Agriculture : quelles solutions face à la crise climatique ?

Rachida Mehdioui : « L’agroécologie est l’avenir, car elle nous permettra d’assurer la souveraineté alimentaire du pays »

Entretien avec Rachida Mehdioui, Présidente du Réseau des initiatives agroécologiques au Maroc (RIAM) et consultante en environnement, développement durable et agriculture durable. 

Qu’est-ce que l’agroécologie ?

L’agroécologie s’oppose au modèle agricole conventionnel, car elle s’appuie sur des techniques agricoles traditionnelles et propose des innovations comme l’arrêt du labour, le recyclage de la matière organique (compost, engrais verts), la lutte biologique contre les nuisibles, la diversification des cultures, la valorisation des variétés locales reproductibles, la production de semences diversifiées, et une forte intégration agriculture-élevage. Ces pratiques visent à créer des écosystèmes agricoles vivants, à encourager les interactions biologiques et à optimiser les ressources. L’objectif est de rendre les fermes plus efficientes et autonomes en limitant les apports extérieurs. L’agroécologie se distingue aussi de l’agriculture biologique, qui, même sans utiliser d’intrants chimiques, privilégie la monoculture et le labour qui détruit la vie du sol. L’agroécologie, elle, favorise la biodiversité et contribue à la préservation de l’eau.

Quelle est la mission principale du Réseau des initiatives agroécologiques au Maroc (RIAM) ?

Le RIAM est un réseau qui est né d’une volonté de plusieurs personnes qui pratiquent l’agriculture écologique et qui n’étaient plus convaincues par l’agriculture conventionnelle et l’utilisation massive des pesticides. Il a été créé officiellement en 2015, mais il a été constitué en 2013 suite aux premières rencontres nationales du Réseau des initiatives agroécologiques au Maroc. Celles-ci visaient à mettre en avant l’agroécologie comme alternative à la dégradation massive des patrimoines nourriciers, à l’insécurité alimentaire, à la pauvreté et à l’exode des populations paysannes vers les centres urbains.

Aujourd’hui, nos objectifs sont de : faciliter la communication et la collaboration entre les acteurs de l’agroécologie à travers l’échange d’informations, la capitalisation d’expériences et la co-construction d’une vision partagée ; soutenir le développement des initiatives agroécologiques en leur offrant visibilité, reconnaissance et accès aux ressources nécessaires à leur réalisation, tout en renforçant les compétences des acteurs de terrain ; et enfin, sensibiliser le grand public et les décideurs à l’urgence de la transition agroécologique, en mettant en avant ses bénéfices pour la santé, l’environnement et l’économie locale. 

Entre 2016 et 2017, le RIAM a organisé 8 forums régionaux d’agriculture durable qui ont été clôturés fin 2018 par les Assises nationales pour la transition agroécologique. Nous avons également publié un recueil des expériences, des bonnes pratiques et des circuits courts entre producteurs d’agriculture durable et les consommateurs. Aujourd’hui, notre plateforme rassemble plus de 100 acteurs (agriculteurs, consommateurs, coopératives, associations…) engagés dans la promotion de l’agroécologie comme alternative durable.

Comment concrétisez-vous vos missions sur le terrain ? 

Nous avons mis en place plusieurs actions sur le terrain. En plus de la mise en réseau et du renforcement de capacités de personnes souhaitant pratiquer l’agroécologie, nous avons ouvert quatre marchés paysans écosolidaires, à Rabat, Mohammedia, Casablanca et Marrakech, afin de créer de nouveaux débouchés et de garantir la viabilité des fermes agroécologiques et l’accès des consommateurs à une alimentation saine et écologique. Nous aidons également les agriculteurs à trouver d’autres endroits pour commercialiser leurs produits. Il faut savoir qu’aujourd’hui, ce sont les consommateurs qui poussent les agriculteurs à aller vers l’agriculture écologique. Il y a une demande croissante pour les produits sains et notamment de la part de personnes malades qui sont à la recherche de produits sains. Et c’est sur la base de cette demande que l’agroécologie se développe de plus en plus.

En parallèle, nous œuvrons également pour préserver et valoriser les semences paysannes, qui sont de véritables trésors de l’agriculture locale utilisés depuis des générations, car nous voulons garantir l’indépendance des agriculteurs et protéger la biodiversité agricole. Il existe une multitude de semences résilientes, libres de droits et reproductibles, adaptées à nos terroirs et nous nous efforçons de les recenser pour les préserver. 

