Entrepreneuriat féminin – Lever les freins et soutenir les porteuses de projet

Entrepreneuriat féminin : une dynamique et des entraves

Les femmes cheffes d’entreprises sont confrontées à de nombreux défis structurels tels que l’accès au financement, le poids des modèles sociaux traditionnels ou la gestion de la vie de famille. Toutefois, des initiatives d’accompagnement ont vu le jour ces dernières années pour les aider à faire face à ces obstacles et les encourager à lancer leur projet.

Décembre 2024. Les derniers chiffres sur l’entrepreneuriat féminin sont rendus publics par l’Observatoire marocain de la très petite et moyenne entreprise (OMTPME). Première information importante : seulement 15 % des entreprises au Maroc sont dirigées par des femmes, un chiffre qui est presque le même depuis 2020.

Pour ce qui est de la répartition géographique, on apprend que « 17,6 % des entreprises sont dirigées par des femmes dans la région de Marrakech-Safi, contre 16,6 % à Rabat-Salé-Kenitra et 15,6 % à Casablanca-Settat, des taux qui dépassent légèrement la moyenne nationale. » Quant aux secteurs économiques les plus féminisés, le rapport note « une forte présence dans la santé humaine et l’action sociale (40 %), ainsi que dans les services, notamment la coiffure et les soins de beauté (30 %), et l’enseignement (30 %). » 

Les pans économiques les moins investis par les femmes sont les secteurs des transports et entreposage, des industries extractives et de la construction avec des taux inférieurs à 10 %. Autre constat majeur : l’entrepreneuriat au féminin est en majorité de petite taille. Une réalité confirmée par les chiffres. En effet, la note d’information du Haut-Commissariat au Plan (HCP) publiée à l’occasion de la journée internationale des femmes du 8 mars 2021 montre que les femmes dirigeantes sont plus présentes dans les très petites entreprises (13,4 %) et au sein des petites et moyennes entreprises (10,2 %).

La majorité des employeuses sont des chefs de petites entreprises et microentreprises ou encore des commerçantes, des associées dans des coopératives, des vendeuses ambulantes… Si ce n’est pas dans l’informel, les entreprises dirigées par les femmes sont principalement des petites structures, surtout dans le secteur des services. Cela est dû à la facilité de création de ces entités qui ne demande pas un coût initial de lancement très élevé. Les femmes sont également très présentes en tant que cheffes d’entreprises dans les TPE, du fait aussi de l’environnement réglementaire propice à ce genre d’entreprises, en plus des possibilités de bénéficier des programmes de soutien et de financement. 

D’ailleurs, les premières entreprises féminines au Maroc étaient des microentreprises de type familial. Cela permettait aux femmes de proposer leurs services depuis leur foyer et de concilier leur activité domestique et professionnelle. Par la suite, beaucoup de femmes ont opté pour l’entrepreneuriat par nécessité, du fait de la difficulté d’intégrer autrement le marché du travail.

Le nerf de la guerre

Si des freins à l’entrepreneuriat existent pour les deux sexes, elles sont plus structurelles pour les femmes. Et cela concerne en premier lieu l’accès aux financements. Dans le rapport de l’OMTPME, on peut lire que « seules 14,6 % des entreprises dirigées par des femmes accèdent au crédit bancaire, et que leur part dans l’encours total des crédits bancaires ne dépasse pas 11,3 % ». 

Que dire du monde rural où l’entrepreneuriat au féminin se concentre dans les coopératives et les structures sociales et solidaires. Dans les campagnes marocaines, les entrepreneures peinent à trouver un apport financier de départ et se limitent en général à investir leurs fonds propres… L’accès au financement représente donc un obstacle majeur au développement de l’entrepreneuriat féminin. 

En général, les femmes ont moins de ressources personnelles pour se lancer dans l’aventure entrepreneuriale et font face à un accès limité aux prêts bancaires. Une étude menée par Visa en 2022 révèle que « 50 % des femmes entrepreneures au Maroc ont du mal à obtenir un financement pour leurs projets, et que près de sept femmes sur dix puisent dans leurs épargnes personnelles pour lancer leurs entreprises. » De plus, les femmes leaders de petites et de micro-entreprises ou engagées dans des coopératives ont un problème d’accès à l’éducation financière, ce qui ne leur permet pas de profiter de l’offre existante. 

