Un Maroc émergent : une industrie de défense nationale intégrée et souveraine

Pr Mohamed Amine Issami, enseignant-chercheur, Directeur du Développement, des Relations Internationales et de la Communication au sein du Groupe ISCAE

À l’ère des défis multidimensionnels du XXIᵉ siècle, le Royaume du Maroc se trouve à un carrefour stratégique où se croisent opportunités et menaces. Les mutations géopolitiques, la compétition technologique mondiale et la montée des menaces hybrides – qu’elles soient militaires, cybernétiques ou économiques – soulignent la nécessité pour le pays de renforcer sa souveraineté nationale. Dans ce contexte, la mise en place d’une industrie de défense nationale intégrée, moderne et performante s’impose comme un levier stratégique pour assurer la sécurité du Royaume, soutenir sa croissance économique et consolider son rôle sur la scène régionale et internationale.

PARTIE 1 : Le Maroc à un tournant stratégique

Cette ambition, portée par la Vision éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, ne naît pas d’un isolationnisme stérile, mais d’une prise de conscience réaliste: la dépendance exclusive à l’égard de fournisseurs étrangers pour l’équipement militaire constitue une vulnérabilité stratégique à long terme. Elle connaît aujourd’hui une concrétisation rapide et déterminée, comme en témoigne la décision historique du Conseil des ministres du 1er juin 2024, où le Souverain a approuvé la création de deux zones industrielles dédiées spécifiquement à l’industrie de la défense, conformément à la loi-cadre 10-20.

Ces zones, qui seront gérées par une nouvelle société dédiée, ont pour mission stratégique d’accueillir les industries spécialisées dans la fabrication de matériel de défense et de sécurité, d’armes et de munitions. Cette initiative s’inscrit dans une vision globale de souveraineté, d’innovation et d’autonomie stratégique, visant à doter le Maroc d’une capacité de production, de maintenance et de recherche propre dans le domaine de la défense, tout en capitalisant sur ses ressources industrielles, humaines et technologiques existantes.

Le développement d’une telle industrie ne se limite pas à une dimension militaire : il s’agit d’un projet national de modernisation, capable de stimuler la recherche scientifique, l’emploi qualifié et l’investissement, tout en contribuant au rayonnement du Royaume. La création de ces zones industrielles spécialisées constitue le premier jalon concret d’une stratégie de long terme, démontrant la volonté ferme du Maroc de transformer une nécessité sécuritaire en un atout économique et géopolitique, et de prendre en main son destin sécuritaire et industriel.

Les fondements stratégiques d’une industrie de défense nationale

Le Maroc évolue dans un environnement géopolitique complexe et exigeant. La question du Sahara marocain, les tensions persistantes dans le monde, la présence de groupes armés non étatiques dans la région du Sahel, ainsi qu’une recrudescence des menaces liées au terrorisme et à la cybercriminalité, dessinent un paysage sécuritaire où la vigilance et la capacité d’action autonome sont primordiales. Dans ce contexte, la sécurité nationale devient un impératif absolu de stabilité et de développement, directement liée à la prospérité économique et à la cohésion sociale du Royaume.

Pour faire face à ces défis multidimensionnels, le Royaume doit impérativement adopter une stratégie de défense globale, articulée autour de trois axes fondamentaux et interdépendants. Premièrement, il s’agit de renforcer les capacités de dissuasion et de protection, notamment par la modernisation des équipements militaires et la sécurisation proactive des frontières terrestres, maritimes et aériennes, qui sont les premiers remparts de la souveraineté.

Deuxièmement, assurer la souveraineté technologique est devenu une condition sine qua non. Cela passe par le développement d’une capacité locale de conception, de production et, surtout, de maintenance des systèmes de défense, réduisant ainsi la vulnérabilité liée aux embargos ou aux délais d’intervention des fournisseurs étrangers.

Enfin, cette démarche doit s’accompagner d’une promotion d’une coopération internationale équilibrée et mutuellement bénéfique, fondée non plus sur une relation client-fournisseur, mais sur des transferts de technologies réels et des partenariats stratégiques. L’objectif ultime est d’atteindre une autonomie progressive dans les domaines jugés critiques – allant de la cybersécurité à la production de systèmes aéronautiques légers et terrestres – tout en maintenant et en renforçant l’interopérabilité avec les alliés traditionnels et émergents du Maroc, notamment les États-Unis, la France, l’Union européenne et plusieurs partenaires arabes, africains et asiatiques. Cette autonomie n’est pas une fin en soi, mais un moyen d’accroître la marge de manÅ“uvre et la résilience nationales.

Structuration institutionnelle et gouvernance du secteur

La réussite d’une industrie de défense, secteur par nature stratégique et sensible, repose sur une gouvernance claire, centralisée et efficace, évitant la dispersion des efforts et des ressources. La proposition de créer une Société Anonyme Holding publique dédiée à la coordination de l’ensemble du secteur apparaît comme une piste des plus pertinentes. Placée sous le Haut patronage royal, cette structure fédérerait les compétences des acteurs économiques nationaux autour d’une mission fondamentale : centraliser la planification stratégique, superviser la mise en Å“uvre et gérer de manière intégrée l’ensemble des projets de défense, garantissant ainsi une vision unifiée et durable.

Elle serait chargée d’optimiser l’allocation des ressources financières et humaines, souvent rares, en les orientant vers les projets les plus porteurs et les plus alignés sur la stratégie nationale. Un de ses rôles clés serait de favoriser la synergie entre les forces armées, les industriels et les institutions de recherche, brisant les silos qui peuvent parfois entraver l’innovation. Enfin, elle assurerait la cohérence stratégique entre les politiques industrielles, technologiques et de défense nationale, garantissant que les investissements consentis servent une vision d’ensemble.

Cette Holding constituerait ainsi l’instrument clé de pilotage, garantissant la transparence, la rationalisation des investissements et la continuité des programmes sur plusieurs décennies, au-delà des cycles politiques. Elle pourrait s’inspirer de modèles internationaux éprouvés tels que EDGE Group aux Émirats arabes unis, ou des géants comme Thales en France, tout en adaptant son fonctionnement et sa culture aux spécificités institutionnelles et aux réalités socio-économiques marocaines. 

Parallèlement, l’institution militaire doit occuper une place centrale dans la démarche industrielle. Elle ne doit pas être un simple utilisateur final passif du matériel, mais un acteur actif et intégré dans le processus de conception, de validation technique et opérationnelle, et de maintenance des systèmes de défense. L’implication directe des Forces Armées Royales (FAR) dans le développement technologique permettra d’aligner étroitement les innovations industrielles sur les besoins opérationnels réels du terrain, garantissant ainsi la cohérence, la robustesse et l’efficacité des équipements produits.

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