Fondateur du Marathon des Sables
« Il faut croire en sa chance »
Comment vous est venue l’idée de créer le Marathon des sables il y a maintenant 37 ans ?
C’est en 1984 que je me suis réveillé un matin et que j’ai dit à mon petit frère : « je vais traverser le désert à pied » et nous sommes partis trois semaines après. J’ai fait mon expédition en autonomie alimentaire et hydrique avec un sac de 35 kg sur le dos. Je ne savais pas combien de temps j’allais mettre pour faire ce parcours et j’ai finalement mis 12 jours.
Nous avions acheté à l’époque une 504 pour que mon frère et un ami puissent m’accompagner. Nous étions des pieds nickelés en vérité, nous n’avions pas beaucoup d’expérience. Nous n’avions pas de GPS, pas de nourriture lyophilisée…
Donc, à chaque étape, ils m’attendaient. Je dormais toujours à 300 ou 400 mètres d’eux et j’enregistrais mon ressenti sur un magnétophone.
Au retour, pour remercier les quelques sponsors de la ville de Troie qui nous avaient soutenus, nous avons organisé à la mairie une projection du film Super 8 que nous avions monté. Et cela a été un grand succès : plus de 200 personnes ont assisté à la projection. Certaines sont venues nous voir en nous disant qu’elles aussi souhaiteraient vivre la même expérience. Nous, nous n’avions qu’une envie, c’était de repartir. C’est pourquoi nous avons eu l’idée de partager cette expérience en créant une épreuve aux caractéristiques proches de mon expédition, mêlant la course à pied, la marche et l’autosuffisance alimentaire et le désert.
Je suis ainsi venu à Zagora faire un repérage, j’ai trouvé les paysages très beaux et j’ai décidé d’y organiser l’épreuve. Deux ans après ma première expédition, en 1986, est ainsi né le premier Marathon des Sables avec les 23 pionniers de cette aventure. Aujourd’hui, je dédie cette 37e édition à SE Moulay Ahmed Alaoui, qui était un ami et qui m’a toujours encouragé à continuer en m’assurant qu’à la prochaine édition il y aurait plus de monde. Et c’est ainsi que cela est monté crescendo jusqu’à la 5e édition qui a rassemblé 200 participants. À la 6e édition, il y a eu la Guerre du Golfe et nous sommes redescendus à 109 participants. Nous n’avions plus de sponsors et nous avons dû remonter la pente. Heureusement, nous avons pu trouver finalement un partenaire. À chaque moment difficile, nous avons toujours trouvé une solution pour débloquer la situation. Il faut croire en sa chance, à la possibilité que l’on a de réussir.
Aujourd’hui, nous en sommes à 1 250 inscrits et nous serons environ à 1 200 sur la ligne de départ, avec plus de 50 pays, des médias du monde entier… L’événement a une notoriété mondiale. C’est une belle satisfaction après avoir démarré de rien et surtout d’avoir réussi à tenir. La résilience, la ténacité ça paye !
Avez-vous souhaité garder cet esprit de pionnier malgré l’ampleur que la course a prise au fil des ans?
Je pense que nous avons réussi à garder l’état d’esprit qui nous a toujours animés et les valeurs qui nous ont nourris : la partage, le respect des différences, la bienveillance… Évidemment, c’est moins intime avec 1 200 participants qu’avec 23, mais on se rend compte que les amitiés se nouent au fil des kilomètres. Même s’ils ne parlent pas la même langue, les coureurs créent des liens pour la vie et deviennent « frères de sable », car le marathon est réellement une expérience qui nous transforme.
Comment le marathon a-t-il évolué au cours de toutes ces années ?
Le parcours a bien entendu évolué au cours des 37 éditions, en compilant parfois plusieurs itinéraires. Nous arrivons quelquefois à trouver des étapes complètement nouvelles que nous intégrons au circuit. Nous prospectons beaucoup et c’est d’ailleurs une chance de bien connaître cette région, car nous pouvons nous adapter en cas d’imprévu. Par exemple, en 2009, nous avons eu des pluies torrentielles : le bivouac était sous la pluie, les tentes dans la boue… Nous avons suspendu l’épreuve pendant trois jours et pendant ce temps, en attendant que l’eau s’infiltre ou s’évapore, nous avons étudié de nouveaux itinéraires et même réalisé des travaux pour que les véhicules puissent passer les oueds. Nous n’avons jamais abandonné.
C’est l’une des éditions qui m’a le plus marqué, car il y avait une véritable cohésion, une solidarité au sein du groupe afin de pouvoir trouver des solutions et reprendre l’épreuve. Je pense que nous avons une bonne étoile. Nous étions portés par la passion et jamais nous n’avons eu l’impression de travailler. Certes, les dix premières années ont été difficiles, mais nous étions toujours en train de créer, de rechercher de nouveaux parcours et faire évoluer le règlement.
