Entrepreneuriat féminin – Lever les freins et soutenir les porteuses de projet

Samira Mizbar : « Le taux d’activité des femmes, déjà faible, ne cesse de baisser »

Entretien avec Samira Mizbar, sociologue

Comment expliquer le faible taux d’activité des femmes au Maroc, qui se situe autour de 20 % ?

Depuis plusieurs années, la baisse tendancielle du taux d’activité, en particulier celui des femmes, est l’un des principaux traits du marché du travail au Maroc. Il est très important de souligner qu’il s’agit là de la conséquence à la fois de la transformation radicale de l’économie mal encadrée et d’une transition démographique avancée. Le taux d’activité a baissé de près de 10 points entre 2000 et 2024, et ce, dans les deux cas, global et féminin.

Clairement, l’économie n’absorbe pas la masse des travailleurs disponibles dans le marché du travail. Mais de quelle économie et de quels travailleurs parle-t-on ? Cette situation interroge aussi bien le système d’éducation et de formation, que la nature de la transformation de l’économie et du tissu économique en devenir. Sur ces questions générales qui restent à étudier de manière approfondie se greffent les préoccupations liées à l’activité de la femme, dont le taux d’activité, déjà faible, ne cesse de baisser.

Il est essentiel de sonder finement le sujet par des études dédiées de microsociologie pour éviter les idées toutes faites et les préjugés habituellement admis qui ne font qu’ajouter encore plus de confusion, empêchant ainsi de se saisir du problème sérieusement et de trouver des solutions. Il est par exemple tentant de donner une explication culturelle à cette « désertion » des femmes du marché du travail, préférant rester chez elles pour s’occuper de leurs familles plutôt que de participer à la constitution d’un patrimoine familial. Dans quelle mesure cette explication serait réaliste ? En 2025, est-il vraiment raisonnable de croire que les familles préfèrent vivre avec moins de revenu disponible dans un contexte où absolument tout est marchandisé ? Je ne le pense pas.

La situation est grave : alors que la généralisation de l’éducation primaire et du secondaire collégial est quasi totale, avec une égalité de genre presque parfaite, il est inconcevable que cette montée en compétences ne se traduise pas par une amélioration de l’accès de la femme à l’emploi. Le désengagement de la femme active des affaires domestiques aurait dû permettre le développement de tout un pan de l’économie dédié à l’accompagnement et l’encadrement des individus, aux services à la personne et au bien-être. Celui-ci reste bien insuffisant et surtout hors de portée pour la majorité des ménages. La problématique de la constitution et du renforcement d’une classe moyenne solide est directement posée. De fait, une croissance économique portée par une dynamique de consommation endogène reste encore un vœu pieux.

Plusieurs hypothèses expliquant le retrait de la femme du marché du travail peuvent être émises basées sur des observations objectives. La poursuite des mutations de la structure familiale a eu un impact direct sur la femme : alors que les soins à la personne, dont les enfants et les personnes âgées, étaient auparavant assurés par plusieurs personnes de la famille, la nucléarisation des familles a isolé les mères. 

Ce mouvement a été accompagné par l’individualisation de l’enfant auquel il a fallu apporter plus d’attention, apportant une charge de travail supplémentaire aux femmes. La perte de la mutualisation des efforts domestiques a eu des conséquences directes sur la charge de travail des femmes qui se sont retrouvées à assumer seules ces fonctions, sans que l’homme ne soit associé à la nouvelle organisation familiale, encore moins l’État. Quasiment tous les services de l’écosystème de l’enfant ne se sont développés que très lentement et à des prix rédhibitoires. Aussi, aucune réflexion n’a été menée sur le temps de travail et notre relation au travail, même après la pandémie de la Covid 19 qui pourtant promettait de remettre en cause beaucoup de certitudes sur l’organisation de nos vies.

Entre des ménages en quête de bien-être, un fort besoin d’émancipation des femmes, des revenus limités et des services coûteux, la femme se trouve entre le marteau et l’enclume à gérer les seules ressources en sa possession au prix de beaucoup de frustrations dont peu font écho. 

Une autre piste importante à explorer concerne le monde du travail. Les obstacles s’accumulent à toutes les étapes de la vie professionnelle : l’accès à l’emploi (le territoire de recherche d’emploi des femmes est plus restreint que celui des hommes qui n’hésitent pas à voyager pour obtenir un poste… ou une promotion d’ailleurs), les parenthèses de carrière (trois étapes sont critiques : le mariage, l’arrivée du premier enfant qui freine l’engagement de la femme dans le travail et celui du troisième enfant qui souvent marque son arrêt définitif), un ascenseur professionnel très lent (un accès aux postes de responsabilité tard dans la carrière, un plafond de verre certain). S’ajoutent à ces aspects le harcèlement psychologique et quelquefois sexuel fréquemment rapportés dans les récits de vie et les enquêtes. Je renvoie à ce sujet aux études du HCP sur les violences à l’égard des femmes.

