Interview de Sabah Chraibi Bennouna, Présidente Nationale de l’association ESPOD

«Il faut agir à la fois dans le plaidoyer et dans le développement »

 

Conjoncture.info : Comment est né votre engagement en faveur des femmes ?

Sabah Chraibi Bennouna : Dans les années 80, nous commencions à entendre parler des droits des femmes. J’avais terminé mon troisième cycle, c’était le 2e choc pétrolier et je voyais de plus en plus de femmes dans la rue, en train de tendre la main. Plus tard, quand j’enseignais à l’ISCAE, je constatais que la formation était généralement orientée vers le salariat plutôt que l’entreprenariat. Étant une fille de négociant, je voyais que l’entreprise était une voie importante pour le développement du pays et qu’elle ne concernait pas uniquement les hommes, mais aussi les femmes. En 1992, j’ai été membre, en tant que juriste, de la Commission que Feu Sa Majesté Hassan II a désignée pour réfléchir sur la Moudawana. L’analyse, le diagnostic et l’étude du terrain ont démontré que les femmes, lorsqu’elles sont autonomes économiquement, s’imposent dans leur milieu et imposent leur statut. À ce moment-là, j’ai rencontré des femmes qui souhaitaient créer un espace associatif pour l’entreprise.

L’ESPOD a été la première association pour les femmes et l’entreprise au Maroc. À travers cette structure, nous souhaitions donner une impulsion au développement d’une culture d’entreprise, c’est pour cela que nous l’avons appelé « Espace Point de Départ » et puis nous avons ajouté le complément « pour la promotion de l’entreprise féminine ». À l’époque, nous nous sommes longuement concertées sur nos objectifs, à savoir ce que nous voulions défendre. Nous nous sommes tout de suite positionnées en tant que militantes pour l’entreprenariat et non pas en tant que syndicat défendant les droits d’une entreprise personnelle. C’est pour cela que notre espace réunit des femmes issues de mondes très différents. Après l’effervescence que nous avons connue à partir des années 80, après le million de signatures pour l’émancipation juridique des femmes, l’ESPOD a contribué à ouvrir la voie pour que les femmes soient aussi intégrées dans l’économie et pas seulement dans la politique. Notre association intervient à la fois dans le plaidoyer et dans le développement, à la fois dans la recherche et dans l’action. Je n’ai jamais fait de différence sexiste et je pense que la complémentarité au niveau social est essentielle.

Quels sont les grands chantiers à engager en faveur de l’entreprenariat féminin ?
Au départ, il a été, effectivement, nécessaire de lancer cette culture. Les femmes ont commencé par prendre la tête d’entreprises familiales, puis elles ont créé leur entreprise. Ensuite, notre combat a été de plaider pour davantage de femmes dans les conseils d’administration et dans les conseils de surveillance des entreprises. Jusqu’à présent, le résultat n’est pas vraiment à la hauteur de nos attentes. Un autre grand chantier est de permettre aux femmes d’avoir un meilleur accès à l’information en ce qui concerne les lignes bancaires. Les femmes entrepreneures ont aussi besoin de structures, de bureaux et de sites de production. C’est pour cela que nous avons créé un incubateur pour celles et ceux qui veulent être initiés à la formation managériale. Aujourd’hui, une femme, ou un jeune de façon générale, qui se lance dans l’industrie, a besoin de grands espaces. Or, les zones industrielles ne sont pas accessibles à tous. Si l’on veut vraiment lutter contre la pauvreté et faire la promotion de l’emploi, il faut des mesures incitatives, en particulier sur le plan fiscal. Le statut d’auto-entrepreneur a été long à mettre en place, mais nous saluons le texte. Il faudrait à présent l’étendre, dans cet esprit-là, à la production pour favoriser l’accès aux terrains agricoles ou industriels.

Au niveau du foncier, l’État doit être incitateur et non pas uniquement stratège. Nous avons beaucoup de stratégies qui ne s’achèvent jamais. Certaines zones industrielles sont à l’abandon et il y a tout un système à mettre en place pour que ces jeunes puissent accéder à ces terrains et à ces terres dans le cadre de stratégies intégrées, avec une exigence de résultats.

Ces problématiques ne concernent-elles pas tous les entrepreneurs ?
Au niveau de la mise en œuvre, il reste, tout de même, une sorte de distinction qui est faite entre le promoteur et entrepreneur homme et la promotrice et entrepreneure femme. De plus, nous ne sommes pas tous à Casablanca : il y a des régions très peu ouvertes à la question du genre. Avec la régionalisation avancée, Sa Majesté a beaucoup insisté sur la représentativité régionale des femmes, qui malheureusement reste très faible. L’article 19 de la Constitution de 2011 a fait de la projection vers la parité une règle constitutionnelle. Les résultats des élections n’ont pas du tout été au niveau de cet objectif et on ne peut pas imposer ou faire changer dans les régions les mécanismes de cette approche du genre. En ce qui concerne le taux d’activité des femmes, nous sommes en recul. Nous étions à 30 % dans les années 90 jusqu’en 2005. Aujourd’hui nous sommes à moins de 25 %. Beaucoup d’entreprises féminines passent du formel vers l’informel en raison de la crise. Effectivement il y a un recul, maisilyaaussiunpointpositif:ilyadeplusen plus de lauréates majors dans nos universités, mais on ne les retrouve pas au niveau des fonctions de pouvoir et de décision. Au niveau des nominations des directions dans les ministères, nous sommes représentées à moins de 5 %. C’est pour cela que le rôle des associations devient aujourd’hui extrêmement important. Tant que nous ne sommes pas arrivés à cette culture de partage et d’égalité des chances, nous ne pouvons pas arrêter cette dynamique de plaidoyer.

Aujourd’hui, quels sont vos projets ?
Ils sont très simples : nous ne voulons plus entendre parler de pauvreté. Nous souhaitons que cette précarité, cet informel deviennent une force, un vivier d’idées. Nous souhaitons que ces initiatives de femmes puissent permettre à ces familles de s’en sortir dans la dignité. C’est incroyable de voir le bonheur chez ces femmes qui voient un avenir en suivant une formation, en créant leur coopérative ou leur activité. Quand l’être humain est serein, il n’est pas tenté par le terrorisme ou l’extrémisme. Je rends hommage à toutes les femmes extraordinaires et à tous les jeunes qui se mobilisent pour l’ESPOD. Par exemple, nous préparons en partenariat avec la Wilaya de Casablanca un projet de vélo- taxi pour mettre en place des visites touristiques dans la médina. Nous travaillons aussi avec des coopératives dans plusieurs secteurs, que ce soit dans la restauration ou l’agroalimentaire.

« Les femmes, lorsqu’elles sont autonomes économiquement, s’imposent dans leur milieu et imposent leur statut. »

Nous préparons aussi des projets environnementaux. Ainsi, nous avons créé la première terrasse d’agriculture urbaine et nous sommes en train de lancer la Coalition pour le Climat à Casablanca, un réseau d’associations et d’institutions réunies autour de la COP22 au niveau du Grand Casablanca. Nous croyons au travail « main dans la main », car on ne peut pas réussir seul et il faut promouvoir et cultiver cette synergie. Je remercie tous nos partenaires institutionnels ou privés qui ont compris tous les enjeux des projets sur lesquels nous travaillons. Par la dignité, on peut vraiment éradiquer l’extrémisme et nous devons, toutes et tous, y travailler.

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