Notre objectif est de créer une banque de semences dans plusieurs régions du Maroc. C’est un travail de longue haleine, mais essentiel pour l’avenir de notre agriculture. Les semences paysannes sont bien plus que de simples graines. Elles représentent un patrimoine culturel et agricole inestimable, un gage de résilience face aux changements climatiques et un levier majeur pour assurer la souveraineté alimentaire. 

Nous travaillons également en étroite collaboration avec des instituts de recherche tels que l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) et The International Center for Agricultural Research in the Dry Areas (ICARDA), qui disposent de banques de semences afin que nos semences paysannes puissent être caractérisées génétiquement par des chercheurs. En parallèle, nous encourageons et formons les agriculteurs à multiplier leurs propres semences.

Et enfin, parmi nos réalisations majeures, nous avons le SPG, le système participatif de garantie, labellisé « Agroécologie Maroc », qui a été mis en place en 2018, avec l’appui du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) et de la Fondation Crédit Agricole du Maroc pour le développement durable (FCAMDD). Il faut savoir qu’avant le SPG, il n’y avait aucune certification ou label qui garantissent les produits issus de l’agroécologie.  

Quels sont les avantages du SPG par rapport aux systèmes de certification classiques ? Comment garantit-il la qualité et l’authenticité des produits biologiques ?

Cette certification est bien plus qu’un simple label. C’est une démarche participative qui implique tous les acteurs de la chaîne alimentaire : producteurs, consommateurs, et distributeurs. Ensemble, ils définissent les critères de qualité, les procédures de contrôle et les décisions de certification. Grâce à leurs connaissances techniques, les producteurs vérifient et contrôlent les pratiques agroécologiques alors que les consommateurs garantissent la neutralité du contrôle. C’est un système qui est basé sur la confiance, l’échange et le partage de connaissances. Les visites de contrôle dans les fermes agroécologiques sont aussi un moment d’échanges humains et de savoir-faire important.

Le SPG se distingue de la certification par tiers, car il est moins coûteux et moins complexe sur le plan administratif, surtout pour les petits producteurs. Afin de mettre en place ce système participatif, un cahier des charges agroécologique pour les productions végétales, une charte et un règlement ont été rédigés lors d’ateliers collectifs en 2017. Ces outils, premiers repères pour la certification, ont vocation à évoluer dans le temps afin d’améliorer les pratiques et de s’adapter au contexte spécifique à chaque région. D’ailleurs, en 2019, deux nouveaux cahiers des charges portant sur l’aviculture et l’apiculture ont été publiés.

La labélisation des fermes a débuté en 2018 auprès de 16 agriculteurs de la région de Rabat, dans le cadre d’une phase pilote de mise en œuvre du SPG. Elle a ensuite été étendue à d’autres régions. Aujourd’hui, 60 agriculteurs et agricultrices dans quatre régions, Rabat, Casablanca, Marrakech et Tiznit, sont certifiés SPG. 

Le SPG est-il reconnu par les autorités marocaines et les consommateurs ? Comment le RIAM travaille-t-il pour renforcer sa crédibilité ?

Il faut savoir que la certification SPG est reconnue et adoptée dans de nombreux pays à travers le monde, mais au Maroc, malgré son dépôt auprès de l’OMPIC (Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle) et les efforts du RIAM pour sensibiliser les institutions à travers divers événements, le SPG Agroécologie Maroc n’a pas encore obtenu de reconnaissance officielle de la part des autorités.

Le Ministère de l’Agriculture est conscient de l’existence de ce label, mais en l’absence d’une législation spécifique sur l’agroécologie, sa reconnaissance officielle reste en suspens. Mais, même sans reconnaissance formelle, nous ne baissons pas les bras puisque des discussions avec les institutions se poursuivent et nous sommes convaincus que la reconnaissance officielle du SPG Agroécologie Maroc finira par arriver, ce qui nous permettra de valoriser davantage les pratiques agroécologiques et de renforcer la confiance des consommateurs dans les produits issus de ce mode de production durable.

Comment le RIAM travaille-t-il avec les autorités et les autres acteurs du secteur agricole pour encourager une transition vers des pratiques plus respectueuses de l’environnement ?

