Emploi et handicap

Idir Ouguindi : « Les PSH sont une source de talents et de compétences profitables aux entreprises et à la société »

Entretien avec Idir Ouguindi, Enseignant de sciences économiques et sociales, militant associatif, défenseur des droits des Personnes en Situation de Handicap (PSH) et expert en développement inclusif

Aujourd’hui, où en est-on de l’insertion socioprofessionnelle des personnes en situation de handicap ?

Dans le monde, plus d’un milliard de personnes vivent avec un handicap. Cette prévalence ne cesse d’augmenter. Elle est liée au vieillissement des populations et à l’accroissement mondial des problèmes de santé comme le diabète, les maladies cardiovasculaires ou le cancer.

Ces personnes handicapées, lorsqu’elles ont accès aux soins, à l’éducation et à la formation, développent au même titre que tout le monde des compétences qui correspondent aux besoins du marché. Elles constituent une source de talents et de compétences profitables aux entreprises et à la société, encore trop souvent inexploitée. Dans l’environnement de travail, la répétition de tâches, des positions de travail inadaptées, un stress important, le bruit, les machines-outils, les produits chimiques… peuvent entrainer des troubles musculo-squelettiques, des troubles psychiques, des difficultés motrices ou sensorielles, des accidents de travail… autant de situations à prévenir et à identifier.

Au Maroc, selon l’enquête nationale sur le handicap réalisée par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) lors du recensement de 2014, le Taux National de Prévalence du Handicap était de 6,8 %. 2 264 672 personnes déclaraient ainsi avoir des incapacités de différents types et à des degrés divers. Ainsi, un ménage sur quatre (24,5 %) compte en son sein au moins une personne en situation de handicap, sur un total de 7 193 542 ménages.

Le taux d’emploi des personnes en situation de handicap (PSH) en âge d’activité est de 13,6 %. Cela représente plus de 83 000 personnes sur une population de plus de 612 000 PSH en âge d’activité (15 ans et plus). 

Ventilé par milieu de résidence, le taux d’emploi des PSH atteint respectivement 11,3 % en milieu urbain et 16,5 % en milieu rural. Comparé au taux d’emploi national, il est trois fois plus faible (13,6 %). Selon le HCP, le taux d’emploi national se situe à 50 % au deuxième trimestre 2014.

En ce qui concerne l’emploi des femmes, le taux de féminisation de la population active occupée en situation du handicap est de 8,9 %. Ainsi, les femmes en situation de handicap ont neuf fois moins de chance de trouver un emploi que les hommes en situation de handicap : le taux d’emploi est en effet de 22 % pour les hommes et de 2,7 % pour les femmes.

Par ailleurs, des PSH déjà employées connaissent une instabilité professionnelle. Ainsi, en raison de leur handicap, 25,4 % d’entre elles ont dû changer de profession et 25,2 % ont dû changer d’emploi. Ceci est probablement dû à l’absence de conditions adaptées à l’exercice d’une activité pour une PSH active occupée (accessibilité, aménagements du poste de travail…). Pour accomplir leurs missions, 34 % des PSH ont besoin de conditions de travail aménagées. Ce besoin peut se révéler comme un obstacle à l’obtention d’un emploi.

En 2011, le coût d’exclusion des PSH au Maroc est estimé à plus de 9 milliards de dirhams, soit 2 % du PIB marocain. Les difficultés d’accès au marché du travail peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs tels que le problème d’accessibilité aux moyens de transport, aux bâtiments (publics et privés), à la voie publique (trottoirs), aux habitations… Des problèmes se posent également en matière de formation, depuis les petites classes jusqu’à l’enseignement supérieur (accessibilité et matériel pédagogique non adapté). Ce sont surtout les femmes ayant au moins une incapacité totale qui souffrent d’analphabétisme.

Par ailleurs, en dehors des problèmes d’accessibilité, il existe d’autres difficultés sur les lieux de travail, par exemple le rejet de la part des employeurs ou des collègues. Les handicapés sont exclus de beaucoup d’activités professionnelles par manque de temps, de considération… Enfin, il y a une mauvaise prise en charge des handicaps, quelle que soit leur nature : physique (handicap moteur et chronique), sensorielle ou mentale. 

