Dans cette nouvelle guerre mondiale des talents, diriez-vous que le concept historique de fuite des cerveaux est mort, remplacé par une circulation des compétences ?
Je ne dirais pas que le concept de la fuite des cerveaux est mort. La preuve, ce sont des dizaines de milliers de professionnels qualifiés qui partent toujours vers l’Europe ou l’Amérique du Nord. Au Maroc, on parle d’environ 6 000 ingénieurs qui quittent le pays chaque année. En réalité, cette fuite des cerveaux s’est plutôt transformée et complexifiée, au point que les deux phénomènes coexistent aujourd’hui. D’un côté, il y a toujours un brain drain physique classique : les meilleurs profils continuent d’être captés par les grandes économies via les grandes écoles, les parcours doctoraux, les grands groupes et les visas de talent. Ces puissances ont des stratégies très agressives pour venir chercher nos talents le plus tôt possible. Il nous appartient de changer cela pour instaurer une relation plus équilibrée, une approche bidirectionnelle où c’est le pays africain qui choisit les universités étrangères (américaines, anglaises ou autres) où il envoie ses talents, pour leur permettre ensuite de revenir. C’est une stratégie que l’on observe déjà en Afrique du Sud ou en Chine, mais qui nous fait encore défaut. À cela s’est ajouté un nouveau type de brain drain économique, très différent de celui des années 1970. Aujourd’hui, un talent peut vivre à Casablanca, Rabat, Nairobi ou Antananarivo, tout en travaillant pour Londres, Paris, Dubaï ou San Francisco. Selon la Banque mondiale, la gig economy (l’économie des petits boulots et du travail indépendant) représente désormais 12 à 12,5 % du marché mondial du travail. Aujourd’hui, la mobilité de la valeur ne passe plus uniquement par l’avion ; elle se déplace via les ordinateurs portables de ces talents à portée globale, ces nomades digitaux locaux. Pour moi, nous ne sommes pas simplement passés de la fuite des cerveaux à la circulation des compétences, nous vivons les deux en même temps. Le véritable enjeu stratégique n’est donc pas seulement de savoir si les talents partent. Le vrai sujet, c’est que même lorsqu’ils restent physiquement au pays, la valeur économique qu’ils créent, elle, part à l’étranger. La question fondamentale devient alors : où la valeur est-elle réellement captée ?
Aujourd’hui, un développeur brillant basé à Casablanca peut travailler en freelance pour la Silicon Valley sans jamais quitter le Maroc. C’est une chance pour lui, mais comment les entreprises marocaines ou africaines peuvent-elles survivre à cette concurrence salariale mondialisée qui s’invite sur leur propre sol ?
Il faut d’abord reconnaître que c’est une véritable opportunité. Pour des pays comme le Maroc, le travail digital à distance peut absorber une grande partie du décalage entre la formation de nos jeunes et la capacité du marché local à créer suffisamment d’emplois qualifiés. C’est un levier formidable pour faire entrer des devises et ouvrir l’accès au travail à des publics souvent moins bien servis par le marché classique, notamment les femmes, les jeunes ou les habitants des territoires éloignés.
Cependant, il faut dire l’autre moitié de la vérité : cela crée une tension énorme sur le marché local. Lorsque ces profils vendent directement leurs compétences en Europe (particulièrement dans les pays anglo-saxons comme l’Angleterre ou la Hollande) ou en Amérique du Nord, les entreprises marocaines se retrouvent en concurrence frontale avec le monde entier. L’écart de rémunération est tel qu’un jeune talent peut facilement multiplier son salaire par deux ou trois en restant chez lui. Je connais de grandes entreprises locales, notamment dans la gestion de data centers ou la cybersécurité, qui n’arrivent plus à garder leurs équipes : en l’espace de 18 mois, de simples profils de support ou de DevOps ont vu leur valeur exploser. Le résultat, c’est un problème majeur de fidélisation et de turnover. C’est une forme de brain drain interne : le talent reste physiquement au pays, mais il sort totalement du tissu productif local. Face à cela, notre réponse ne doit surtout pas être défensive. Elle doit être structurelle. Pour structurer cela, il y a cinq chantiers majeurs à mener. Premièrement, il faut considérer le freelancing comme une industrie stratégique et lui offrir un cadre réglementaire clair, avec un véritable statut de freelance exportateur de services, plus large que l’actuel statut d’auto-entrepreneur. Deuxièmement, il est urgent de simplifier la vie administrative et les paiements internationaux, car les frais actuels liés à l’exportation de services pèsent sur notre compétitivité. Troisièmement, nous devrions créer un « Moroccan Skills Passport » : un mécanisme de certification et de traçabilité pour rendre nos profils plus crédibles à l’international, les connecter aux marchés anglophones demandeurs et orienter leur montée en compétences. Quatrièmement, il faut arrêter d’opposer les freelances et les entreprises locales en inventant des modèles de collaboration hybrides qui permettent un transfert de compétences de l’international vers l’économie nationale. Enfin, cinquièmement, il faut pousser la montée en gamme. Avec l’accélération de l’intelligence artificielle, les tâches d’exécution répétitives vont perdre de leur valeur. L’économie locale ne survivra qu’en misant sur la spécialisation, l’expertise métier et la création de produits à forte valeur ajoutée. Le vrai défi n’est donc pas d’empêcher nos talents de travailler avec le monde, mais de faire en sorte que cette manne mondiale enrichisse concrètement l’économie locale.
