Lluís Dalmau Taulés, Économiste Marchés Émergents au sein d’Allianz Trade est l’invité de Conjoncture.
Dans un contexte de tensions géopolitiques accrues, de politiques tarifaires agressives de l’administration Trump, et de relocalisation des chaînes d’approvisionnement, comment les marchés émergents – et le Maroc en particulier – peuvent-ils saisir de nouvelles opportunités industrielles sans rester cantonnés à des segments à faible valeur ajoutée ?
Au milieu du tumulte causé par les droits de douane et les tensions géopolitiques, il est essentiel de prendre du recul pour identifier les leviers d’une croissance durable à long terme. Bien qu’il n’existe pas de solution miracle, l’une des clés pour éviter que le Maroc ne soit piégé dans le groupe des pays à revenu intermédiaire consiste à investir dans sa population, notamment dans sa jeunesse et ses femmes. Pour quelle raison ? Les entreprises hésiteront à implanter des usines à forte valeur ajoutée au Maroc s’il n’y a pas une main-d’œuvre qualifiée disponible. Les usines modernes nécessitent davantage d’ingénieurs que les anciennes : par exemple, une usine de véhicules électriques (VE) requiert de trois à dix fois plus d’ingénieurs qu’une usine de moteurs thermiques. À cet égard, le Maroc est en retard par rapport à d’autres marchés émergents. Seuls 18 % des élèves marocains atteignent le seuil de compétence en mathématiques de l’évaluation PISA, contre 69 % dans les pays de l’OCDE. Le Maroc se classe à l’arrière du peloton dans les résultats PISA, loin derrière des pays comme le Vietnam ou la Turquie. Parallèlement, la participation des femmes au marché du travail est en baisse depuis la crise financière mondiale de 2008 : en 2024, elle est tombée à 20 %, soit en dessous des 23 % de 1990 ; en Turquie, elle est à 36 %, et au Vietnam à 70 %. Investir à tous les niveaux du système éducatif et mettre en place des politiques pour intégrer davantage de femmes sur le marché du travail, telles que des structures de garde d’enfants ou des horaires de travail flexibles, devrait être une priorité pour les décideurs politiques et les dirigeants d’entreprise.
Lors de votre présentation à la CFCIM le 27 mai, vous avez mis en avant l’axe Afrique-Moyen-Orient-Asie comme une dynamique émergente majeure. Le Maroc peut-il s’imposer comme une plateforme centrale dans cette recomposition géoéconomique, notamment à travers des initiatives telles que l’Initiative Atlantique ou le gazoduc Afrique-Atlantique ?
L’Afrique du Nord et le Moyen-Orient possèdent de nombreux atouts pour devenir des plaques tournantes de l’économie mondiale. Comme le souligne notre étude Allianz Global Trade Survey, suite à l’annonce de droits de douane par les États-Unis, le nombre d’entreprises asiatiques intéressées par l’exportation ou l’implantation de nouvelles usines dans la région a doublé. Plusieurs facteurs expliquent cet intérêt : accès à divers marchés, main-d’œuvre jeune et en expansion, énergie bon marché (renouvelable et non renouvelable), et situation géographique stratégique entre l’Europe et l’Asie. Grâce à ses accords de libre-échange, le Maroc bénéficie d’un accès privilégié aux marchés européens, tandis que la présence croissante d’industriels chinois désireux d’atteindre le marché unique européen place le pays au cœur d’un triangle stratégique. De plus, les ports de Tanger et de Casablanca deviennent des nœuds logistiques essentiels dans un contexte de réduction du trafic via le canal de Suez, positionnant le Maroc comme un nouveau hub reliant la Chine à l’Europe.
Des projets tels que l’Initiative Atlantique ou le gazoduc Afrique-Atlantique sont prometteurs, mais soulèvent d’importantes questions. Selon le ministère marocain de l’Énergie, le gazoduc reliant le Nigeria au Maroc le long de la côte atlantique coûterait au moins 25 milliards de dollars, un coût à partager entre les participants, mais dont une part significative devrait être assumée par le Maroc, en raison de la longueur de son littoral et les limitations financières des autres pays impliqués. Une question centrale se pose donc : cet investissement considérable générera-t-il les retombées attendues ?
