Hicham El Moussaoui : "Le grand défi de cette année sera de convertir cette croissance en amélioration du niveau de vie pour les marocains".

Conjoncture reçoit ce mois-ci Hicham El Moussaoui, Economiste, Chercheur et Maître de conférences à l’Université Sultan Moulay Slimane de Béni Mellal. Extraits.

Conjoncture : Le mot de l’année 2014 dans l’économie marocaine, c’est « écosystème » ?

Hicham El Moussaoui : Le Plan Emergence a montré que nous étions sur le bon chemin, mais sans avoir le bon rythme. Nous sommes maintenant dans une économie mondialisée. Pour attirer les investissements étrangers et avoir de l’impact en termes d’emplois directs et indirects, il faut repenser notre réflexion. Les entreprises marocaines ou étrangères qui investissement dans le Royaume ont besoin d’un environnement propice pour qu’elles puissent se développer. Les incitations fiscales et le coût du travail ne suffisent plus. C’est ça la politique des écosystèmes et on en perçoit le résultat avec des secteurs comme l’Aéronautique ou l’Automobile où on peut commercer à parler de secteurs émergents. Si on regarde les indicateurs macroéconomiques, on est en train de se libérer lentement mais progressivement du poids de l’Agriculture.

Conjoncture : Sans parler de tous les métiers mondiaux…, quel est le secteur qui pourrait bénéficier assez rapidement de cette nouvelle stratégie industrielle ?

Hicham El Moussaoui : L’Agroalimentaire, à une seule condition, qu’on arrive à augmenter l’intégration. Malheureusement, notre économie souffre de son manque d’intégration. On aura beau avoir de bons résultats dans certains secteurs gagnants, avec la nouvelle politique sectorielle, ces résultats auront moins d’impact que dans une économie plus intégrée. Puisque nous parlons d’Agroalimentaire, il faut par exemple créer des passerelles entre l’agriculture et l’industrie. Au Maroc, l’Agroalimentaire ne représente que 5 % du PIB, alors que dans les pays émergents il est autour de 15 %.

Conjoncture : Les années passent et j’ai l’impression que malgré les plans, les visions, les stratégies, la compétitivité reste le défi majeur de l’économie nationale.

Hicham El Moussaoui : Oui et ce qui est sous-jacent à ce constat, c’est la création de valeur. Et pour créer de la valeur, il faut être compétitif. Et il faut bien sûr dépasser le coût du travail. Les responsables marocains doivent intégrer dans leur stratégie la notion de productivité. Quand on parle de la productivité du travail par exemple, cela nous renvoie à la qualité du capital humain. Et là, malheureusement, tous les indicateurs sont au rouge et on ne progresse plus dans ce domaine depuis des années. On peut aussi parler de la productivité du capital. Les entreprises marocaines sont encore dans une logique d’extension. Je peux faire le parallèle avec une exploitation agricole. Pour accroître sa production, l’exploitant va choisir d’acheter de nouvelles terres plutôt que d’augmenter son rendement. Nous devons remplacer cette approche extensive par une approche intensive. Il faut donc un capital humain mieux formé et plus performant, une culture de l’innovation, un meilleur contrôle des prix du foncier et réduire les coûts de transaction institutionnelle qui finissent par alourdir les charges des entreprises, donc alléger la fiscalité et la réglementation.

Conjoncture : Et qu’en est-il de la consommation des ménages en 2014 ?

Hicham El Moussaoui : La croissance marocaine est tirée à 67 % par la demande interne. La demande interne, c’est la consommation des ménages d’un côté et l’investissement public de l’autre. La consommation des ménages a été stimulée pendant ces dernières années avec des réductions d’impôt et l’augmentation du salaire minimum, ce qui a, en grande partie, permis de conserver un taux de croissance satisfaisant. Mais le contrepoids de ce pouvoir d’achat augmenté pour les ménages est l’augmentation des déficits et particulièrement du déficit de la balance commerciale. Ce pouvoir d’achat supplémentaire est allé vers des produits importés. Au lieu de créer des emplois au niveau de l’économie nationale, nous avons donc créé des emplois chez nos fournisseurs étrangers. Cela veut dire que le modèle de développement du Maroc basé encore sur la consommation interne ne peut pas être performant sans tissu productif local. D’accord, c’est bon pour le taux de croissance, mais pas pour les entreprises qui au final ne peuvent pas se développer et créer des emplois.

Conjoncture : 2014 aura été une année africaine pour le Maroc, une année de diplomatie économique avec beaucoup d’engagements et une volonté de développement en Afrique de l’Ouest. Pour reprendre une expression sportive, comment le Maroc va-t-il transformer l’essai maintenant ?

Hicham El Moussaoui : La question est très importante. D’accord, le Maroc peut tenir un rôle économique majeur en Afrique, mais n’oublions pas que les grandes puissances y investissent déjà. La question que nous devons nous poser est quelle est la valeur ajoutée du Maroc en Afrique et plus particulièrement en Afrique de l’Ouest francophone, d’ailleurs ? C’est d’abord un pays africain avec lequel les Etats et les entreprises privées peuvent négocier plus facilement qu’avec les chinois, par exemple. Le rapport de force n’est pas le même. On peut envisager avec le Maroc, quand on est le Mali ou la Côte d’Ivoire, des contrats « gagnant-gagnant », ce qui est difficile à imaginer avec les Etats-Unis. Il y a aussi l’expertise marocaine. Comparativement à beaucoup de pays d’Afrique de l’Ouest, nous sommes plus avancés dans beaucoup de domaines. Nos banques, nos entreprises, ont bonne réputation et notre savoir-faire aussi. Et il y a cette notion de « bon rapport qualité prix » qui accompagne les marocains en Afrique, il faut en profiter. Mais l’aventure africaine reste limitée encore à de grandes entreprises. Il faut faire jouer la règle de l’écosystème et que ces champions de l’économie marocaine qui sont déjà présents attirent des PME dans leur sillage.

Retrouvez l’intégralité de cette interview dans le numéro de janvier de Conjoncture, la revue de la CFCIM réservée aux adhérents.

 

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