Animaux de compagnie : un business en plein essor

Hassan Alyakine : « C’est de notre responsabilité à tous d’assurer le bien-être des animaux »

La Société protectrice des animaux et de la nature (SPANA du Maroc) est une association marocaine, dont la Présidente d’honneur est la Princesse Lalla Asmae. L’association est affiliée à la SPANA Grande-Bretagne (Society of the Protection of Animal Abroad), qui est son principal bailleur de fonds. Ses objectifs vont de l’amélioration du bien-être des animaux de travail en passant par la formation, l’éducation et la sensibilisation du public. Hassan Alyakine, vice-président de la SPANA du Maroc revient sur les actions de l’association et sur l’importance du bien-être animal.

Pouvez-vous nous présenter la Société Protectrice des Animaux et de la Nature (SPANA du Maroc) ?

Nous comptons cinq centres au Maroc équipés pour les consultations, les traitements et l’hospitalisation des équidés de travail (ânes, mulets, chevaux) appartenant à des personnes démunies et pour lesquelles ces animaux constituent une source de revenus. Nos centres se trouvent à Chemaia, Had Oulad Frej, Khemisset, ainsi que le Centre national d’éducation environnementale (CNEE) de Sidi Boughaba. Les consultations et traitements dans ces centres sont assurés par des vétérinaires autorisés à exercer la médecine et la chirurgie vétérinaire au Maroc, conventionnés avec la SPANA et assistés par des techniciens vétérinaires de la SPANA. Toutes nos activités sont entièrement gratuites, destinées aux animaux et sont menées dans le cadre de conventions de partenariat avec le Ministère de l’Agriculture, le département des Eaux et Forêts ainsi qu’avec le Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation Professionnelle et ses académies régionales.

Quelles sont les différentes actions que vous menez auprès des équidés et des petits animaux (chiens et chats)? 

Nous venons au secours des animaux en leur prodiguant gratuitement des soins. Nous procédons également, dans le cas des équidés, au changement du matériel de harnachement (mors, entraves, colliers et bandages en cercle…) en remplacement de moyens archaïques et traumatisants qui causent de nombreuses blessures dont certaines sont parfois graves et peuvent entraîner la mort par le tétanos.

Mais, malheureusement, nous avons constaté que le traitement seul ne suffit pas, car la plupart des animaux blessés et soignés auparavant reviennent. Les blessures et maux les plus fréquents sont : les plaies dues à un mauvais harnachement ou à des charges très lourdes, les boiteries causées par un mauvais ferrage, les problèmes de coliques et du tube digestif, surtout quand les animaux sont abandonnés au niveau des décharges et qu’ils ne sont pas nourris de façon adéquate… Nous avons également des programmes pour les « petits animaux », notamment les chiens et les chats. La SPANA a été initiatrice dans les années 80 du programme de stérilisation, au niveau du centre de Marrakech, visant à limiter les populations indésirées de chiens et de chats. En plus d’empêcher la naissance, l’abandon et l’errance, la stérilisation contribue à garder les animaux en bonne santé en évitant de les épuiser par de nombreuses portées et d’être contaminés par d’éventuels animaux malades. Cela permet ainsi de lutter contre la propagation de maladies humaines et animales. Mais comme pour les équidés, cela reste insuffisant.

En 2019, le TNVR, acronyme de Trap, Neuter, Vaccinate, Return (capturer, stériliser, vacciner, relâcher) a été mis en place dans le cadre d’une convention quadripartite entre le Ministère de la Santé, le Ministère de l’Intérieur, le Conseil National des Médecins Vétérinaires et l’Office de Sécurité Sanitaire des produits Alimentaires (ONSSA) avec pour objectif de gérer la population des chiens et des chats errants. Ce programme comprend aussi : l’identification et l’éducation. Mais, pour que ce programme marche, il faudrait idéalement gérer les déchets, car tant que les animaux trouveront de quoi manger dans la rue ils reviendront, et il faut également éduquer les propriétaires d’animaux de compagnie, principalement les chiens, pour les pousser à faire identifier leur animal et à adopter des comportements responsables.

Qu’est-ce qui explique qu’il y ait autant d’animaux errants dans nos villes ?