Quant à l’Initiative Atlantique, elle représente une stratégie prometteuse à long terme pour renforcer les liens entre le Maroc et l’Afrique tout en diversifiant les débouchés à l’export. Au cours de la dernière décennie, l’Afrique a gagné en importance comme destination d’exportation pour les entreprises marocaines : les exportations sont passées de 300 millions USD en 2004 à 3 milliards USD en 2024. Cependant, ce chiffre reste bien inférieur aux 30 milliards d’exportations vers l’Europe. Le renforcement des liens avec le Sahel et l’Afrique est donc positif, mais le secteur privé doit jouer un rôle central dans l’initiative, sans quoi le pays risquerait de manquer des opportunités commerciales majeures et des engagements à long terme.
Alors que le resserrement monétaire mondial exerce une pression sur les finances publiques, vous alertez sur un retour du risque d’endettement dans certains pays émergents. Quels signaux d’alerte un pays comme le Maroc devrait-il particulièrement surveiller ?
Face au resserrement monétaire mondial, le Maroc doit surveiller attentivement certains indicateurs clés pour gérer efficacement le risque d’endettement. Le rendement des obligations souveraines et le ratio dette/PIB sont primordiaux. Actuellement, le rendement des obligations d’État marocaines est le plus bas d’Afrique, reflétant une forte confiance des investisseurs et un risque perçu réduit. Assurer la stabilité et le suivi de ces rendements est crucial pour maintenir cette confiance, attirer les investissements directs étrangers (IDE) et garantir la stabilité du financement du pays.
Le ratio dette/PIB marocain, actuellement de 70 %, est prévu en baisse, ce qui démontre une gestion budgétaire saine. Toutefois, des facteurs extérieurs comme les fluctuations des prix de l’énergie pourraient poser un problème. Pour maintenir sa stabilité, le Maroc devrait diversifier ses sources de revenus, renforcer la transparence fiscale et adopter des politiques budgétaires judicieuses. Ces mesures lui permettront de faire face à l’incertitude économique tout en préservant sa santé budgétaire.
Les incertitudes économiques actuelles présentent de nombreux défis aux finances publiques. Comme l’ont montré les décisions tarifaires, la pandémie ou les conflits armés, la réalité économique peut basculer du jour au lendemain. Les finances publiques doivent donc être flexibles à court terme et capables d’absorber des chocs à long terme. Le coût de refinancement de la dette – le rendement – est un indicateur essentiel. Depuis la pandémie, ce coût a diminué pour le Maroc, preuve de la confiance des investisseurs à court terme. À long terme, le ratio dette/PIB s’établissait à 70 % en 2024, un niveau modérément élevé. Mais, parallèlement, le pays a enregistré des recettes supérieures aux attentes, amorçant une trajectoire de réduction de la dette : 69 % prévus en 2025, puis 68 % en 2026. Dans le contexte régional, le ratio dette/PIB du Maroc se situe en deçà de celui de l’Égypte (93 %) et de la Tunisie (91 %), mais au-dessus de celui de l’Algérie (50 %), largement financée par les revenus des hydrocarbures. Le Maroc est aujourd’hui bien positionné pour faire face à de nouveaux chocs, grâce à la stabilité de sa politique économique. Toutefois, une hausse prolongée des prix de l’énergie pourrait exercer à nouveau une pression significative sur son profil budgétaire.
L’ambition industrielle du Maroc se heurte à un contexte mondial marqué par des tensions inflationnistes persistantes. Comment concilier relance industrielle, maintien de la compétitivité et pressions sur les coûts de production ?