Autre frein de taille, les normes socioculturelles qui définissent les rôles traditionnels des femmes, voire les secteurs économiques dont elles seraient naturellement exclues. Des assignations sociales dues à la répartition genrée des rôles. Ce qui est encore plus valable dans le monde rural où les femmes sont assignées au travail non rémunéré, que ce soit dans les champs agricoles ou dans les activités artisanales. Troisième frein : l’accès aux réseaux, indispensables pour l’évolution d’une entreprise. De manière générale, les femmes entrepreneures sont moins connectées aux réseaux professionnels que les hommes. Or, le « relationnel » permet l’accès à l’information et donc à des opportunités commerciales. Dans le même sillage, une grande partie des femmes entrepreneures souffre d’un manque de culture numérique, ce qui affecte leur capacité à évoluer et à atteindre des marchés plus importants.

Accompagnements sur mesure

Outre les programmes de soutien généralisé à l’entrepreneuriat tels que Forsa, des programmes d’accompagnement spécialement dédié aux femmes ont vu le jour ces dernières années, notamment dans les secteurs encore peu investis par elles. En mai dernier, le Ministère de l’Industrie et du Commerce a mis en place en partenariat avec l’Association des Femmes Chefs d’Entreprises du Maroc (AFEM) le programme « She Industriel » visant à renforcer l’entrepreneuriat féminin dans le secteur industriel national.

Cette initiative vise à « encourager les femmes à créer leurs propres entreprises dans les différents secteurs industriels en leur offrant un soutien complet et adapté pour concrétiser leurs projets d’investissement ». L’objectif est d’apporter un accompagnement sur mesure à plus de 2200 femmes en moins de deux ans. L’État souhaite aussi agir via les incubateurs sociaux. En janvier 2023, le Ministère de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille a annoncé la création de douze incubateurs sociaux de référence à l’échelle nationale. 

En partenariat avec les Conseils régionaux, le Ministère a également lancé le programme « Al Jisr pour l’autonomisation et le leadership » dont l’objectif est de former et d’accompagner 36 000 femmes. 

Au niveau régional, le CRI Fès-Meknès a par exemple lancé en 2021 le programme « Sayidati Al Moukawila », en partenariat avec l’Association des femmes entrepreneures (ESPOD) et le Crédit du Maroc (CDM), au profit de cheffes d’entreprises de TPME. Près de 500 femmes entrepreneures ont bénéficié de formations qui leur ont facilité l’accès au financement, structuré les idées de projet, favorisé le réseautage et le parrainage. Le secteur privé propose également des initiatives d’accompagnement et de financement. C’est le cas d’« Ilayki Invest », le programme d’Attijariwafabank dont le modèle repose sur le co-financement ou encore Women in Business (WIB), un programme qui de la Banque européenne pour la reconstitution et le développement (BERD) en partenariat avec la BMCI et Bank of Africa. Cette dernière initiative touche les femmes professionnelles opérant dans un cadre libéral ainsi que les dirigeantes de TPME marocaines. 

Les bénéficiaires peuvent ainsi bénéficier d’un financement, mais aussi d’outils de diagnostic, de business coaching et conseil, de formation et développement des compétences managériales ainsi que de mentoring et réseautage. Notons enfin, le programme Women Greenpreneur, opéré par l’incubateur social et green-tech Bidaya, dédié aux projets verts portés par une ou des femmes et ayant un modèle économique viable.

Toute ces initiatives témoignent d’une dynamique dont la ligne directrice est de favoriser l’accès des femmes chefs d’entreprises et de startups au capital, mais aussi à l’expertise et aux réseaux. Mais, il reste beaucoup à faire pour rendre cet entrepreneuriat féminin plus solide et créateur d’emplois. Sur le court terme, il faudrait développer davantage les formations entrepreneuriales à destination des femmes, investir dans l’économie numérique ou encore adapter les offres financières aux besoins des femmes entrepreneures. À plus long terme, il est essentiel de s’attaquer aux contraintes socioculturelles qui freinent l’émancipation économique des femmes. Le Global Gender Gap Report, le dernier rapport mondial sur les inégalités femmes-hommes du Forum économique mondial dévoilé en juin 2024, classe le Maroc à la 137e place sur 146 pays, et à la 141e position en ce qui concerne la participation des femmes au marché du travail, l’égalité salariale et la présence des femmes aux postes de direction.

                                                                                             Younes Baâmrani

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