Dans ce contexte, il est pertinent d’envisager que les femmes n’intègrent plus le marché de l’emploi pour son coût : si une grande partie du revenu de la femme va être utilisé dans le financement des tâches qu’elle ne peut plus assumer du fait de son emploi, ou si la femme perd beaucoup en termes de dignité, la décision de travailler ou non se pose avec acuité.

Au-delà de toutes ces préoccupations, entre avoir une source supplémentaire de revenus pour améliorer le bien-être de la famille et s’en priver pour une raison quelconque, le choix devrait être vite fait. Étant donné les transformations structurelles que connait le pays, il serait difficile pour la société de continuer à supporter la frustration de ne pas avoir la possibilité de choisir sa vie. Aussi, il est urgent que l’État prenne en charge ce sujet. Il est partout déclamé que la famille est une institution importante au Maroc : il est temps de le démontrer en rétablissant plus de justice dans les relations entre hommes et femmes au lieu de leur assigner des rôles sociaux, plus fantasmés que réels d’ailleurs, et dans tous les cas de figure complètement stériles en 2025.

En général, quels types d’activités et de métiers sont investis par les femmes ?

Elles occupent tous les types de métiers, y compris ceux qui longtemps ont été considérés comme masculins, tels que conducteurs de travaux, architectes, chefs de chantier, manutentionnaires, policiers, militaires, chauffeurs de taxis ou de camions, pour ne citer que ceux-là. 

Cette extension des domaines d’intérêt est une conséquence directe de la performance du système éducatif, plus inclusif, avec notamment le développement de la formation professionnelle, mais aussi de changements sociétaux de fond vers l’économie du savoir et de la connaissance.

Mais grosso modo, la structure de l’emploi des femmes n’évolue que très lentement. Longtemps acculées à des emplois d’aide familiale agricole, les choses changent peu à peu. Ainsi, c’est le secteur de l’agriculture, la forêt et la pêche qui embauche le plus de femmes, suivi des services et dans une moindre mesure de l’industrie, y compris l’artisanat. Près de 7 femmes actives occupées sur 10 sont des ouvrières ou des manœuvres agricoles ou de la pêche, des manœuvres non agricoles ou des manutentionnaires des petits métiers, des employées, des artisanes ou des ouvrières qualifiées des métiers artisanaux. Les cadres supérieures et les membres des professions libérales, et les exploitantes agricoles représentent moins de 10 % chacun. Enfin, dans l’entreprise, la proportion des entreprises dirigées par des femmes s’élève péniblement vers 15 % sans l’atteindre encore, notamment dans les services et le commerce, alors qu’un peu moins du quart des postes là responsabilité dans la fonction publique est occupé par des femmes. 

Aujourd’hui, quelle est la place des femmes dans l’entreprise marocaine ?

Elle est partout et son sort est irrémédiablement lié à l’amélioration des conditions de travail des employés, travailleurs et travailleuses. Ce sujet n’est pas anodin. On ne peut continuer à envisager l’entreprise de manière traditionnelle, pour ne pas dire conservatrice, pour une simple raison : la transition démographique. Garder une masse de jeunes sans travail est potentiellement dangereux pour la stabilité sociale. 

Chacun devrait pouvoir étudier, subvenir à ses besoins, construire une famille, vivre dignement et participer à la prospérité du pays. Lorsqu’on parle des jeunes, on parle de personnes qui ont grandi avec une ouverture sur le monde, notamment via internet. Aujourd’hui les milleniums ont 45 ans et constituent avec les générations Z et alpha, une grande partie de la population. Tous ont l’horizon comme limite et des exigences concernant la manière dont ils veulent vivre et leur relation à l’autorité. Cela interpelle particulièrement le monde de l’entreprise : comment organiser le travail pour tirer le meilleur de ces jeunes de plus en plus éveillés, de mieux en mieux formés en leur permettant d’avoir une vie sociale et personnelle épanouissante ? Cette question n’est encore abordée nulle part, pourtant la question du temps de travail et de sa qualité sera déterminante dans les prochaines années. Sans cela, les jeunes, femmes en tête, iront vers d’autres cieux vivre des aventures plus passionnantes que ce que le Maroc leur propose actuellement. 

Clairement, la position de la femme en entreprise ne pourra évoluer que si l’entreprise et son management changent.

Quels sont selon vous les principaux freins qui se posent devant l’entrepreneuriat féminin ?

La question de l’entrepreneuriat en général est problématique au Maroc. On ne peut demander à une personne qui a été éduquée à être docile et à suivre des instructions toute son enfance de devenir entrepreneur. Pour les filles, c’est pire puisqu’elles sont aussi confrontées, dès leur plus jeune âge, à l’injonction de devenir de bonnes épouses dévouées, de bonnes mères consacrées à leurs enfants, et dans tous les cas de figure, de prendre la place qui leur est octroyée. Pour devenir entrepreneur, il faut oser. Or, tout dans notre vie sociale nous enjoint de rester dans un cadre défini et de jouer le rôle qui nous est accordé.

