamment les animaux de race…

Le commerce des animaux de compagnie est ainsi devenu en à peine quelques années un marché de niche à fort potentiel. Des milliers d’animaux domestiques sont vendus au Maroc par des magasins spécialisés. Les ventes de nourriture et accessoires explosent également. En plus des magasins traditionnels et des souks spécialisés, comme le Souk Al Qaria à Casablanca, plusieurs magasins virtuels ont fait leur apparition, en particulier depuis la pandémie et la flambée du digital qu’elle a engendré. Beaucoup de commerçants ont opté pour la vente croisée puisque, dans le même magasin, le consommateur peut acquérir un animal, les produits alimentaires (aliments, vitamines…) et les accessoires (laisses, colliers, jouets, vêtements…). Certains particuliers se sont également positionnés sur ce créneau en proposant des séances de dressage, un service de pension ou de garde d’animaux, le toilettage à domicile…

Mais le créneau qui rapporte le plus est sans aucun doute la vente d’animaux et en particulier ceux de race, dont les prix peuvent atteindre 30 000 dirhams pour certains chiens. Chien originaire de Sibérie orientale, le Huski jouit d’un immense engouement et se vend aujourd’hui à partir de 3000 dirhams. Les prix des Chow-Chow, race de chien originaire de Mongolie très en vogue en ce moment, varient entre 7 000 et 10 000 dirhams. Pour ce qui est des chats, les prix peuvent varier entre 300 et 7 000 dirhams. Autre concept qui s’est beaucoup développé ces dernières années : les pensions pour animaux et plus particulièrement pour les chiens et les chats. Ces « hôtels » pour animaux de compagnie proposent des tarifs compris entre 70 et 150 dirhams par jour. Dans l’option la moins chère, les animaux sont entassés dans des cages et ne sortent que rarement tandis que, dans la formule plus onéreuse, ils sont en liberté dans un parc, peuvent jouer avec leurs congénères et reçoivent plus d’attention.

Des communautés de passionnés

Parallèlement à ce marché, les événements et les expositions dédiés aux animaux de compagnie gagnent en popularité. Ils offrent aux propriétaires l’occasion de découvrir de nouveaux produits, de participer à des concours ou encore de socialiser avec d’autres passionnés d’animaux.

Ces événements contribuent ainsi à renforcer la communauté des amateurs d’animaux. La 44e édition de l’Exposition Canine Internationale du Maroc s’est d’ailleurs tenue à Casablanca en mars 2023. Pendant trois jours, l’exposition a abrité le concours multiraces, principalement le Berger Allemand, le Berger Belge Malinois et le Rottweiler. Après quelques démonstrations, les chiens ont défilé pour être jugés. Pour y participer, les propriétaires ont dû s’acquitter des frais d’inscription d’un montant de 300 dirhams par chien et par jour.

Placée sous le contrôle du Ministère de l’Agriculture, de la Pêche Maritime, du Développement Rural et des Eaux et Forêts, cet événement est organisé par la Société centrale canine marocaine, reconnue d’utilité publique.

Selon son site Internet, l’association « travaille à l’encouragement de l’élevage canin et à la diffusion et l’amélioration des races canines au Maroc, conformément aux règlements et standards de la Fédération Cynologique Internationale (FCI). Elle regroupe tous les clubs de race et de travail du royaume, délivre et contrôle les pedigrees, et les certificats de naissance, et détient le Livre Marocain des Origines (LMO), registre matricule officiel, réservé aux races canines et créé par le Décret n° 2-58-328 du 23 juin 1956, qui contient toutes les inscriptions de chiens de race pure, y compris celles effectuées sur les anciens livres de l’anciennement dénommée Société canine du Maroc ».

Passionné d’animaux, Farid est l’heureux propriétaire d’un Teckel nain, une race très rare au Maroc, qu’il a importé de Russie. Il a participé à deux concours de la Société centrale canine marocaine et témoigne : « Mon chien est champion. Il a déjà obtenu deux CAC (Certificat d’aptitude aux standards). La première fois que nous y avons participé, c’était en 2015, pour le “fun”, puis nous avons renouvelé l’expérience en 2019 ».

Cependant, investir dans l’achat d’un animal suppose également d’autres frais, puisque les propriétaires doivent décaisser une bonne partie de leur budget pour l’alimentation, qui demeure coûteuse pour les modestes budgets, mais aussi pour l’entretien, les soins vétérinaires… Ce qui explique le nombre croissant d’abandons dans les rues.