En bref, les freins à une pleine participation sociale peuvent être résumés par les facteurs suivants : l’exclusion familiale et communautaire créée par un environnement culturel et relationnel non favorable et discriminant ; l’exclusion politique créée par un cadre légal inapproprié et des représentations citoyennes trop faibles ; l’exclusion des services publics existants du fait de pratiques inadaptées et de leur inaccessibilité physique ; et, enfin, l’exclusion économique et l’auto-exclusion de la personne qui, par manque de confiance en elle et par manque de connaissances appropriées, ne se sent pas prête à prendre une place dans la société.

À la fin des années 2000, une circulaire adoptée par le gouvernement El Fassi prévoyait que 7 % des postes créés par l’État devaient être réservés aux personnes en situation de handicap. Dix ans plus tard, elle n’a jamais été appliquée. Ce n’est qu’après un drame récent, la chute d’une personne non voyante du toit d’un ministère pendant un sit-in, qu’a été prise la décision d’organiser un premier concours pour personnes en situation de handicap le 23 décembre 2018. 50 personnes mal voyantes seront ainsi recrutées. À ce jour, seulement 850 PSH ont été recrutées dans le cadre de la circulaire des 7 %.

Est-ce que la législation va dans le sens de cette insertion ?

Au niveau national, la Constitution marocaine de 2011, qui énonce dans son préambule la primauté des conventions et traités internationaux sur le droit interne ainsi que l’engagement du Maroc à bannir et combattre toute discrimination, notamment en raison du handicap, reconnait expressément, dans ses articles 31 et 34, le droit des PSH à jouir des droits et libertés reconnus à tous, dont notamment le droit au travail. Puis, il y a la loi n° 81-05 sur la protection sociale des aveugles et des mal voyants, la loi n° 07 – 92 sur la protection sociale des personnes handicapées, la loi n° 65 99 portant Code du travail, la loi-cadre 97-13 relative à la protection et à la promotion des droits des personnes handicapées ainsi que le décret d’application n° 2-97-218 du 19 décembre 1997.

Entrée en vigueur en 2016, la loi 97-13 est la loi-cadre qui promeut les droits des personnes en situation de handicap. Elle n’instaure pas de quotas pour le secteur privé, mais les autorités ont indiqué que ces quotas seraient mis en place après discussion avec les représentants patronaux, syndicaux, etc. Aujourd’hui, la mesure n’a toujours pas été adoptée.

Sur ce sujet, je pense que le législateur marocain doit garder en tête de nombreuses questions comme lors de la préparation et adoption de n’importe quel texte juridique. Le droit du travail protège-t-il les PSH contre la discrimination, y compris le refus de fournir des aménagements raisonnables et le harcèlement à tous les stades de l’emploi ? Les services de formation professionnelle et d’emploi grand public sont-ils accessibles aux PSH ? Les services d’accompagnement au travail indépendant et à l’économie sociale sont-ils accessibles aux PSH ? L’État prend-il des mesures positives pour employer des PSH ? L’État soutient-il et promeut-il l’emploi des PSH dans le secteur privé par des mesures incitatives et autres ? Les PSH sont-elles protégées contre toutes les formes de travail forcé ? (…)

Quelle est la situation dans les écoles publiques ? Quel est le taux de scolarisation des enfants en situation de handicap ?

Le taux de scolarisation des enfants en situation de handicap s’élève à 55,1 %, alors que celui des personnes en situation de handicap ayant atteint l’enseignement supérieur ne dépasse guère 1,8 %, selon une note de l’Observatoire marocain de l’éducation inclusive (OMEI). Le taux des personnes en situation de handicap sans éducation est de 66,1 %, avec une représentation féminine de 66,6 %. 

Selon le HCP, lors du recensement de 2014, seulement 30 % des PSH avaient accès à l’éducation et, parmi les 231 000 enfants en situation de handicap en âge d’être scolarisés (4-15 ans), 67,6 % n’allaient pas à l’école. Et, parmi ceux qui accèdent à l’enseignement primaire, seuls 8,5 % parviennent à poursuivre leur scolarité dans l’enseignement secondaire.