Cela dit, de nombreux programmes ont été lancés pour stimuler l’entrepreneuriat, notamment féminin. Les principaux freins que j’ai pu observer sur le terrain concernent outre les questions de soutien au lancement et à la mise en route des projets, la durabilité de leur financement pour leur croissance et surtout l’accompagnement des porteurs sur le long terme. Les accidents de parcours sont nombreux et quelquefois imprévisibles, voire improbables. Le contexte de mise en œuvre des projets est très important et souvent les difficultés d’enclavement des projets restent insurmontables en l’absence d’une volonté politique de renforcer et moderniser les infrastructures du pays hors littoral atlantique. La question de l’écoulement des marchandises est aussi importante. L’intégration des projets dans des chaines de valeur plus grandes est très difficile, les acteurs sectoriels importants demandant des garanties difficiles à donner.

Un autre aspect mériterait d’être cité : les institutions peinent à suivre les idées de projet innovantes. Par facilité, certainement, mais aussi parce que les procédures administratives sont souvent lourdes engageant de nombreux acteurs. Au final, les mécanismes se ressemblent : un portefeuille de projets finançables et des commissions de validation composées de plusieurs acteurs institutionnels de divers horizons et aux objectifs immédiats souvent opposés. L’innovation suppose d’avoir des interlocuteurs et partenaires suffisamment informés pour pouvoir accompagner efficacement les acteurs. Dans un contexte où les institutions de l’État perdent de plus en plus de pouvoir, il semble difficile de demander aux fonctionnaires de faire le job efficacement tout simplement parce qu’ils n’en ont pas les moyens. 

Quid des professions libérales, médecins, avocates… ?

Les professions libérales sont souvent choisies par les femmes d’une part pour la liberté de gestion du temps de travail qu’elles rendent possible, d’autre part pour l’autonomie qu’elles proposent. On parle par exemple beaucoup de féminisation des métiers de la santé (médecine générale, certaines spécialités au-delà de la pédiatrie et de la gynécologie, pharmacie, médecine dentaire, infirmerie, etc.). Par contre, le métier d’avocat ne connait l’intérêt massif des femmes que récemment même si la profession a été ouverte aux femmes depuis 1963. Si elles représentent moins du quart des avocats, elles n’ont pas encore réussi à atteindre le poste de bâtonnier. 

Le métier de notaire peut aussi être cité, ou encore, depuis peu, celui de adoul.

Il s’agit véritablement d’une conquête des professions libérales par la femme. Les déterminants de l’accès de la femme à ces métiers sont alors directement liés au niveau de vie sociale de leurs parents, ou pour le dire autrement, aux classes sociales auxquelles ils appartiennent. Pour s’installer dans son propre cabinet, il faut investir. Quand l’argent est disponible, ces métiers constituent un ascenseur social formidable qui entraine le développement de nombreux postes d’emploi en aval. Quand il ne l’est pas, les crédits freinent pendant une période l’épanouissement de ces entreprises.

Que faut-il faire pour voir plus de femmes entrepreneures et plus de femmes dans des postes de décision ?

Ce n’est pas l’ambition qui manque, mais les moyens. Tant que tout le poids de la gestion domestique des foyers reposera sur les femmes, elles ne pourront pas se libérer pour d’autres activités. L’économie du pays est la grande perdante de cette situation qui sous-emploie, voire ignore, une grande partie de la société. Agiter l’ombre d’un déterminisme alimenté par la religion est complètement improductif dans un contexte où les jeunes générations sont déjà radicalement différentes de leurs ainées. Cet aveuglement et l’immobilisme qui caractérise l’action publique sur le sujet ne peuvent être que suicidaires dans un contexte de recomposition profonde de l’économie mondiale et des équilibres géostratégiques. Aussi, le Maroc ne peut faire l’économie du développement d’un l’État social qui accompagnerait les familles dans leur croissance vers plus de bien-être et de confiance. L’autre point essentiel à mon avis est la question de la gestion du temps de travail. Travailler moins pour que tous travaillent et mieux vivre ensemble, hommes et femmes, serait peut-être une piste à envisager sérieusement. S’il y a bien une chose qui ne peut avoir de valeur tant elle est précieuse, c’est bien le temps accordé aux siens et aux autres, aussi bien pour l’homme que pour la femme. Avoir du temps pour entretenir le lien social aurait nécessairement des impacts positifs sur tous, améliorant la productivité de chacun et ouvrant des perspectives nouvelles à chacun. C’est tout ce que nous souhaitons pour nos concitoyens. 

Younes Baâmrani

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