Hommage à Mohamed Hamidi

Le 6 octobre dernier, nous quittait Mohamed Hamidi, pionnier de l’art moderne marocain.

« La peinture pour moi n’est pas une provocation, mais une activité interne dont la portée est toujours à long terme », confiait-il en 1967 dans le numéro spécial Arts plastiques de la revue Souffles. Mohamed Hamidi, qui s’est éteint il y a un mois, a vécu et nourri, avec discrétion mais non moins sûrement, l’aventure des pionniers du modernisme marocain. Né en 1941 à Casablanca, il a commencé ses études à l’École des Beaux-Arts avant de les poursuivre à Paris, où une exposition sur Van Gogh lui fait réaliser « tout ce qu’il me restait encore à faire pour acquérir une forme d’expression personnelle ». Mohamed Hamidi s’inscrit à l’atelier « La grande chaumière » à Montparnasse, suit les cours de l’École des Arts appliqués puis de l’École nationale supérieure des Beaux-arts de Paris, où il se spécialise dans l’art monumental. De retour au Maroc en 1967, il rejoint l’École des Beaux-Arts de Casablanca, alors dirigée par Farid Belkahia, où il enseigne, aux côtés de Mohammed Melehi, Mohammed Chabâa, jusqu’en 1975. Il prend part en 1969 à l’exposition manifeste de la place Jamaâ Elfna à Marrakech, cofonde l’Association marocaine des Arts plastiques (AMAP), côtoie l’équipe de Souffles. Sa collègue l’historienne d’art Toni Maraïni admirait dans son œuvre les courbes, « symboles de vie et d’énergie ». Quant au poète Mostafa Nissabouri, il était sensible à « la couleur du silence » de sa peinture, « monde à la fois clos et ouvert, ascèse immobile et traversée feutrée de la transparence des choses, qui cherche à se réhabiliter sans cesse en se régénérant de son ambivalence comme principale source de créativité. » Mohamed Hamidi leur répondait avec humilité : « Je suis paysan de nature. Et j’essaie d’exprimer ce que je porte en moi, une mystique de la terre et de la lumière. »

Le musicien des formes

Son œuvre, d’une singulière poésie, portée par des lignes et des formes géométriques disposées de manière à faire jaillir la lumière des profondeurs du tableau, a évolué du figuratif à l’abstraction, se peuplant de signes inspirés des tapis et des ornements amazighes, de références aux masques africains. Elle est porteuse d’une sensualité et d’un érotisme évident. « Mon but est de construire un univers de formes architecturales qui répondent à une recherche d’harmonie », expliquait l’artiste, qui préparait lui-même ses pigments pour trouver des couleurs naturelles et joyeuses, car la couleur, « c’est un souffle et un son, comme une sorte d’accouplement ». Pour l’historienne d’art Dounia Benqassem, autrice d’un Dictionnaire des artistes contemporains du Maroc (Africarts, 2010), Mohamed Hamidi, « alchimiste, […] nous invite à toucher la rugosité de la toile, à imaginer sa propre genèse et archéologie. »

Sa recherche sur les symboles s’inscrit dans les travaux de sa génération, non seulement parce que « le symbole est un des fondements de la communication humaine », mais aussi, comme il l’expliquait à Souffles, pour construire un langage plastique : « Il nous faut donner à la création plastique des assises révolutionnaires. Il s’agit en effet de lutter contre un préjugé qui pèse sur l’ensemble du Tiers-Monde et qui consiste à ne voir dans son art qu’une expression de l’homme primitif ». Et dans la densité des symboles, il était sensible à leur part d’opacité et de mystère, qu’il s’attachait à préserver car, disait-il : « Tout homme doit avoir sa part de silence, pour retrouver son espace de liberté. »

Kenza Sefrioui

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