Il y a quelques années, le Gouvernement ne parlait pas du tout d’agroécologie, il se concentrait uniquement sur l’agriculture biologique. Mais depuis deux ou trois ans, avec l’initiative « Green Generation », les choses ont changé. Aujourd’hui, il existe des programmes, comme IHYAE, et des appels à encourager l’agroécologie dans certaines régions. Le Gouvernement a compris que sans l’agroécologie, nous courons à la catastrophe. Nous espérons qu’il y aura des négociations avec le ministère de tutelle et les autorités compétentes pour mettre en place une loi et un label officiel pour l’agroécologie.

Plusieurs voix remettent en question la viabilité économique de l’agroécologie et la jugent peu profitable. Selon vous, comment peut-on concilier agriculture écologique et rentabilité économique ?

L’agroécologie peut sembler moins rentable au premier abord, car elle implique parfois des rendements plus faibles. Cependant, il est important de considérer la rentabilité de manière globale. L’agroécologie ne se limite pas à la quantité produite, elle prend aussi en compte la qualité des produits et l’impact environnemental. Contrairement à l’agriculture conventionnelle qui se concentre souvent sur la maximisation du rendement d’une seule culture, l’agroécologie encourage la diversification.

Donc, pour concilier agroécologie et rentabilité économique, il faut intégrer la valeur de tous les produits. Il ne faut pas se focaliser uniquement sur le rendement d’une seule culture, mais considérer la valeur de l’ensemble des produits générés par le système agricole. L’agroécologie a aussi des effets bénéfiques sur l’environnement comme la protection des sols, de l’eau et de la biodiversité. Ces bénéfices, même s’ils ne sont pas toujours directement mesurables en termes économiques, contribuent à la rentabilité globale du système. 

Les pratiques d’agriculture écologique permettent également de réduire les dépenses en intrants chimiques (engrais, pesticides) en favorisant les processus naturels, ce qui diminue les coûts de production. Mais il est vrai que pour qu’un projet agroécologique soit véritablement rentable, il faut mettre en place un réseau pour sa commercialisation. C’est pour cette raison que le RIAM a mis en place les marchés paysans qui visent à appuyer les producteurs, les consommateurs et les initiatives de valorisation des productions agroécologiques.

Donc, in fine, l’agroécologie est économiquement viable si l’on adopte une vision à long terme et que l’on prend en compte tous les aspects de la production, y compris les bénéfices environnementaux et sociaux. Il faut savoir aussi qu’aujourd’hui, il y a de plus en plus de demande de produits sains. C’est devenu une nécessité et non plus un luxe. 

Quid de l’export ? 

Rien n’empêche des agriculteurs pratiquant l’agroécologie d’exporter leurs produits, mais la philosophie de ce type d’agriculture durable mise sur les circuits courts et de proximité (maximum 60 kilomètres) afin de limiter l’empreinte carbone.

Comment l’agroécologie peut-elle contribuer à la résilience face au changement climatique et garantir la souveraineté alimentaire ?

De mon point de vue, l’agroécologie est une des solutions pour atténuer et s’adapter aux changements climatiques. L’agroécologie s’appuie sur les arbres, qui jouent un rôle crucial dans l’adaptation aux changements climatiques. Elle exige également l’utilisation de semences libres de droits, reproductibles et résilientes et le choix d’espèces adaptées au contexte local. 

C’est essentiel pour l’adaptation et l’atténuation des changements climatiques. Il faut sélectionner les espèces en fonction des ressources disponibles au lieu de planter des espèces gourmandes en eau dans une région aride. Et de tels cas sont nombreux au Maroc. Aujourd’hui, le ministère commence à s’intéresser à ce type d’agriculture écologique et durable, car nous n’avons plus le choix. Nous sommes dos au mur : soit nous prenons les bonnes décisions et faisons les bons choix, soit nous abandonnons l’agriculture.

Il est de notre responsabilité à tous, décideurs, agriculteurs, consommateurs, producteurs, et commerçants, de préserver nos ressources : l’eau, la terre et la biodiversité. La logique productiviste à tout prix ne marche plus, car nous sommes en fin de cycle. Et si nous n’optons pas pour la durabilité, nous ne pourrons plus rien produire. Je suis intimement convaincue que l’agroécologie est l’avenir, parce qu’elle nous permettra d’assurer la souveraineté alimentaire du pays.

Zineb Jamal Eddine

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