C’est une question complexe, mais essayons de la simplifier. Le Maroc bénéficie déjà d’un coût de la main-d’œuvre inférieur à celui de l’Europe. Dès lors, quels autres leviers peuvent permettre de maîtriser les coûts ? L’un des plus importants pour les industries est l’énergie. Le gouvernement en est conscient et cherche à diversifier les sources pour maintenir des prix bas et stables. Investir dans les énergies renouvelables comme le solaire et l’éolien, ainsi que dans des solutions de stockage innovantes, pourrait garantir un approvisionnement énergétique fiable et à moindre coût. Un autre point clé est la stabilité macroéconomique. Banque Al-Maghrib s’avère être un partenaire fiable pour les entreprises marocaines, comme le montre la stabilité du dirham. La transition vers un taux de change plus flexible offrira davantage de marges de manœuvre aux entreprises dans le contexte mondial actuel. Enfin, la diversification des exportations est essentielle pour la stabilité à long terme du Maroc. L’Europe est aujourd’hui le premier marché du pays, mais les décideurs doivent également se tourner vers l’Afrique et les Amériques afin d’élargir les débouchés et de réduire la dépendance à un seul marché.
Grâce à ses ressources naturelles et son potentiel en énergies renouvelables, le Maroc peut-il réussir à ancrer localement une véritable chaîne de valeur verte ou risque-t-il de reproduire des dépendances classiques sous une nouvelle forme ?
Il s’agit d’un défi mondial majeur, mais le Maroc dispose des ressources nécessaires pour réussir. Le pays peut construire une chaîne de valeur verte ancrée sur son territoire, à condition de jouer un rôle actif dans la définition des termes de sa transition écologique, plutôt que de rester un simple exportateur passif.
Si le Maroc prend au sérieux sa transition verte, il devra décider s’il souhaite suivre une voie similaire à celle des pays du Golfe, en devenant un hub énergétique exportateur, vendant son surplus d’électricité ou d’hydrogène vert à l’Europe, devenant ainsi une sorte de « carrière verte ». En revanche, il peut choisir de transformer cette énergie verte localement pour alimenter des activités industrielles, ce qui nécessiterait d’importants investissements dans le réseau électrique national et dans les infrastructures. Mais cela supposerait également de lourds investissements dans le capital humain, pour s’assurer que les entreprises puissent recruter les bons profils et accéder aux esprits les plus brillants du pays, ce qui nous ramène à la première question.
Dans un contexte global incertain, quels sont selon vous les perspectives macroéconomiques et les principaux atouts du Maroc à horizon 2025-2030 ?
La croissance macroéconomique à l’horizon 2030 semble solide en raison des investissements publics et privés en cours, dans le cadre de l’organisation de la Coupe du Monde et au-delà. Ces dynamiques soutiennent la croissance de la main-d’œuvre et des salaires. L’essor du tourisme apporte des revenus nécessaires aux entreprises comme à l’État, tandis que le secteur exportateur affiche de très bonnes performances depuis la pandémie. Toutefois, la situation microéconomique, en particulier pour les ménages et les petites et moyennes entreprises, est moins favorable suite à la remontée des taux d’intérêt ces dernières années. Les faillites se sont multipliées, une récession dans le secteur de la construction l’année dernière a affecté un large éventail d’activités, et la baisse de la production agricole due à la sécheresse prolongée a eu des effets considérables dans les zones rurales, fortement dépendantes des activités agricoles. Cela montre qu’une croissance macroéconomique robuste ne se traduit pas automatiquement par une amélioration des conditions pour les entreprises et les familles.
Le cycle actuel d’assouplissement monétaire devrait contribuer à soulager les bilans financiers et à faire en sorte que les investissements et le dynamisme observés se diffusent plus profondément dans le tissu industriel. En perspective de 2030, il est essentiel que la croissance soit également inclusive pour les petites et moyennes entreprises. Il est donc crucial d’augmenter leur participation aux marchés publics, de soutenir les initiatives facilitant l’accès au financement, notamment par des programmes de prêts ciblés ou des garanties publiques. Ces mesures permettraient à ces entreprises d’investir dans l’innovation et l’expansion, assurant ainsi que la trajectoire de croissance, solide jusqu’en 2030, bénéficie au plus grand nombre.
Rida Ançari
