Abderrahmane Rahoule : 60 ans de création

La rétrospective présentée à la galerie casablancaise African Arty retrace 6 décennies de travail en peinture, sculpture et céramique.

C’est le bilan d’une vie presque entièrement dédiée à l’art. À 80 ans, Abderrahmane Rahoule présente sa première rétrospective, depuis ses premiers travaux réalisés à l’École des Beaux-Arts de Casablanca – dont il fut plus tard le directeur – jusqu’à ses œuvres contemporaines. On chemine dans l’espace lumineux de la galerie comme dans le temps, entre des toiles, des sculptures et des créations en céramique, trois modes d’expression qui font la singularité de cette œuvre à la fois cohérente et renouvelée.

Expressions complémentaires

« Les trois sont complémentaires », explique l’artiste, qui raconte une vie de création, « nuit et jour », le travail se poursuivant au gré des inspirations dans son atelier à la maison et son atelier à l’extérieur. « Dans les sculptures, je recherche les formes, la stylisation des personnages, réalisés avec une seule couleur, naturelle. Dans la peinture, ce sont les mêmes personnages, mais en couleurs. Et dans la céramique, j’ai la possibilité d’utiliser plusieurs couleurs. » Cet intérêt pour la couleur l’a toujours amené à rechercher la manière de créer les siennes propres : « je n’allais pas me contenter d’utiliser celles des artisans… Je fais donc mes couleurs, en mélangeant du cuivre, du cobalt, de l’oxyde de fer pour la céramique, pour donner à la terre cuite cette patine qui lui confrère l’aspect du bronze – car pour le bronze, il faut des moyens, tout un atelier avec un matériel spécifique. »

Son œuvre récente se veut dans une certaine mesure une relecture de ses travaux des années 1960 : « les couleurs sont plus chaudes, plus vivantes aujourd’hui, car je n’avais pas les moyens de travailler certains matériaux à l’époque ». Aux couleurs mates, dans les ocres et les bleus nuit des premières œuvres succèdent donc des jaunes, des orangés vifs. C’est du reste pour leur travail sur la couleur que Abderrahmane Rahoule revendique l’influence de deux artistes : le sculpteur britannique Henry Moore, « pour sa technique de patinage en une seule couleur », et le peintre franco-russe Nicolas de Staël, « pour ses aplats ton sur ton ».

Autre fil conducteur de cette œuvre importante, la ville, avec ses volumes. « Je suis natif de Derb Sultan, où il y a ces constructions emboîtées. Avec mes couleurs, je montre aux gens ma nostalgie pour mon quartier ». Les natures mortes des périodes plus récentes s’inspirent des paysages urbains. Abderrahmane Rahoule, qui a beaucoup côtoyé le groupe de Casablanca, Mohammed Melehi, Mohammed Chabâa, Farid Belkahia, a eu l’occasion avec eux de partager les réflexions sur l’art intégré à l’espace. « J’ai travaillé à des maquettes dans leurs ateliers ». D’où les fresques qu’il a réalisées dans les espaces publics ou pour des sociétés, des banques : « C’est grâce à moi que la céramique s’est imposée dans les arts plastiques au Maroc », insiste-t-il, fier d’avoir peint deux fresques de 60 mètres carrés, une à Oujda et une à Casablanca. Il a aussi participé au premier festival d’Asilah et se souvient avec enthousiasme d’être allé réaliser une sculpture sur neige, avec Mohammed Chabâa, au Canada. Il se rappelle encore de l’expérience collective menée pendant un an à l’hôpital psychiatrique de Berrechid, avec Chaïbia et même une participation de Nass El Ghiwane, pour amener à reconsidérer le statut des malades, grâce à l’art. « C’était une expérience extraordinaire ! », conclut cet artiste si discret. Cette joie de travailler, on la ressent dans chacune des œuvres présentées.

Kenza Sefrioui

Galerie African Arty, 30 rue Zahrat Aloualoua, Casablanca

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