En général, je peux dire que le Maroc a lancé ces dernières années plusieurs réformes et stratégies pour garantir une qualité et un accès à l’éducation pour tous. Mais, malgré ce cadre législatif encourageant et les stratégies nationales qui évoluent positivement, l’inclusion des enfants en situation de handicap (ESH) dans le système éducatif reste un défi majeur au Maroc. 

Ainsi, nous pouvons encore constater l’existence d’un système d’enseignement spécialisé et distinct et le faible nombre d’élèves handicapés dans le système éducatif et les classes ordinaires. Les élèves handicapés rencontrent en effet beaucoup d’obstacles pour accéder aux écoles ordinaires : longues distances, manque d’enseignants formés à l’éducation inclusive, absence de programmes accessibles, méconnaissance de la langue des signes, attitudes sociales négatives, manque d’aménagements (en particulier dans les zones rurales)… Pour les parents qui se sont vu refuser l’accès à l’éducation ou à des aménagements raisonnables pour leur enfant handicapé, il n’existe pas non plus de mécanisme de signalement permettant d’établir les responsabilités. 

Pour remédier à cette problématique, je reste convaincu de l’importance de sensibiliser les différentes parties prenantes au droit à l’éducation des enfants en situation de handicap. Il est aussi essentiel de faire évoluer les perceptions du handicap et de démontrer la nécessité d’adapter les pratiques professionnelles pour permettre une pleine inclusion de ces enfants dans le système éducatif. 

Or, cela passe nécessairement par l’adoption, la mise en œuvre et la supervision d’un plan complet pour la mise en place d’un système éducatif inclusif sur l’ensemble du pays, en allouant les ressources nécessaires à la création d’un environnement pédagogique accessible. Il faut également mettre en place, à l’intention des enseignants, un programme permanent de formation à l’éducation inclusive, qui comprenne, de préférence, une formation à la langue des signes et à l’élaboration d’outils méthodologiques pour l’enseignement.

Il faut également mener régulièrement des campagnes d’information afin de promouvoir la scolarisation de toutes les personnes handicapées, en particulier celles vivant dans des zones rurales, et adopter une stratégie pour la construction d’infrastructures adaptées ou l’aménagement raisonnable des écoles et des autres établissements d’enseignement tout en offrant des supports pédagogiques ainsi qu’une assistance et une technologie d’appui dans les salles de classe. Enfin, il faut tenir compte des liens entre l’article 24 de la Convention internationale pour la promotion des droits des personnes handicapées et les cibles 4.5 et 4.a des objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU afin d’assurer l’égalité d’accès à tous les niveaux d’enseignement et de formation professionnelle.

La situation diffère-t-elle selon le type de handicap ?

La déficience motrice est la plus présente puisque, sur l’ensemble des PSH, la moitié (50,2 %) en souffre. Avec un taux approchant le quart, les déficiences de catégories mentale (25,1 %) et visuelle (23,8 %) sont également considérées parmi les plus importantes rencontrées chez les PSH. Selon les formes de déficiences ou types de handicap, les chances d’accéder à un emploi sont inégales. D’après le HCP, les personnes ayant une déficience visuelle sont celles qui ont le plus souvent accès à l’emploi (27,3 %). Elles sont suivies par les personnes à l’audition déficiente (21,2 %). Les personnes souffrant d’une déficience mentale ferment le ban : celles disposant d’un emploi représentent à peine 8,4 % des actifs de cette catégorie. Selon une enquête réalisée auprès d’une cinquantaine d’entreprises du Grand Casablanca, dans le cadre du programme Handicap et Emploi piloté par Humanité et Inclusion, une partie des acteurs du monde de l’entreprise (salariés, dirigeants d’entreprises) méconnaissent le handicap qu’ils réduisent à une situation d’incapacité et à des déficiences. Ce regard stéréotypé occulte la diversité des situations et écarte les compétences et les capacités personnelles propres à chaque individu, qui pourraient être de vrais atouts dans un cadre professionnel. Pire, certains chefs d’entreprise ont tendance à exclure d’emblée les PSH de certains postes parce qu’ils les jugent inaptes. 

Hicham Houdaïfa

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