Rachid Guerraoui : « L’IA n’est pas une extension de l’informatique, mais un ensemble de manifestations de l’informatique »

Rachid Guerraoui, Professeur au sein de la School of Computer and Communication Sciences de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne

Quels sont les principaux éléments qu’une stratégie nationale pour l’IA devrait inclure pour répondre aux besoins spécifiques et aux défis du Maroc en matière de développement technologique et économique ?

Je remarque qu’on ne peut pas vraiment distinguer une stratégie de l’IA de la stratégie du numérique et du domaine de l’informatique en général. Bien que le terme « IA » soit très à la mode, son sens a évolué au fil du temps. Les techniques utilisées dans des domaines spécifiques tels que les jeux d’échecs ou la santé ont également évolué. L’intelligence artificielle, selon moi, consiste à résoudre des problèmes qui étaient traditionnellement considérés comme relevant du domaine humain. Ainsi, l’IA n’est pas une extension de l’informatique, mais un ensemble de manifestations de l’informatique.

Par conséquent, une stratégie nationale pour l’IA est fondamentalement similaire à une stratégie nationale pour le numérique, c’est-à-dire pour l’informatique en général. Il est essentiel de les considérer de manière similaire et de ne pas céder aux effets de mode. Par exemple, ChatGPT n’est pas intrinsèquement plus intelligent qu’une feuille de calcul Excel ; les deux fonctionnent selon des principes algorithmiques différents.

En ce qui concerne les éléments à inclure dans une stratégie pour l’IA ou le numérique, lors des consultations pour définir le nouveau modèle de développement au Maroc, le numérique a été identifié comme un levier de transformation dans tous les domaines, de l’administration à la santé en passant par la culture. Dans ce cadre, trois propositions de couvertures constituent les piliers de la stratégie pour le Maroc. La première couverture est d’ordre matériel. Elle consiste à garantir un accès rapide à Internet partout au Maroc, permettant non seulement la communication, mais aussi l’accès à des services tels que les consultations médicales en ligne ou l’éducation à distance.

Le deuxième type de couverture est à caractère logiciel, avec pour objectif d’assurer à chaque Marocain l’accès à des services de base, notamment administratifs, et de réduire les déplacements onéreux depuis les zones rurales vers les zones urbaines. Enfin, troisièmement, il y a la couverture humaine qui consiste à former les ressources humaines, notamment les ingénieurs et les techniciens, ainsi qu’à lutter contre l’analphabétisme en offrant une éducation numérique accessible à tous. Ces éléments sont nécessaires, mais pas suffisants, pour mettre en œuvre avec succès une stratégie nationale pour le numérique et l’IA au Maroc.

À la lumière des priorités économiques et sociales du Maroc, quels domaines de recherche en IA sont les plus susceptibles d’avoir un impact significatif et mériteraient ainsi de bénéficier d’investissements conséquents ?

Le numérique touche de nombreux domaines, notamment l’administration, la santé et le foncier… En ce qui concerne les priorités, je pense que l’administration devrait être en tête de liste. Pourquoi? Parce que les pays qui ont réussi à tirer profit du numérique et de l’intelligence artificielle, tels que les États-Unis et la Corée, ont commencé par moderniser leurs services administratifs. Ils ont fait appel à des entreprises locales via des appels d’offres, ce qui a stimulé l’économie locale. Malheureusement, les startups marocaines se heurtent à des conditions si restrictives qu’elles ne peuvent souvent pas les remplir pour remporter ces appels d’offres. Ainsi, la priorité devrait être de numériser l’administration marocaine en faisant appel à des entreprises locales. Si cela fonctionne pour la digitalisation de la carte d’identité nationale ou des passeports, cela peut également fonctionner pour d’autres secteurs, notamment la santé.

Comment le Maroc peut-il favoriser une collaboration plus étroite entre les universités, les centres de recherche et les entreprises afin de dynamiser l’innovation et le développement de l’IA sur le plan national ?

C’est une question complexe. Certains pays, comme la France, tentent d’organiser une collaboration préétablie entre les entreprises, les centres de recherche et les universités, mais cela réussit rarement. Ce qui semble fonctionner mieux, c’est de favoriser l’excellence dans tous les domaines. Cela implique de recruter les meilleurs professeurs et chercheurs dans les universités, et surtout de leur accorder une grande liberté dans leurs recherches et leur enseignement. De même, en ce qui concerne les entreprises, il faut les encourager à utiliser des produits locaux en leur offrant des avantages fiscaux ou des subventions si elles choisissent des logiciels développés par des sociétés locales. Il est important de laisser les choses se dérouler naturellement plutôt que de mettre en place des plans avec des schémas prédéfinis, comme des incubateurs associés à des centres de recherche cloisonnés, car cette approche ne fonctionne pas en général.

Quels sont les avantages spécifiques que le Maroc peut tirer de collaborations internationales dans le domaine du numérique, et quels pays pourraient servir de modèles ou de partenaires privilégiés dans ce domaine ?

Le Maroc possède un vivier de talents dans le domaine du numérique, tant au niveau national qu’international, ce qui constitue un atout majeur reconnu à l’échelle mondiale, aussi bien dans les grandes universités que dans les grandes écoles. De plus, les zones off-shore attractives récemment inaugurées favorisent l’installation d’investisseurs étrangers au Maroc, ainsi que le retour des Marocains expatriés. En ce qui concerne les modèles à suivre, je pense que des pays comme la Corée du Sud et l’Estonie sont des exemples intéressants. Bien que de petite taille, ces pays ont réussi à prospérer grâce à leur pragmatisme et leur flexibilité, en investissant notamment dans la formation des talents locaux et la promotion des initiatives nationales.

Dans quels secteurs clés de l’économie marocaine voyez-vous le plus grand potentiel pour l’application
de l’IA, et comment ces technologies pourraient-elles transformer ces secteurs ?
Il est vrai que l’administration n’est pas un secteur de l’économie productive. Mais quand l’administration est efficace, l’économie peut être très efficace, productive et dynamique. L’administration est un levier incontournable pour dynamiser les secteurs économiques productifs. Il y a beaucoup de secteurs au Maroc qui méritent un intérêt particulier. Mais je veux donner l’exemple du secteur de la santé où le numérique peut apporter tellement de facilités et de solutions aux différentes parties prenantes : praticiens et patients, notamment la prise de rendez-vous et les consultations en ligne, au lieu de perdre du temps à faire d’interminables files d’attente dans les hôpitaux, dans les cas qui ne nécessitent pas de déplacement.

Comment le Maroc peut-il sensibiliser efficacement le grand public aux enjeux et aux opportunités associés à l’IA, tout en abordant les préoccupations éthiques et sociales spécifiques à la société marocaine ?

Ce chantier consiste d’abord à former et sensibiliser les Marocains sur ce qu’est Internet, l’intelligence artificielle… Il faut, dans ce sens, utiliser les outils à la portée des Marocains, notamment la télévision et les réseaux sociaux, pour expliquer par exemple le fonctionnement de ChatGPT, le moteur de recherche de YouTube et pourquoi il suggère toujours les mêmes choses. Je pense également que des créateurs de contenus marocains peuvent vulgariser et sensibiliser sur les enjeux éthiques et expliquer aux Marocains que l’IA, ce sont des algorithmes qui peuvent se tromper.

Rida Ançari

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