Divertissement au Maroc : une offre à développer

Hakim Chagraoui : « Il n’y a pas assez d’activités de divertissement au Maroc »

Interview de Hakim Chagraoui, Directeur général et fondateur de Global Entertainment, Cinerji et NRJ Maroc

Comment se porte l’industrie du divertissement au Maroc ?

Après la période Covid, qui avait été caractérisée par une prédominance du divertissement intérieur, c’est-à-dire « à la maison », on observe un véritable engouement pour le divertissement extérieur. Les gens veulent sortir : aller à la plage, à la forêt, dans les parcs, faire du tourisme, au Maroc ou à l’étranger… La hausse est telle qu’il y a beaucoup plus de demandes que d’offres : il n’y a pas assez d’activités de divertissement au Maroc, que ce soit pour les jeunes ou pour les familles. On manque d’endroits pour sortir et se divertir.

D’ailleurs, on voit de plus en plus de lieux, comme les restaurants Mc-Donald’s, qui s’équipent en parcs de jeux pour attirer et fidéliser les familles, y compris dans les quartiers populaires. Même chose pour les jeunes, qui, après avoir longtemps fréquenté les cafés, cherchent de nouveaux lieux où « se poser ». Les cinémas font d’ailleurs partie du « top of mind » des endroits où les jeunes pensent aller les week-ends.

Justement, où en sont les cinémas, qu’on disait sur le déclin au Maroc ?

On a malheureusement eu une fausse idée concernant la fin du cinéma, avec l’émergence notamment des plateformes telles que Netflix. De même, on a vu le nombre de cinémas passer de 250, il y a 40 ans, à 28 aujourd’hui. Mais ce que l’on oublie de dire, c’est ce que ce sont surtout les monosalles qui ferment, jamais les complexes.

Le modèle de divertissement a changé : les gens veulent du choix et se tournent vers les cinémas qui en offrent beaucoup. Quand vous avez 14 salles, vous pouvez proposer 28 films par jour : cela change tout. De même, en plus de la programmation, le niveau de confort dans les salles a fortement progressé, avec de meilleures assises et plus de climatisation, ce qui contribue également à attirer plus de monde.

En termes de fréquentation, 2019, avant le Covid donc, avait été une année record, et nous revenons actuellement au même niveau, ce qui est très encourageant.

Plus généralement, observe-t-on un changement du business model des cinémas ?

Oui, en effet, dans le monde entier, on observe que les exploitants de salles de cinéma deviennent de plus en plus aussi des restaurateurs. Ce n’est plus uniquement le popcorn et les limonades : maintenant, il faut une offre de restauration très diversifiée pour satisfaire le consommateur, qui veut se sentir comme à la maison. Aujourd’hui, les gens peuvent avoir les meilleurs films chez eux, donc, lorsqu’ils viennent au cinéma,

ils veulent changer d’air et vivre une expérience complète. Les nouvelles salles sont pensées pour cela, avec par exemple des petites tables pour poser les menus et des systèmes d’extraction pour éviter les odeurs denourritures.EtpourlessallesVIP, on prévoit également des serveurs qui circuleront à l’intérieur. C’est clairement un nouveau modèle.

Dans ce contexte, où en sont les projets de Cinerji ?

Pour le moment, cinq projets sont en cours de développement. Le cinéma de Bouskoura, La promenade, ouvrira ses portes cet été et celui du Morocco Mall, à Casablanca, sera prêt en septembre. Ensuite, en décembre, nous ouvrirons celui d’Agadir, en partenariat avec Kitea, et celui de Kénitra, en partenariat avec Marjane. Enfin, au premier trimestre 2025, c’est celui de Dar Bouazza qui ouvrira ses portes. Cela représentera en tout 30 écrans. Par la suite, nous poursuivrons notre programme d’investissement, avec une centaine d’écrans supplémentaires, prévu sur les trois prochaines années.

Parmi ses priorités, le gouvernement entend démocratiser le cinéma : au-delà de la construction de nouvelles salles, comment comptez-vous contribuer à cet objectif ?

Pour démocratiser le cinéma, il faut être dans le centre-ville, afin d’être accessible, et que les gens puissent venir à pied par exemple. C’est ce que nous faisons au maximum, notamment à Kénitra et Agadir, où nous sommes implantés dans des centres commerciaux bien placés.

Ensuite, il faut trouver des prix d’équilibre, qui tiennent compte desinvestissementsconsentisetqui permettent au plus grand nombre de venir. Les séances de 20 heures peuvent être assez chères, mais on peut aussi proposer des séances en journée, notamment le matin, avec des prix beaucoup plus accessibles. Il n’y a que l’horaire qui change, donc chacun peut s’adapter et profiter des salles avec des tarifs accessibles. De même, nous allons proposer des cartes d’abonnement « illimité », adaptées pour les jeunes, qui fonctionneront du lundi au mercredi.

Au-delà du cinéma, votre groupe, GlobalEntertainment,estégalement très présent dans l’organisation de spectacles : quelles tendances observez-vous dans ce secteur ?

Là aussi, depuis le Covid, le nombre de spectateurs augmente chaque année. Il y a une vraie industrie du divertissement culturel au Maroc, avec une quinzaine de producteurs privés, comme nous, qui organisent très régulièrement des événements dans le pays : concerts, one-man-show, comédies…

En ce qui nous concerne, à travers NRJ Maroc notamment, nous produisons et parrainons de nombreux événements qui s’adressent à des publics très différents. Nous organisons, par exemple, des concerts de rap, qui attirent des jeunes de moins de 18 ans, des spectacles d’humoristes, qui visent un public plus large, ou encore des concerts d’artistes arabes, destinés à une cible plus âgée. Il y a une forte demande pour ce genre de spectacles qui viennent parfois compléter l’offre des festivals en offrant plus de confort.

Quel regard portez-vous sur ces festivals ?

Notre groupe travaille également beaucoup pour les festivals, qui ont tendance à se multiplier. C’est un point important, car, sans un minimum de régulation, cette augmentation pourrait nuire au marché. D’une part, il y a beaucoup de festivals gratuits, subventionnés par les pouvoirs publics, ce qui rend difficile la pérennisation d’une offre payante à côté, pourtant indispensable au secteur. D’autre part, on observe que de plus en plus de festivals sont organisés aux mêmes dates, obligeant les spectateurs à faire des choix. Il serait beaucoup plus judicieux d’harmoniser les calendriers pour permettre une exposition maximum des festivals et des villes qui les organisent.

Pour produire encore plus de divertissement, que manque-t-il encore au Maroc ?

Aujourd’hui, pour aller plus loin et offrir du choix dans le divertissement, le Maroc manque d’infrastructures. À notre niveau, par exemple, on manque de salles de spectacle : on est obligé de construire des infrastructures temporaires sur des parkings, comme au Morocco Mall. Il nous faut des arénas, des palais des congrès, des salles d’exposition…

Le Maroc est la porte de l’Afrique et il faut absolument investir dans ces infrastructures. Regardez le GITEX, qui a récemment été organisé à Marrakech : c’est essentiellement un investissement éphémère, puisqu’ils sont obligés de louer des chapiteaux, de la climatisation, du mobilier… Et 80 % viennent de l’étranger. Alors, imaginez combien un investissement en infrastructures pourrait profiter à des manifestations de ce type, qui ne demandent qu’à se multiplier au Maroc! C’est la même chose à tous les niveaux : nous avons besoin de grandes salles, partout, pour organiser de grands événements nationaux et internationaux à proposer au public.

Propos recueillis par Thomas Brun

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