Crédits photo : Karim Rouissi
Interview de Karim Rouissi, Architecte et membre d’Icomos Maroc

Pouvez-vous nous parler des dégâts subis par patrimoine architectural suite au séisme qui a frappé le Sud du Maroc ?
Il y a tout d’abord le patrimoine majeur, inscrit ou classé à l’échelle nationale ou internationale, à l’image de la mosquée de Tinmel, la médina de Marrakech avec son mellah, les tombeaux des Saadiens, la Bahia ou encore les remparts de ma ville de Taroudant. Ces monuments sont aujourd’hui sous le feu des projecteurs, d’où la grande probabilité que les pouvoirs publics prennent en charge leur restauration.
Ce patrimoine a déjà été bien étudié et nous disposons donc de la documentation, des plans, de la consistance et de la nature des matériaux utilisés. Quels que soient les dégâts, ces monuments seront remis sur pied, puisque l’on sait comment s’y prendre.
Quel est votre diagnostic concernant ces monuments-là ?
La mosquée de Tinmel, archétype de l’architecture almohade de la moitié du 11e siècle a été détruite à 80 %. Il reste une ou deux coupoles, quelques murs périphériques et quelques arcades. Le mellah de Marrakech a quant à lui connu quelques effondrements et certaines maisons ont subi des dégâts structurels. Les tombeaux des Saadiens souffrent de fissures et des dégâts ont été observés sur l’enceinte. Des fissures et des dommages structurels ont par ailleurs été constatés dans le Palais El Badi. La muraille de Taroudant a également été endommagée. Il s’agit là, bien sûr, d’un diagnostic préliminaire basé sur des constatations visuelles.
Qu’est-ce qui a été entrepris aujourd’hui afin de protéger ce patrimoine majeur ?
Le Ministère de la Culture a dépêché dès les premiers jours des experts pour faire un bilan de l’état de dégradation de ces monuments. L’étape suivante serait de sécuriser ces bâtiments et de les mettre hors de danger (étaiement et consolidation des éléments fragilisés par le séisme), et ce, avant même de mettre en place une stratégie de restauration.
Qu’en est-il des autres structures ne faisant pas partie du patrimoine majeur ?
D’autres patrimoines historiques ont subi de lourds dégâts et risquent d’être oubliés, puisque l’on peut les qualifier d’ordinaires. On retrouve dans ce registre, des bâtisses telles que la Kasbah du Caïd Goundafi dans la vallée de l’Oued Nfis, la Kasbah de Talat N’Yacoub, mais aussi tout le patrimoine culturel berbère local, les agadirs (greniers collectifs), les moulins, les villages, les cultures en terrasses (aménagement de paysages), les séguias, les bassins d’eau ainsi que tout ce système d’irrigation ingénieux qui a été fortement endommagé par le tremblement de terre. Tout cela fait aussi partie de notre patrimoine et aurait dû être étudié, recensé afin de le pérenniser.
Aujourd’hui, même avec une volonté de réhabilitation, il faut faire face à des problèmes d’ordre technique et foncier. Dans le cadre d’une vision touristique pour la région, il faut commencer par établir un diagnostic des pertes sans
se limiter aux monuments majeurs, puis s’atteler à la restauration de ce patrimoine.
Que représente ce patrimoine« ordinaire » pour la population locale ?
Je me suis rendu sur place le lendemain du séisme et je suis resté dans la région pendant une semaine. Les gens sont attristés de la perte des vies humaines, mais également par une partie de leur identité qu’il faut absolument prendre en considération. C’est pourquoi il est important de reconstruire au moins quelques éléments de ce patrimoine (les agadirs, les kasbahs…). Si la population locale perd ce patrimoine qui représente un repère essentiel, cela sera un double déchirement.
Entretien réalisé par Younes Baâmrani

