Interview de Mourad El Mahjoubi, Directeur général de Visiativ Africa
Quel regard portez-vous sur la stratégie Maroc Digital 2030 par rapport aux précédentes stratégies de 2010, 2013 ou 2020 ?
La stratégie Maroc Digital 2030 marque un tournant structurant par rapport aux précédents plans, qui ont permis d’initier une dynamique, mais qui restaient souvent sectoriels et peu coordonnés. Cette nouvelle feuille de route se distingue par une approche plus transversale et systémique, à la fois ambitieuse et pragmatique. Elle s’articule autour de plusieurs axes forts : la digitalisation des services publics, la stimulation de l’économie numérique, le développement des talents et compétences digitales, et la souveraineté technologique. Nous saluons particulièrement l’accent mis sur l’interopérabilité des plateformes publiques, avec des référentiels communs, le partage sécurisé des données entre administrations et la mutualisation des infrastructures marocaines, telles que le cloud. Ce sont autant de leviers qui peuvent réellement accélérer la transformation digitale du pays et bénéficier aux entreprises comme aux citoyens.
La stratégie met justement l’accent sur la digitalisation des services publics : comment évoluent les ministères et leurs administrations, notamment ceux que vous accompagnez ?
Nous constatons une réelle dynamique au sein de plusieurs ministères et organismes publics. Beaucoup ont dépassé le simple objectif de numérisation et dématérialisation pour s’engager dans la refonte profonde de leurs processus internes, avec l’ambition de proposer des plateformes technologiques alignées avec les tendances actuelles sur le volet numérique, afin de répondre aux besoins des entreprises et des citoyens. On observe une vraie rupture depuis la pandémie de Covid-19, avec une réelle prise de conscience des enjeux. Cette évolution se manifeste notamment par des projets de portails intégrés, de guichets uniques intelligents ou encore de systèmes d’information métiers plus agiles. Les administrations que nous accompagnons expriment un besoin croissant de flexibilité, d’ergonomie et de rapidité dans le déploiement des services, avec une attention accrue portée à la qualité de l’expérience utilisateur.
La technologie étant de plus en plus accessible, est-ce simplement la résistance au changement qui freine parfois la transformation et explique les grandes disparités dans le secteur public ?
Il est vrai que lorsque l’on évoque les freins de la transformation, on positionne de suite la résistance au changement. Il y a certes une démarche de sensibilisation et d’acculturation qui est indispensable pour avancer, mais cette perception masque aussi souvent des réalités plus profondes : disparités en matière de gouvernance, complexité des processus d’achat publics, manque de moyens techniques ou humains et interconnexion insuffisante entre les différents systèmes. À cela s’ajoute une faible capitalisation sur les retours d’expérience entre administrations, ce qui freine la réplication des bonnes pratiques. La transformation digitale suppose un effort global de structuration, d’alignement stratégique et de montée en compétences. Autant d’éléments encore très variables selon les entités publiques.
Vous accompagnez également le secteur privé : en quoi Maroc Digital 2030 peut-elle soutenir l’économie numérique concrètement, des startups aux grandes entreprises, en passant par les PME ?
Cette stratégie pose les bases d’un environnement numérique plus attractif et structuré. Pour les startups, elle peut faciliter l’accès aux données, aux API [Application Programming Interface ou interface de programmation d’application, NDRL] publiques, par exemple pour développer des applications, ainsi qu’à des financements orientés innovation. Pour les PME, elle ouvre la voie à des plateformes collaboratives pour accompagner les porteurs de projets, à des dispositifs de formation et à une plus grande intégration dans les chaines de valeur digitales. Quant aux grandes entreprises, elles y trouvent un cadre favorable à l’open innovation et à la dématérialisation à grande échelle. L’effet le plus vertueux serait une montée en maturité numérique de l’ensemble du tissu économique. Maroc Digital 2030 peut ainsi devenir un catalyseur de compétitivité et de création de valeur, à condition de renforcer les passerelles entre les acteurs publics et privés.
Quels sont, d’après vous, les grands enjeux actuels pour les entreprises marocaines : Data, IA, Cloud, connectivité, ressources humaines, ou encore acculturation digitale ?
Tous ces leviers sont liés. La priorité numéro une, à mon sens, reste la maîtrise de la donnée : collecte, qualité, sécurité et gouvernance. Sans une stratégie claire autour de la Data, l’IA et les autres technologies restent des promesses abstraites. Aujourd’hui, la plupart des entreprises marocaines manquent encore d’une vision structurée sur le cycle de vie de la donnée, ce qui freine l’exploitation de leur capital informationnel. Par ailleurs, il faut également développer les compétences en interne, acculturer les équipes au numérique, à l’Intelligence Artificielle et faire évoluer la culture d’entreprise vers plus d’agilité, de collaboration et d’ouverture. Le Cloud, l’IA ou l’IoT ne sont que des moyens : c’est leur usage stratégique qui fera la différence.
Qu’en est-il de la cybersécurité, dont on parle beaucoup ces derniers temps ? Est-ce le talon d’Achille des projets ?
Le sujet est effectivement devenu central. Le Maroc a pris conscience de la vulnérabilité des organismes par rapport à leur sécurité, comme l’ont montré certains incidents récents. Ces événements rappellent que la transformation digitale ne peut se faire sans un investissement massif et constant dans la cybersécurité. Les entreprises doivent anticiper les risques de fuites, de pertes ou de cyberattaques, et adopter des politiques de conformité solides. Le cadre législatif évolue et les initiatives nationales se multiplient. Mais la cybersécurité doit être pensée comme un pilier stratégique et non pas un simple enjeu technique. « La transformation digitale ne peut se faire sans un investissement massif et constant dans la cybersécurité. » Cela suppose une gouvernance claire, des dispositifs de supervision actifs, et une sensibilisation continue des utilisateurs. En ce sens, oui, la cybersécurité peut devenir le talon d’Achille des projets de transformation si elle n’est pas inscrite comme un prérequis dès l’élaboration de la stratégie digitale.
Quel conseil donner aux entreprises qui veulent accélérer leur transformation ?
D’abord, ne pas chercher à tout faire d’un coup : il vaut mieux démarrer par un cas d’usage concret, bien cadré, qui permet d’engager les équipes, d’expérimenter, de tirer des leçons et de capitaliser. Ensuite, il est fondamental de choisir les bons partenaires : des acteurs qui maîtrisent non seulement les technologies, mais surtout les enjeux spécifiques du secteur public ou du métier. Car la réussite d’un projet numérique ne tient pas seulement au code, mais à la capacité à comprendre la réalité terrain, les contraintes réglementaires, et les attentes des usagers. Enfin, ne pas avoir peur des nouvelles technologies : IA, RPA (Robotic Process Automation), plateformes low-code/no-code, etc. Ces outils permettent d’accélérer à moindre coût, à condition d’être bien encadrés. L’innovation n’est plus une option : c’est un levier de résilience et de compétitivité.
Propos recueillis par Thomas Brun
