« Les tensions géopolitiques et inflationnistes vont concerner tous les pays du monde en 2023 »
Dans un contexte d’inflation et de crises géopolitiques internationales, selon vous, comment se présente l’année 2023 ?
Tous les indicateurs convergent manifestement vers une économie mondiale au ralenti en 2023, comparativement à la période avant Covid et post-déconfinement. À la réouverture des économies et des flux internationaux, nous avons assisté à une très forte accélération de la production industrielle et de la croissance. Cela était vrai en France et en Europe, mais aussi au Maghreb et en Afrique. Cependant, il s’est passé beaucoup de choses depuis, notamment le conflit armé en Ukraine au cœur de l’Europe, l’inflation sur les matières et le coût des transports lié au prix de l’énergie, la pénurie de main-d’œuvre qui impacte la capacité de production…
Donc, tout un ensemble de raisons font que l’économie mondiale fera face à légère récession en 2023, après une année 2022 « post-Covid » tirée par une croissance de 3,2 % en moyenne. Les tensions géopolitiques et inflationnistes vont en effet concerner tous les pays du monde et très peu pourront passer au travers.
En 2023, le FMI prévoit une croissance mondiale moyenne de l’ordre de 2,7 %. Les perspectives de croissance sont inégales, avec des zones plus dynamiques que d’autres, mais il s’agit de perspectives de croissance quand même. La situation sera donc contrastée selon les régions. On assistera sans doute à un ralentissement dans les pays développés, notamment dans la zone Europe. Particulièrement fortes aux États-Unis, les pressions inflationnistes seront également présentes en Europe, mais inégales selon les pays, conduisant les banques centrales à remontrer leur taux directeur, à resserrer leurs politiques monétaires et à limiter la rentrée d’argent sur les marchés.
Il existe une sorte de consensus autour du pic d’inflation qui devrait se produire vers la mi-2023. Ensuite, l’inflation devrait en théorie décroitre à partir de la 2e partie de l’année pour atteindre une moyenne un peu en dessous du niveau actuel. Ainsi, dans les pays développés, l’inflation devrait atteindre en moyenne 4 % alors que le consensus mondial se situe aujourd’hui entre 7 et 7,2 %.
Les « vieilles économies » vont être les plus frappées. Par exemple, la croissance dans la zone euro se situera autour de 0 % en 2023 alors qu’elle était à environ 3 % en 2022. On observera probablement une récession en Europe, sans doute en Allemagne et en Italie. Les États-Unis craignent également une récession, même si le ralentissement de l’économie américaine se traduira plutôt par une croissance entre 1 et 1,6 % en 2022, et entre 0 et 1% en 2023.
Les économies développées seront concernées par différents phénomènes. Le premier est la hausse des prix de l’énergie avec des tensions très fortes sur les coûts qui vont non seulement peser sur les ménages, mais aussi sur les entreprises, obligeant même certaines à suspendre leur activité. Pour les ménages, la hausse des coûts de l’énergie est un peu plus contrôlée grâce aux boucliers mis en place par les gouvernements, mais le prix de la vie, des commerces, des transports… commence sensiblement à affecter leur consommation. Autre phénomène qui concernera les vieilles économies, le resserrement de l’accès au crédit par les banques qui aura sans doute un impact sur les investissements. En effet, les taux montent et l’accès au crédit est un peu plus compliqué dans le sens où les banques exigent davantage d’apport et de garanties et sont plus prudentes quant aux modèles et aux anticipations de croissance ou de performance. Dans ce contexte, des dispositifs de soutien publics qui ont été mis en place. Malgré leurs limites budgétaires, ils vont toutefois contribuer, du moins à court terme, à limiter le ralentissement de l’économie.
Les pays émergents vont également être affectés par la hausse des prix, mais aussi par le ralentissement des pays développés qui aura un impact sur les chaines de valeur ainsi que sur les perspectives de demande de ces états (en termes de matières premières, de production industrielle, agro-industrielle, énergétique…). On commence également à parler d’un risque de pénurie alimentaire, même si le mot fait peur.
Dans les pays émergents, la croissance devrait être proche de 4 % (un taux minimum compte tenu des besoins en dépenses et des paramètres démographiques). L’inflation y sera plus élevée qu’ailleurs, car le coût de distribution, la solvabilité des ménages ou encore le coût d’accès au crédit y sont plus sensibles. La rareté de l’offre fera également monter les prix. Les pays émergents devraient ainsi faire face à une inflation de près de 10 % en moyenne en 2022 et de près de 8 % en 2023.