Les animaux errants et abandonnés, ce n’est pas l’affaire que d’une seule association ou de l’État, c’est l’affaire de nous tous et c’est de notre responsabilité à tous d’assurer le bien-être des animaux. Au niveau de nos centres de Marrakech et de Casablanca, nous recevons les chiens et les chats qui ont été abandonnés dans la rue ou dont les gens veulent se débarrasser, car ils ne peuvent pas ou n’ont pas les moyens de garder leur animal de compagnie, ce qui en soi est mieux que de le lâcher dans la nature. Le seul problème qui se pose est que nous disposons d’un espace limité et que nous ne souhaitons pas dépasser une certaine densité d’animaux afin de préserver leur bien-être et d’éviter la propagation de maladies. À Casablanca, par exemple nous ne pouvons accueillir qu’une trentaine de chats et de chiens.

C’est notre principal défi, car nous n’arrivons pas à satisfaire toutes les demandes. Parfois, nous retrouvons devant la porte de nos centres des cartons pleins de chatons que nous sommes obligés de récupérer car ils sont très fragiles. Nous faisons de même quand il s’agit de cas urgents. Nous les soignons et les stérilisons pour les mettre à la disposition des personnes qui désirent les adopter.

Au sein de la SPANA, vous avez mis en place plusieurs actions de sensibilisation, pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit exactement ?

Nous avons effectivement mis en place un programme de sensibilisation à la protection animale et à la conservation de la nature qui vise à transformer et changer leurs habitudes et leurs attitudes envers les animaux. Nous élaborons, publions et diffusons du matériel de sensibilisation et d’information, et accueillons le public dans nos centres notamment lors de journées portes ouvertes.

Ce programme cible en premier les adultes pour les encourager à mieux se comporter avec leurs animaux, même si nous avons constaté que peu répondaient positivement, car ils ont pour la plupart leurs croyances et leurs vieilles habitudes qu’ils ne veulent pas changer.

C’est pour cela que nous avons également développé un autre programme d’éducation et de sensibilisation des élèves à la protection des animaux et de la nature. Ce programme est mené dans le cadre d’une convention avec le Ministère de l’Éducation Nationale, et en partenariat avec les délégations. Chacun de nos centres dispose d’une salle de cours aménagée et équipée en outils didactiques et pédagogiques pour l’accueil des groupes scolaires deux à trois demi-journées par semaine.

L’animation et l’encadrement sont assurés par les vétérinaires et les techniciens des centres ainsi que par des enseignants désignés par les délégations et ayant suivi des formations sur le contenu du programme éducatif. Ses objectifs sont, premièrement, de développer l’empathie envers les animaux chez les nouvelles générations grâce à la mise en place d’activités ludiques et, deuxièmement, de changer leur attitude en leur faisant comprendre l’importance et l’utilité des animaux domestiques, de compagnie et de travail.

Nous avons également mis en place une exposition itinérante, intitulée « le Monde des Animaux », cette exposition est installée sur un autocar aménagé spécialement à cet effet et qui sillonne les écoles rurales situées loin des centres de la SPANA.

La SPANA se charge-t-elle de récupérer les animaux abandonnés ou errants ?

Nous recevons régulièrement des signalements par téléphone, par email ou via nos réseaux sociaux. Pour les petits animaux, nous demandons aux gens de nous les déposer. Mais pour les équidés, étant donné que leur transport est plus compliqué, nos équipes se rendent sur place. Cependant, avant d’y aller, nous demandons aux personnes qui nous contactent de s’assurer que l’animal n’a pas de propriétaire, car, légalement, nous n’avons pas le droit de confisquer les animaux, et parfois les propriétaires peuvent devenir très agressifs. Ce n’est donc qu’une fois que nous avons le consentement du propriétaire, que nous prenons en charge l’animal.

Que faites-vous dans les cas de maltraitance ?

Nous appelons les autorités et, généralement, elles sont réceptives et coopératives. Il y a très peu de cas où elles n’interviennent pas. Actuellement, dans le centre nous avons plusieurs équidés blessés et malades qui ont été abandonnés par leurs propriétaires parce qu’ils sont trop vieux pour travailler ou parce qu’ils sont fracturés ou encore parce qu’ils n’ont plus les moyens de les entretenir. Nous les soignons et, dans le cas où l’animal peut encore travailler, nous essayons de le faire adopter. Mais, s’ils sont inaptes au travail, nous essayons de les placer dans des refuges. Il y a un certain nombre de refuges, surtout aux alentours de Marrakech. Dans le cas où l’animal ne peut être soigné et que cela lui occasionne des douleurs permanentes et atroces, nous l’euthanasions pour éviter qu’il ne souffre davantage.

