Divertissement au Maroc : une offre à développer

Nadia Benzakour : « Le public a toujours soif de divertissement »

Interview de Nadia Benzakour, actrice, scénariste et auteure

Quel regard portez-vous sur le cinéma en tant que divertissement au Maroc ?
Le cinéma au Maroc a longtemps été victime du piratage, mais il semble, depuis peu, retrouver son public. L’accès aux plateformes de streaming renouvelle les pratiques, avec des contenus adaptés et de plus en plus de productions marocaines « grand public » sont accessibles au cinéma et à la télévision. De plus, le public recommence à se déplacer dans les salles. Mais rien n’est acquis et nous craignons toujours que l’ère du cinéma se termine.

Justement, comment le public considère-t-il les productions marocaines : ces dernières parviennent-elles à le satisfaire, à le divertir ?

Le public a toujours soif de divertissement. Il aime par exemple retrouver de la fiction dans sa propre langue, avec son propre humour. Toutefois, je distingue deux axes de production au Maroc : les comédies populaires à succès et les films d’auteur. Les deux ont leur public, car les gens sont en demande de divertissement – il n’y a pas tant d’activités culturelles que cela.

C’est bien connu : en temps de crise, les comédies se portent bien. La question est alors de savoir quel type d’humour l’on défend. Peut-on associer l’humour recherché et la créativité ? Ce serait parfait selon moi !

D’ailleurs, je remarque que le public est souvent déçu par les comédies/« sitcoms » qui passent à la télévision. Chaque année, notamment durant le Ramadan, il exprime son mécontentement. Les plus grands comédiens vous le diront : il est très difficile de faire de la comédie. Cela demande une écriture très particulière et beaucoup de préparation. Ce sont des contraintes dont il faut tenir compte.

Votre carrière internationale vous amène à travailler sur des projets dans d’autres pays : comment enrichit-elle votre réflexion autour du divertissement au Maroc ?

J’ai joué aussi bien dans des films « grand public », tels que Zodi et Tehu, que des séries policières, comme Deep State, et je pense que le divertissement doit avant tout proposer une vision pour arriver

à atteindre son public. Il faut un spectacle visuellement attractif, un propos bien écrit, un jeu de qualité… mais aussi savoir créer l’événement autour de la sortie des films ou des séries.

Le divertissement, par définition, c’est se changer les idées, sortir d’un quotidien qui peut être lourd. Et cela peut se faire aussi bien avec une comédie qu’un thriller! L’important est de passer un bon moment.

Au Maroc, la conception visuelle et la photographie se sont beaucoup améliorées. On traite beaucoup de sujets sociaux, qui sont utiles, certes. Réfléchir, c’est bien… mais s’émouvoir, c’est encore mieux! Est-ce la pudeur, qui fait que l’on a du mal avec cette approche, ou est-ce l’autocensure, qui fait que l’on perd un peu d’authenticité? Pour moi, les films sociaux peuvent être tout à fait efficaces et divertissants, à condition de ne pas être monocordes.

Le divertissement, c’est aussi le théâtre : est-ce qu’il y a un nouvel élan au Maroc avec la construction de nouveaux théâtres ?

En effet, les plus grandes scènes d’Afrique vont ouvrir au Maroc. C’est un investissement fort pour la culture, la musique, le théâtre… Je pense que c’est l’évènement qui crée la mobilisation, donc plus on aura de spectacles et plus on aura de gens qui vont s’y intéresser. C’est une belle opportunité pour offrir un divertissement culturel qui rassemble, en étant accessible à tous les milieux sociaux.

Dans les années 1980 et 1990, le théâtre était très populaire et fédérateur au Maroc. Depuis, les pratiques ont changé et il touche davantage les élites culturelles. Mais, avec l’émergence de quelques troupes de boulevard, ou encore du stand up, on voit que le public s’élargit à nouveau. Il faut encourager cela avec des programmations quotidiennes, de la communication pour faire connaître les spectacles et ainsi créer une nouvelle dynamique.

Votre nouvelle pièce, Arrivée par avion, que vous produisez également, vient d’être lancée : est-ce facile de monter ce genre de projet au Maroc ?

Arrivée par avion est une comédie que j’aime dire « émotionnelle ». Elle est inspirée de ma propre situation qui est commune à beaucoup de gens qui ont grandi ou vécu ailleurs et qui sont toujours placés dans des cases par les autres. Elle aborde la question de l’identité sociale, religieuse… et pose la question suivante : comment cela se passe quand, justement, on n’a pas envie de mettre en avant nos différences, et que « l’enfer c’est les autres » !

Pour monter ce spectacle, j’ai principalement été soutenue par des institutions publiques marocaines, ainsi que par l’Institut Cervantes de Casablanca pour la logistique. Notre principal soutien est le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), présidé par Driss El Yazami. Pour le moment, malgré mes tentatives, je n’ai pas de sponsors privés. Initialement, je pensais que les entreprises seraient davantage intéressées puisque cela concerne les Marocains du monde qui sont la première source de devises étrangères pour le Maroc. Mais ce n’est pas aussi simple de monter ce genre de projet.

Propos recueillis par Thomas Brun

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