La Chine ne va pas rester éternellement enfermée : on s’attend à un rebond d’activité avec une croissance entre 3 et 4 %, toujours selon le FMI.
Il existe par ailleurs un risque budgétaire fort sur le surendettement de certains pays émergents (Mozambique, Angola, Zambie…). Ce risque pourrait aussi concerner la France, le Royaume-Uni dont l’endettement extérieur a pris des proportions importantes au regard de la contraction du PIB.
En résumé, nous allons traverser une période qui ne sera pas simple, un peu comme une zone de turbulences. Mais, en ayant une vision à moyen terme optimiste, les mains dans l’économie réelle et de bons fondamentaux historiques, nous avons de bonnes raisons de croire en notre capacité d’enjamber ces turbulences.
Quelle sera, selon vous, la situation économique au Maroc en 2023 ?
Au Maroc, on s’attend à un rebond un peu plus important qu’ailleurs : la croissance devrait monter à près de 3 % en 2023, notamment portée par la campagne agricole, même s’il subsiste encore beaucoup d’aléas météorologiques. Paradoxalement, en 2022, la croissance était un peu inférieure aux autres pays de la zone avec un taux entre 0,8 % et 1 %, notamment en raison de la sécheresse importante qui a mis à mal la production agroalimentaire du pays.
Le Maroc reste un pays très dépendant de la zone euro en termes d’exportations, mais aussi en termes de recettes touristiques et de transferts de sa diaspora. En effet, diminution de la capacité des ménages européens et la baisse de la demande des économies développées présente un risque pour les entrées de devises au Maroc ainsi que sur les ventes et exportations marocaines. Pour accompagner la reprise, plusieurs fonds ont été mobilisés, notamment le Fonds Mohammed VI. Sous la houlette du Roi, ce plan de relance cible de grands projets d’investissement autour des infrastructures portuaires, ferroviaires, agricoles ou encore les énergies renouvelables avec l’hydrogène vert…
Le Royaume est également à mi-chemin de nouveaux équilibres qu’il dessine dans ses relations économiques avec son environnement. Il existe des relations historiques fortes en particulier avec l’économie européenne et française. La diversification de ses relations est essentielle pour limiter les risques de dépendance et permettre l’ouverture du pays à de nouvelles opportunités. Je pense aux États-Unis, aux pays subsahariens… Les enjeux autour du développement durable sont aussi très importants pour le Maroc. J’ai découvert récemment que le Royaume figurait parmi les pays les plus prometteurs au monde en matière de production d’hydrogène vert avec l’Australie et le Chili notamment. Au regard de ses ressources en gisement d’énergies renouvelables (solaire, éolien…), le Maroc est bien positionné pour éventuellement devenir le leader mondial de l’hydrogène vert.
Quels sont les enjeux pour la France, notamment en ce qui concerne la politique d’investissement et le commerce extérieur ?
Il y a trois réponses à cela et ce sont d’ailleurs trois combats que l’on partage avec nos partenaires dans le monde. Ces enjeux sont liés à trois dimensions. La première c’est la dimension innovation. C’est toujours dans les crises que les grandes vagues d’innovation se mettent en œuvre, pour baisser les coûts de production, pour produire différemment, être plus productif… Ainsi, le premier enjeu est un enjeu de recherche et développement et d’investissement dans l’innovation et dans nos startups. La tech, la deeptech ou encore les innovations de rupture vont changer nos vies et notre rapport au monde dans les années qui viennent.
Le 2e enjeu pour contrer les problématiques de commerce extérieur identifiées, c’est de reconstruire la capacité industrielle de notre région. Quand je parle de notre région, il s’agit de l’axe méditerranéen qui a subi les 22 dernières années l’entrée de la Chine et de son environnement immédiat (ASEAN) au sein de l’OMC. La Chine a en effet rejoint l’OMC dans les années 2000 et elle est devenue progressivement l’usine du monde que l’on connait tandis que les économies du monde occidental ne voulaient plus produire sur leur sol, théorisant même sur des économies sans usines.