« Beaucoup d’éleveurs que je connais, qui vendaient des animaux de race, ont dû mettre fin à leur commerce à cause de la hausse des prix de l’alimentation et des soins », constate Mohamed qui tient depuis 2002 une échoppe en plein cœur du marché de l’Oasis à Casablanca. En effet, depuis la crise sanitaire, les prix des aliments pour animaux ont triplé, d’autant plus que la plupart des produits, presque 90 %, selon Mohamed, sont importés de l’étranger. « Nous n’avons pas de production nationale, c’est ce qui explique les prix élevés. Et parfois, nous devons également faire face à des pénuries pour certains aliments. Mais il semblerait que deux unités de production de croquettes vont voir le jour en novembre prochain, ce qui permettra d’avoir une offre locale à un prix plus accessible », poursuit Mohamed.

Un animal : une marchandise comme une autre ?

Ce business lucratif soulève toutefois une grande inquiétude : le bien-être animal. De plus en plus de particuliers et de défenseurs de la cause animale dénoncent sur Internet, et notamment les réseaux sociaux, de multiples les cas de maltraitance, de violence et d’abandon. En effet, le commerce des animaux de compagnie, tel qu’il est organisé à l’heure actuelle, présente de grandes lacunes et de graves dysfonctionnements, ce qui aboutit à l’augmentation des abandons. « Des dizaines d’animaux sont abandonnés dans la rue. Les gens achètent les animaux et les offrent comme jouets à leurs enfants et quand ils n’en veulent plus ou lorsqu’ils ne peuvent pas faire face aux frais, ils les abonnent dans la rue. C’est criminel », déplore Farid qui, en plus de son Teckel, nourrit depuis sept ans près d’une quarantaine de chiens et de chats de rue. « Avec ma femme, deux fois par jour, nous nourrissons 25 chats du côté de la Mosquée Hassan II et, deux fois par semaine, une dizaine de chiens à Bouskoura. Nous faisons des tournées et parfois nous donnons à manger également aux animaux que nous croisons sur notre chemin », explique-t-il.

Si aujourd’hui, de plus en plus de personnes optent pour l’adoption, cela reste malheureusement très insuffisant. « Il faut encourager l’adoption, arrêter de diaboliser les animaux errants et mettre en application le TNVR [voir encadré ci-après, NDLR] qui a été adopté en 2029 par l’État tout en assurant un vrai contrôle pour éviter les dérives, car encore aujourd’hui, on continue de les tuer. Certes, on ne procède plus aux abattages, mais les placer dans des refuges sans eau et nourriture c’est une mort bien plus atroce », explique Amina, une autre passionnée d’animaux.

En effet, en avril 2023, la découverte des conditions de vie indignes des animaux du dispensaire animalier Al Arjat près de Salé avait fait scandale : des vidéos relayées sur les réseaux sociaux par les élus de l’Alliance de la Fédération de Gauche montraient des chiens livrés à eux même sans eau ni nourriture, certains se nourrissant des cadavres des autres. Rattaché aux préfectures de Rabat, Salé et Témara-Skirate, le refuge a été créé dans le cadre du TNVR. Ce programme a été lancé en 2019 afin de contrôler la population des animaux errants et de limiter la propagation des maladies telles que la rage en les capturant, en les stérilisant et en les vaccinant avant de les relâcher dans leur zone d’origine. Dans un entretien accordé au site d’information Le360, Youssef Lhor, Président de l’association en charge de la gestion du dispensaire, l’AMPA, s’était défendu en indiquant qu’ils venaient à peine de démarrer officiellement leur activité.

Le manque de réglementation sur le bien-être animal est ainsi une préoccupation croissante chez les nombreux défenseurs des droits des animaux. Alors que le marché est en plein essor, les normes de protection des animaux ne sont pas toujours appliquées de manière stricte ou sont même existantes dans de nombreux domaines.

Ces préoccupations concernent notamment les conditions de vie des animaux dans les élevages commerciaux, les pratiques d’élevage intensif, la vente dans les animaleries des chiots et chatons issus d’élevages souvent peu scrupuleux…

« Le commerce lié aux animaux de compagnie s’est énormément développé ces dernières années. Beaucoup de “moul chekara” [affairistes, NDLR] se sont lancés dans ce marché alors qu’ils n’y connaissent rien aux animaux. En principe, ils doivent conseiller le propriétaire d’un animal que ce soit pour l’alimentation, les accessoires… mais, eux, tout ce qu’ils voient c’est le profit et non pas le bien-être animal. Il faut absolument réglementer l’ouverture des animaleries, car il n’existe pas de loi spécifique : aujourd’hui il suffît juste de créer une SARL », regrette Mohamed.

« Personnellement, je refuse de me lancer dans d’autres services comme le toilettage, car cela n’est pas mon métier. Idem pour la vente d’animaux, car je trouve cela inhumain. Un animal doit être en liberté et non pas un jouet que l’on enferme. Je veux que mon entreprise prospère, mais pas au détriment du bien-être animal », conclut-il.

Zineb Jamal Eddine

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