L’IA générative code, rédige et analyse désormais à une vitesse fulgurante. En tant que formateur en IA axé sur l’employabilité des jeunes, quelle est pour vous l’espérance de vie d’une compétence technique aujourd’hui, et comment les talents doivent-ils pivoter pour ne pas être remplacés ?
Je pense qu’il faut commencer par casser une confusion. On parle souvent de compétence technique comme si tout se valait, alors que nous sommes face à une véritable bombe à retardement pour l’emploi si nous n’anticipons pas. Il faut impérativement distinguer trois couches de compétences. La première, c’est la compétence outil : savoir utiliser un logiciel, un langage de code précis ou un environnement informatique. C’est la couche la plus fragile et sa durée de vie diminue drastiquement. Le World Economic Forum estime que près de 40 % des compétences actuelles évolueront d’ici 2030. Cette obsolescence rapide ne menace pas que les ingénieurs ; elle frappe de plein fouet les emplois administratifs, de saisie ou de comptabilité, qui sont de formidables vecteurs d’ascension sociale, en particulier pour les femmes. Si l’on reste cantonné à cette compétence outil, on sera remplacé. La deuxième dimension, c’est la compétence métier. Elle ne va pas disparaître, mais elle se transforme en profondeur. Un développeur ou un juriste ne va pas cesser d’exister, il va devenir un professionnel “augmenté”. Il produira moins de code répétitif ou de documents standards pour se concentrer sur l’architecture, l’arbitrage, l’intégration et la prise de décision. Le centre de gravité des métiers se déplace de l’exécution pure vers la coordination et le jugement. Enfin, la troisième dimension, c’est le socle des capacités fondamentales. C’est elle qui devient décisive et c’est malheureusement là que nos systèmes éducatifs ont souvent raté le coche. Il s’agit de la pensée analytique, de la créativité, de la résilience, du travail en équipe et de la capacité à apprendre en continu. Aujourd’hui, la compétence ultime consiste à savoir travailler avec les systèmes d’IA : savoir cadrer un problème, piloter la machine et la challenger, plutôt que de subir sa logique. Certains pays ne s’y sont pas trompés. Singapour a anticipé ces mutations dès le début des années 2000 en bouleversant son système éducatif (très top-down) pour y intégrer ces compétences du 21e siècle. L’année dernière, ils ont même lancé des masters gratuits intégrant l’IA spécifiquement destinés aux baby-boomers de plus de 40 ans pour les aider à renouveler leurs compétences. C’est le type de stratégie proactive qu’il nous faut. Il faut y ajouter une réalité géopolitique implacable. Sur ces technologies exponentielles, nous assistons à une course à deux chevaux entre les États-Unis et la Chine. Le Stanford AI Index 2025 est très clair : les États-Unis concentrent massivement les investissements privés en IA, avec plus de 100 milliards de dollars injectés rien qu’en 2024.