La crise sanitaire nous a révélé que cette dépendance peut poser de sérieux problèmes de souveraineté, mais aussi en termes d’emploi industriel dans nos régions et territoires. Elle expose également nos économies et nos entreprises à des enjeux de coûts de transport, de coûts d’énergie, d’accès à la main-d’œuvre… Cet enjeu de ré-industrialisation classique ou par l’innovation permet de repenser la chaine de valeur en rapatriant tout ou partie de la sous-traitance ou des produits amont vers l’Afrique subsaharienne et le Maghreb notamment, ainsi que vers l’Europe et la France, dans les régions françaises, le cas échéant.
Donc, le 2e vecteur de reprise économique c’est de reconstruire la base industrielle française en s’appuyant sur l’innovation, la deeptech, en réponse aux besoins des nouvelles économies et aux nouveaux paradigmes.
Le 3e sujet, qui fait sens quotidiennement, a trait aux enjeux du climat et de la décarbonation. Ces enjeux nous obligent à repenser nos échanges, nos industries, nos créations d’entreprise, nos activités selon l’angle de la décarbonation, un angle qui est devenu aujourd’hui incontournable.
En cumulé, les moyens mobilisés atteignent 54 M€ à injecter dans 47 filières industrielles. Cette puissance injectée au fonds sert la réindustrialisation et naturellement le défi de la balance du commerce extérieur des 20 prochaines années. Ce fonds, visant à remettre en selle l’économie française dans la période post-déconfinement, a pour objectif de redessiner la carte industrielle française à partir de nos startups, de la deeptech en intégrant les enjeux de décarbonation.
Cette réindustrialisation s’effectuera selon les filières, en fonction de la compétitivité de l’offre. Certaines industries comme l’automobile, l’agro-industrie, les énergies renouvelables, le nucléaire, mais aussi la santé, les transports, la mobilité urbaine ou encore l’environnement sont des filières d’excellence françaises. Dans ces secteurs, l’écosystème est assez dense et, en investissant dans l’innovation, il pourra tenter de maintenir son avance pour pouvoir produire en France.
Bpifrance a lancé un nouveau plan stratégique 2021-2024 : quels en sont les principaux axes et objectifs ?
C’est un plan complet qui vise à contribuer à redessiner l’avenir ou, en tout cas, à permettre de révéler le potentiel de l’économie française face aux enjeux actuels. Nous devons tout d’abord continuer à déployer l’entrepreneuriat en général grâce à un plan très ambitieux dont l’objectif est de doubler le nombre d’entrepreneurs dans nos régions françaises.
Le deuxième sujet est lié à l’innovation et notamment aux startups industrielles qui représentent avec la deeptech les deux fondamentaux de notre plan. L’objectif est de soutenir cette nouvelle génération d’entrepreneur que l’on a vu
naitre dans le digital avec la French Tech. Cette dernière constitue désormais une économie mature et a trouvé sa place à l’échelle mondiale alors qu’elle n’existait pas il y a 10 ans. Aujourd’hui, nous devons avancer dans la chaine de valeur en redessinant l’équipement industriel des territoires français et en ouvrant une centaine de nouveaux sites industriels par an dans le cadre de cette stratégie. Notre objectif est également de développer la culture de l’investissement, du venture capital, au sein d’un écosystème tech et digital finalement peu habitué aux enjeux d’un environnement industriel plus lourd, plus capitalistique et dont les rendements interviennent sans doute à plus long terme. Cette évolution culturelle vers les startups industrielles est très importante.
Par ailleurs, nous avons un Plan Climat qui vise à décarboner l’économie française et à encourager la production d’énergies renouvelables en France, accélérer la transition écologique et énergétique de nos entreprises et financer massivement l’innovation dans les greentechs. L’idée est de faire baisser l’impact carbone des entreprises en accord avec leur stratégie sans céder à la tentation de la décroissance. En effet, nous ne croyons pas à la décroissance, mais à une croissance durable que l’on peut décarboner dans le cadre des stratégies que nous accompagnons. Enfin, sur le volet international, notre objectif est d’atteindre 200 000 exportateurs en France tout en améliorant notre chiffre d’affaires à l’export (grands comptes, ETI et PME françaises). Grâce au plan de relance export français, nous sommes déjà passés de 125000 exportateurs il y a 5 ans à près de 140 000 aujourd’hui.