Quelles sont, selon vous, les questions éthiques qui se posent quand on parle de business d’animaux de compagnie ?

Quand on parle de business, c’est difficile de penser à des questions éthiques, car c’est toujours le profit qui l’emporte. Mais, c’est à ce niveau-là que la législation doit intervenir. Il faut mettre en place tout un arsenal de loi pour réguler ce marché et pour protéger les animaux. Malheureusement, sur ce registre, il n’y a pas de loi générale, mais seulement des projets de lois qui sont en cours. En revanche, il existe une loi très stricte visant à punir le trafic d’animaux en danger d’extinction comme les serpents, les singes, les tortues, les caméléons… Cela relève d’ailleurs des Eaux et Forêts, mais cela n’empêche pas leur trafic et le fait que certaines personnes prennent ces espèces pour en faire des anomaux de compagnie. C’est ce que l’on appelle les nouveaux animaux de compagnie.

Qu’est-ce que l’on entend par bien-être animal et comment peut-on le garantir ?

Quand on parle de bien-être animal, il y a plusieurs définitions. La plus connue est celle qui définit les cinq besoins essentiels de la vie qui doivent absolument être assurés à ces animaux : il faut les respecter sur le même pied d’égalité que les humains et leur garantir une alimentation saine, suffisante et équilibrée, et de l’eau fraîche et propre à volonté. Il faut également leur procurer un abri chaud et sec en hiver et ombragé et frais en été, et une litière propre, prendre soin de leur santé, les vacciner et les traiter contre les parasites en consultant régulièrement un vétérinaire, et ne pas restreindre leur liberté en les gardant en captivité. Prendre un animal de compagnie est un engagement à vie. Un animal a besoin de temps, d’attention et d’amour aussi, mais pas seulement ! Il faut penser en outre aux frais de vétérinaire, aux soins, aux vaccins, à son alimentation, à son abri… Si une personne n’a pas les moyens de faire face aux dépenses que peut occasionner l’entretien d’un chien ou d’un chat, il vaut mieux s’abstenir d’en prendre ou d’en adopter. Et surtout, il faut éviter d’offrir un animal à ses enfants tout en sachant qu’ils ne pourront pas s’en occuper et que cet animal risque d’être abandonné dans la rue par la suite.

Comment peut-on encourager les gens à prendre en compte ce bien-être animal et à adopter ?

Il faut faire beaucoup de sensibilisation et d’éducation. Malheureusement, les associations ne disposent pas toutes de ressources suffisantes pour prendre charge des campagnes de sensibilisation. Il faut également actionner le côté législatif surtout dans les cas de maltraitance et de cruauté. Pour l’adoption, malheureusement, c’est encore insuffisant. Certes, nous avons constaté que de plus en plus de personnes adoptent des chiens, généralement pour la garde, mais pour les chats c’est compliqué. Et même pour les chiens, les gens recherchent principalement des chiens de race, alors qu’on les trouve rarement dans les refuges ou en adoption. Au Maroc, les chiens les plus courants sont ceux de race commune que l’on appelle beldi. Ils sont d’ailleurs beaucoup plus résistants et très affectueux. Il faut donc changer les mentalités, sensibiliser davantage le public et surtout structurer la vente des animaux de compagnie.

Depuis 30 ans que vous exercez en tant que vétérinaire, avez-vous constaté une certaine évolution ?

Oui, clairement, il y a une véritable prise de conscience et les réseaux sociaux y ont beaucoup contribué. Aujourd’hui, nous constatons que de plus en plus de gens dénoncent les cas de maltraitance, et je trouve que cela est positif, car cela traduit une évolution de la société marocaine. Il y a donc une pression sociale et d’ailleurs c’est ce qui a poussé les autorités à mettre en place le TNVR, mais cela ne veut pas dire pour autant que le problème est réglé. Je reste toutefois optimiste pour l’avenir des animaux de compagnie.

Entretien réalisé par Zineb Jamal Eddine

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