Nous sommes face à un décrochage structurel mondial en termes d’infrastructures et de capitaux. La bataille n’est donc pas seulement une affaire de compétences individuelles, c’est une guerre de plateformes et d’écosystèmes. Dès lors, pour un talent marocain ou africain, la vraie question n’est plus seulement “Comment utiliser l’IA ?”, mais plutôt “Où me positionner dans la chaîne de valeur pour en capter une part ?”. À mon sens, nos talents doivent viser quatre objectifs : créer des cas d’usage locaux à forte pertinence, développer une offre exportable à l’international, renforcer leurs capacités d’intégration métier, et comprendre intimement la valeur qu’ils créent, au-delà du simple outil qu’ils utilisent. Pour résumer, la question n’est plus de savoir combien de temps dure une compétence technique. La question est de savoir combien de fois dans votre vie vous serez capable de vous réinventer pour redevenir pertinent.
On dit souvent que la tech et l’IA nivellent les chances entre le Nord et le Sud. Mais concrètement, l’IA démocratise-t-elle vraiment l’innovation pour les talents émergents, ou risque-t-elle de concentrer encore plus le pouvoir et la valeur entre les mains des géants de la tech occidentaux ?
En réalité, les deux dynamiques existent en même temps. C’est justement ce qui rend cette révolution aussi puissante qu’ambivalente. D’un côté, l’IA démocratise incontestablement une partie de l’accès. Aujourd’hui, un jeune basé à Rabat, Dakar ou Antananarivo peut apprendre, prototyper et tester une idée beaucoup plus vite. Le coût d’entrée pour expérimenter a drastiquement baissé. Nous aidons d’ailleurs des PME à accélérer la création d’applications ou de concepts avec des coûts presque nuls. Passer de l’idée au produit prêt à être mis sur le marché ne coûte aujourd’hui que quelques centaines de dollars, se fait en un temps record, et avec presque zéro compétence en développement. Cela ouvre à tout le monde l’opportunité de tester un projet. Mais de l’autre côté, la concentration des infrastructures matérielles reste le privilège d’une poignée de superpuissances. L’écart physique est béant : en Afrique, à peine 1 % des data scientists ont accès à des processeurs graphiques (GPU) performants. Les statistiques sont tout aussi alarmantes concernant l’hébergement : seulement 1 % des data centers mondiaux se trouvent en Afrique, et à peine 1 % des données générées par le continent y sont stockées. Donc oui, l’IA démocratise les usages ; mais non, elle ne démocratise absolument pas la souveraineté économique. Il y a cependant un facteur qui peut changer la donne : l’open source et les petits modèles de langage (SLM / LLM). Contrairement aux mastodontes propriétaires américains, ces modèles ouverts nécessitent des infrastructures moins lourdes et permettent de garder le contrôle sur notre propriété intellectuelle (IP). On voit d’ailleurs que cette dynamique, portée notamment par des acteurs européens comme le français Mistral, pousse le marché à s’ouvrir. C’est un enjeu hautement géopolitique. Pour nous, l’open source est le moyen le moins cher de déployer une offre technologique souveraine, avec des données locales qui seront hébergées chez nous, et que les entreprises africaines pourront s’approprier plus facilement. Pour l’Afrique, le mot d’ordre est clair : il faut construire des offres, des solutions, des entreprises, et surtout des cas d’usage ancrés localement mais capables de s’exporter.
Si l’on ne forme pas massivement des talents pointus en IA sur le continent, l’Afrique est-elle condamnée à rester une simple consommatrice d’algorithmes pensés par d’autres, ou pire, un simple vivier de petites mains du numérique ?