Au départ, nous nous limitions à des zones enclavées dans des lits des oueds. Maintenant, nous grimpons les montagnes. La province d’Errachidia que nous affectionnons particulièrement nous offre une grande diversité de sites en l’espace de peu de kilomètres : des oueds, des lacs asséchés, des palmeraies, des dunes, des plateaux caillouteux, des jbels… C’est magnifique et on le voit dans les images. Pour moi, c’est toujours l’émerveillement comme au premier jour. J’éprouve une immense gratitude et je me sens privilégié et chanceux d’avoir pu réaliser cela.
Les coureurs sont âgés de 16 ans à plus de 80 ans. Ce n’est pas qu’une course, c’est une véritable introspection, un vrai voyage intérieur qui aboutit souvent à des changements de vie. Et le désert amplifie tout cela. C’est un grand village ouvert, c’est une famille. Nous sommes là pour faire en sorte que chacun accède à ses rêves et vive son expérience en dehors du temps. Le téléphone est interdit sur le bivouac et la course. Personne ne s’en est plaint, car tous les participants viennent pour vivre coupés du monde, c’est une rupture avec le quotidien. Le but du jeu c’est se déconnecter complètement, laisser son esprit vagabonder et découvrir d’autres choses.
Cela fait 27 années consécutives que le marathon se déroule sous le haut patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Pour nous c’est un tel témoignage de confiance et une reconnaissance énorme. Nous avons les Forces de l’Armée Royale qui nous accompagnent et sont un soutien indéfectible. Le marathon, c’est entre 1 600 et 1 800 personnes qui se déplacent, cela représente une importante logistique qui se monte et se démonte tous les jours.
Comment gérez-vous l’impact environnemental du marathon ?
C’est une grosse responsabilité environnementale, car les espaces de bivouac doivent rester propres, voire plus propres que nous les avons trouvés. Nous brûlons tous nos déchets grâce à un camion incinérateur. Cette année, avec Ain Atlas, nous allons récupérer les bouteilles plastiques pour les recycler pour en faire des billes, des fibres textiles… Nous sommes très attachés à cela. Nous avons une équipe en charge de l’environnement qui nettoie les bivouacs. Nous utilisons des toilettes écologiques, des sacs en maïs biodégradables. Pour moi, c’est un devoir et, dès que nous en avons eu les moyens, nous avons mis en place toutes les mesures pour limiter notre impact. Notre bilan carbone est pris en charge par notre tour opérateur Terre d’Aventure et nous essayons à chaque édition de faire de notre mieux et de nous rapprocher un peu plus de la neutralité.
La sécurité est également très importante. Nous avons non seulement la responsabilité des coureurs, mais aussi de leur famille. On se doit de tout faire pour préserver leur santé, anticiper les problèmes. Nous avons 64 médecins, réanimateurs, infirmiers(ières), chirurgiens… qui suivent la caravane avec plus de trois tonnes de matériel médical. Ils sont présents dans tous les véhicules aux check-points ainsi qu’à la clinique qui attend les concurrents à l’arrivée. Les coureurs sont également équipés d’une balise satellite qui se déclenche en cas de problème afin d’envoyer quelqu’un très rapidement. Nous essayons de minimiser les risques au maximum.
Quelles sont les retombées socioéconomiques du marathon ?
Nous employons un peu plus de 300 personnes sur la caravane (chauffeurs, monteurs de tentes, pisteurs…), sans compter tous les commerçants, les hôteliers, les restaurants… Nous évaluons à 2 millions d’euros les dépenses directes pour la région. Il y a aussi les retombées au niveau touristique. Globalement, nous avons touché un peu plus de 350 millions de personnes à travers le monde l’année dernière via les réseaux sociaux, la presse, la radio, la télévision… La course a une très belle image de solidarité et de bienveillance.
Nous avons construit un centre pour notre association qui emploie 7 salariés et qui accueille entre 200 et 250 enfants. Les petits âgés de 3 à 5 peuvent découvrir le sport à travers des ateliers d’éveil corporel. Pour les enfants de 5 à 11 ans, l’objectif est de révéler les talents et les former. Les jeunes apprennent les valeurs du sport, le respect des règles et de l’adversaire… L’année dernière, nous avons également construit une piste d’athlétisme et un mini terrain de foot. Le centre accueille aussi entre 40 et 50 mamans qui suivent des cours d’alphabétisation. Parmi elles, une trentaine ont décroché un diplôme reconnu par l’Éducation nationale. Nous avons mis en place une coopérative avec des machines à coudre, à tisser pour que les femmes puissent fabriquer des objets d’artisanat qu’elles peuvent ensuite vendre aux touristes ou durant le marathon.
Nous souhaitons à l’avenir dupliquer le modèle de ce centre d’éveil sportif (baptisé Sport éveil académie) dans d’autres régions à travers le Maroc et espérons que nos partenaires nous suivront dans ces beaux projets à venir.
Propos recueillis par Nadia Kabbaj
Crédit photo : Yasmine Tahiri