En parallèle, nous avons évidemment mis en place une importante stratégie d’accompagnement à travers nos programmes « Accélérateurs ». Elle vise à révéler le potentiel des entrepreneurs en levant les barrières à la croissance auxquelles ils font face. Dans le cadre de nos programmes de formation et de nos outils d’accélération, qui sont devenus de véritables écoles pour entrepreneurs, nous accompagnons près de 1 000 entreprises chaque année.
Nous organisons également des événements pour célébrer les entrepreneurs dans le monde. Le plus emblématique est Bpifrance Inno Génération (BIG) qui se tient une fois par an à l’Accord Arena à Paris. Le prochain aura lieu le 5 octobre 2023. Sa déclinaison , Inspire and Connect Méditerranée, qui s’est déroulée le 4 juillet dernier à Casablanca, a rassemblé 1 500 entrepreneurs (deuxième opus d’Inspire & Connect après Abidjan en 2021).
Un autre objectif du plan 2021-2024 est de permettre à nos entreprises de reconstituer leurs capitaux, de financer leurs investissements en facilitant leur accès au capital à travers nos activités d’investissement en fonds propres. Nous souhaitons également accompagner l’émergence des sociétés de gestion et des fonds qui investissent à nos côtés dans les entreprises.
En conclusion, ce plan vise à nous faire jouer notre rôle de révélateur du potentiel économique français. Après l’avoir protégé durant la crise du Covid, nous souhaitons aujourd’hui accélérer son déploiement face aux enjeux du monde nouveau auquel nous sommes confrontés.
Selon vous, comment peuvent évoluer dans ce contexte les relations économiques entre la France et le Maroc ?
Dans le cadre de la réorganisation des chaines de valeur, les entreprises françaises ont décidé de mieux utiliser l’axe méditerranéen, voire d’adresser le marché africain à partir de l’axe méditerranéen. Le Maroc, qui est l’un des pays ayant signé le plus d’accords bilatéraux au monde, dispose en effet d’une plateforme industrielle directement connectée au grand marché, notamment grâce au port Tanger Med.
Le Maroc dispose aussi d’une place financière mature avec un marché bancaire qui est l’un des plus structurés de la région MENA.
Le Royaume offre en outre une stabilité de l’économie, au-delà de la liquidité et de la stabilité de son marché financier. Pour les assureurs privés comme pour les assureurs publics que nous sommes, il s’agit d’un marché important et relativement performant. Aujourd’hui, il représente plus de 500 millions d’euros d’exposition en matière d’assurance-crédit. Cela témoigne de la confiance que les marchés accordent aux acteurs internationaux qui s’intéressent au Maroc.
Enfin, le Maroc a développé un large tissu universitaire qui cultive l’excellence mathématique, commerciale et managériale avec des établissements marocains et internationaux tels que l’Essec, l’UM6P, l’école 16-37… Tous ces atouts sont autant de bonnes raisons pour resserrer nos liens et faire de la réorganisation des chaines de valeur une opportunité économique pour nos entrepreneurs.
Quelles sont les ambitions de Bpifrance au Maroc ?
En tant que banque des entrepreneurs français, nous avons véritablement envie de jouer à la fois un rôle d’éclaireur et de filet de sécurité pour les entreprises qui hésiteraient à investir au Maroc. C’est notre travail que d’expliquer la réalité du potentiel du marché marocain et de la région d’une part, et, d’autre part, d’apporter des réponses techniques et financières pour pouvoir s’engager sur ces marchés aux côtés des entreprises marocaines.
Nous accompagnons déjà plus de 2000 entreprises, dont une majorité de PME et d’ETI, en Afrique du Nord, principalement sur le Maroc. Trois gros secteurs d’activité se détachent : la machinerie industrielle, la construction et les services informatiques.
Dans le cadre de notre assurance prospection, nous avons engagé depuis 2018, 45 millions d’euros de frais de prospection, soit 150 000 à 200 000 euros par projet d’entreprise. Cela montre l’intérêt des entreprises françaises pour le Maroc.
En tant qu’opérateur, notre objectif est de nous rapprocher davantage de cet écosystème marocain, des acteurs nationaux, des banques, des fonds d’investissement, des acteurs publics marocains et des opérateurs français que sont la CFCIM, la Team France Export, l’AFD, Proparco…
Nous voulons également encourager les opérations de joint-venture, de coopération ou d’implantation à l’initiative d’entreprises marocaines souhaitant investir dans des secteurs d’activité en France.