Le risque est réel, et pour être tout à fait franc, il est possible que nous soyons déjà en retard. Si nous ne formons pas massivement nos talents sur les couches technologiques avancées, comme le data engineering, l’IA appliquée, le cloud, la cybersécurité, le MLOps et surtout la création de produits, beaucoup de pays africains resteront cantonnés aux couches les plus basses de la chaîne de valeur : les micro-tâches, la modération, le support et l’annotation de données. Le danger, c’est de continuer à former des consommateurs d’outils étrangers, ou des exécutants standardisés, et non des bâtisseurs de solutions africaines. C’est un risque que nous avons d’ailleurs déjà vécu lors des vagues technologiques précédentes, notamment avec l’offshoring et les services IT, où une partie des marchés africains s’est positionnée sur la seule exécution. Pourtant, la formation, bien qu’indispensable, ne suffira pas. Pour changer réellement de trajectoire, il faut aligner plusieurs choses en même temps : accéder aux marchés internationaux, accéder au capital et à l’investissement, réduire les coûts de transaction et de paiement, et construire une structure de coûts pays véritablement compétitive. À cela s’ajoute la nécessité de créer des incitations fortes pour retenir les talents et les entreprises localement, tout en maîtrisant des actifs clés que sont la donnée, la distribution et les cas d’usage. Sinon, le constat est cruel: on forme, mais on n’industrialise pas. On crée des compétences, mais pas une économie. D’ailleurs, aujourd’hui, l’innovation en Afrique est extrêmement concentrée. Les investissements dans l’IA sont calqués sur la carte globale des levées de fonds des startups, accaparés par quatre pays anglophones : le Kenya, le Nigeria, l’Afrique du Sud et l’Égypte. C’est une question de mentalité business, de structuration des contrats et de rassurance pour les investisseurs étrangers. Au Maroc, en comparaison, le capital humain coûte cher et le statut d’auto-entrepreneur montre très vite ses limites pour un écosystème technologique qui veut croître. Pour s’en sortir, il faut donc orienter concrètement nos talents vers la création de produits et l’intégration de l’IA dans des secteurs réels comme la santé, l’agriculture, la fintech ou l’éducation. L’enjeu est de développer la capacité à transformer un cas d’usage local en une offre exportable, en construisant des briques différenciantes : des bases de données (datasets) locales, des modèles adaptés et des workflows métier intégrés. Je connais par exemple des startups africaines qui développent des modèles d’IA sur des dialectes non écrits. C’est le type de niche stratégique sur laquelle un géant comme Google ne se positionnera pas spontanément. Pourtant, ces modèles vocaux changent tout : ils permettent à un fermier isolé d’interagir par la voix dans son propre dialecte avec une IA pour connaître la météo ou savoir quelles semences utiliser sur son exploitation. L’Afrique n’est pas condamnée à rester en bas de la chaîne. Mais pour en sortir, il faut impérativement passer d’une logique d’exécution à une logique de création de valeur, en articulant les talents, le marché, le capital, les paiements, les actifs stratégiques et le cadre compétitif. Au fond, c’est exactement ce que certains pays ont réussi à faire ces deux dernières décennies, notamment la Chine : partir de l’exécution, monter progressivement dans la chaîne de valeur, construire des capacités locales, puis créer ses propres plateformes et écosystèmes. La question pour l’Afrique n’est pas de copier ce modèle à l’identique, mais de réussir sa propre trajectoire, plus rapide, plus ciblée, et parfaitement adaptée à ses réalités.
Vous participez activement au lancement de startups et à l’identification de talents, et vous avez une collaboration avec le Gitex et l’IRCAI (International Research Centre on Artificial Intelligence de l’UNESCO) sur le programme AI4SDG. Avec cette vision privilégiée de l’écosystème, que manque-t-il aujourd’hui au Maroc ou à d’autres pays africains pour passer du statut de fournisseur de freelances à celui de véritable hub d’innovation capable de retenir sa création de valeur ?
Il manque en réalité moins de talents qu’on ne le pense. Le Maroc, comme d’autres pays africains, dispose déjà d’un socle réel avec ses universités, ses écoles et ses technoparks. La matière première existe. Le vrai enjeu, c’est la conversion de ce talent en valeur économique. Aujourd’hui, le fossé se creuse au moment du spin-off, c’est-à-dire le passage de la recherche universitaire au marché commercial. Je rencontre d’excellents étudiants en Master ou en Doctorat qui mènent des projets de recherche brillants, mais qui n’ont aucune idée de la façon d’aller sur le marché, de transformer leur concept en startup, ou de trouver des financements. Le résultat est souvent le même : ces talents finissent par subir la fuite des cerveaux s’ils trouvent une opportunité à l’étranger, ou restent cantonnés à des rôles d’assistants académiques. Il y a également un frein structurel et législatif majeur, typique des systèmes universitaires francophones : la gestion complexe de la propriété intellectuelle. Il est aujourd’hui très difficile d’externaliser la propriété intellectuelle née au sein des universités vers des projets portés par des startups. Même si des institutions comme l’UM6P disposent de fonds dédiés à la recherche, cela reste encore trop limité à l’échelle nationale. Ensuite, il manque une véritable densité d’écosystème. Il ne suffit pas d’avoir des talents ; il nous manque des clients, des mentors, du capital, mais aussi des réseaux de distribution, un accès facilité aux marchés et des plateformes de visibilité. Aujourd’hui, on produit beaucoup de talents, mais pas encore suffisamment d’entreprises globales. On est encore trop souvent enfermés dans une logique de prestation de services, et pas assez dans une logique de produits et de plateformes. C’est précisément pour combler ce vide que nous collaborons avec le Gitex Global et l’IRCAI (le centre de recherche sur l’IA de l’UNESCO) à travers le programme AI4SDG (Artificial Intelligence for Sustainable Development Goals). À travers cette initiative menée auprès de 130 étudiants prometteurs, issus de villes comme Oujda, Agadir, Ouarzazate ou Nador, nous aidons ces jeunes à prototyper leurs solutions et à se connecter à l’écosystème. Ce n’est pas un simple hackathon de plus ; c’est un véritable mécanisme de passage à l’échelle. Lors du Gitex, nous leur offrons une scène dédiée (le AI Stage) pour pitcher, la possibilité de publier des articles académiques, et un accès direct à des investisseurs et des réseaux sur plusieurs marchés (Europe, Asie, MoyenOrient). Les meilleurs projets accèdent même au prestigieux label Top 100 de l’UNESCO, ce qui leur donne une visibilité et une crédibilité mondiales. C’est en multipliant ce type de ponts concrets entre les universités, le prototypage, le capital et l’exposition internationale que nous pourrons transformer notre vivier de freelances en véritables hubs d’innovation.
Le décalage entre les besoins du marché mondial et ce que produisent nos universités s’agrandit. Vous qui agissez directement sur le terrain, notamment à travers une ONG dans le monde rural, si vous aviez carte blanche pour réformer l’enseignement supérieur demain, quel serait votre premier chantier pour préparer la prochaine génération ?
Si j’avais carte blanche, je déplacerais immédiatement le centre de gravité de l’enseignement supérieur : nous devons passer d’une culture du diplôme à une culture de la compétence et de sa preuve. Je vous donne un exemple frappant : l’un de nos collègues chez AI in Africa, qui a 35 ans, est aujourd’hui directeur de l’expérience utilisateur pour Ogilvy en Arabie Saoudite, après avoir été directeur MENA chez Deloitte. Il n’a aucun diplôme, il n’a même pas le bac ! Au Maroc, un tel parcours est techniquement impossible, car le point d’entrée pour simplement postuler exige systématiquement un master ou une licence. Il faut casser ce schéma. La preuve de compétence doit primer, et cela passe par la création de portfolios, le travail sur des cas réels et la multiplication des interfaces avec les entreprises. Les universités marocaines les plus performantes, comme l’UM6P ou Al Akhawayn, l’ont d’ailleurs bien compris : elles disposent d’équipes dédiées pour intégrer des stages pratiques, ce qui garantit à leurs étudiants un taux de succès d’insertion extrêmement élevé dès la première année. Mais au-delà de ces exceptions, le modèle global de l’éducation n’a pas changé depuis cent ans. Que ce soit au primaire ou à l’université, l’étudiant reste assis face à une personne qui lui transmet un savoir de manière purement top-down et théorique. Il faut s’inspirer d’universités comme Oxford, qui fonctionnent sur des modèles de coaching pour stimuler la réflexion, tandis qu’au Maroc, nous avons tué la pensée critique de l’école jusqu’à l’université. Or, dans un monde inondé de données (dont beaucoup sont fausses), cette pensée critique est plus vitale que jamais. Autrefois, l’école nous apprenait à vérifier nos sources ; aujourd’hui, face à l’IA, ce tri est devenu très difficile. C’est pourquoi, dans le cadre de AI In Africa, dès 2018, nous avons lancé des programmes dans les collèges pour les 15-18 ans, focalisés sur le project-based learning et le design thinking, pour réveiller cette créativité, cette collaboration et cette communication. Le vrai chantier n’est donc pas d’ajouter un simple cours théorique d’IA au programme, mais de transformer radicalement la manière d’apprendre pour faire de l’étudiant un véritable bâtisseur. Pour résumer ma vision, je citerai l’une de mes phrases préférées de Jean Piaget : “Le but principal de l’éducation est de former des femmes et des hommes capables de faire des choses nouvelles, et non simplement de répéter ce que les autres générations ont fait.” L’université ne doit plus seulement transmettre du savoir ; elle doit former des créateurs.
Propos recueillis par Zineb Jamal Eddine
