Le Conseil Économique, Social et Environnemental plaide depuis 2019 pour l’adoption d’une stratégie nationale de l’économie bleue. Le Gouvernement assure s’y atteler, et une commission interministérielle consacrée au sujet a été créée en 2023. Un enjeu d’autant plus d’actualité pour le Maroc sachant que Sa Majesté le Roi Mohammed VI a évoqué le sujet dans son dernier discours sur la Marche Verte.
En 2019, le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) publie un rapport baptisé « L’économie bleue : Pilier d’un nouveau modèle de développement du Maroc ». Dans ce document de 102 pages, l’institution dresse l’état des lieux de l’ensemble des secteurs concernés ainsi que des atouts que détient le Maroc pour les développer davantage, dans une logique durable.
En conclusion du rapport, le CESE émet une série de recommandations, dont une d’ordre « stratégique » : « Adopter une stratégie nationale de l’économie bleue durable et inclusive, adaptée aux vocations régionales et déployée autour des secteurs économiques traditionnels (la pêche, le tourisme et les activités portuaires), tout en développant de nouveaux secteurs porteurs de forts potentiels de croissance (aquaculture, écotourisme, bioproduits marins ou biotechnologies, construction navale…) ».
La publication de ce rapport est le point de départ d’un plaidoyer constant du CESE pour l’adoption d’une stratégie nationale de l’économie bleue, c’est-à-dire une économie maritime qui prend en compte les enjeux de développement durable.
C’était le cas en mars 2023, quand son Président Ahmed Reda Chami affirmait, lors d’une rencontre organisée par l’Université Abdelmalek Essaâdi en partenariat avec le CESE, que « l’économie bleue constitue une véritable source de création de richesse », selon l’agence MAP. Tout récemment, Ahmed Reda Chami était à l’ENCG d’Agadir, dans le cadre du « Roadshow du Conseil » — une série de rencontres organisées par le CESE en région —, pour évoquer « l’importance de l’économie bleue » et le « réel potentiel dont dispose le Maroc » en la matière, indique la même source.
« Des activités maritimes développées de manière isolée »
Si le Maroc dispose de deux façades maritimes, en Atlantique et en Méditerranée, disposant chacune d’importantes richesses et ressources, il n’a pas encore adopté de stratégie intégrée consacrée à la question de l’économie bleue. Ces richesses et ressources concernent en particulier les stocks halieutiques, les énergies fossiles et renouvelables, les sites touristiques balnéaires, ou encore les infrastructures portuaires. Comme le relève le CESE, les autorités appliquent des politiques sectorielles — notamment dans le domaine de la pêche, des ports, ou encore du tourisme —, ainsi que des politiques transversales, par exemple dans le domaine des relations internationales ou de la recherche et de l’innovation.
Le Royaume est aussi confronté à des enjeux écologiques, à commencer par le réchauffement climatique. Mais « les activités maritimes au Maroc se sont souvent développées de manière isolée, sans qu’elles ne soient encadrées par une stratégie globale », estime l’institution dans son rapport.
Le Gouvernement assure de son côté travailler à l’adoption d’une telle stratégie. En mai 2022, l’agence MAP indiquait par exemple que « [le Ministre de l’Équipement et de l’Eau Nizar Baraka] a relevé que le Maroc ambitionne d’adopter une stratégie nationale de l’économie bleue durable et inclusive […], notant que la mise en œuvre de cette stratégie passera certainement par la mise en place d’une gouvernance appropriée, et un renforcement du rôle central des territoires dans le développement des secteurs de l’économie bleue dans le cadre de la régionalisation avancée ». Le Ministre inervenait alors à la 17e Conférence Mondiale Villes & Ports, à Tanger.
Un programme national dédié à l’économie bleue, en partenariat avec la Banque mondiale
En 2022, le Maroc a décidé, en partenariat avec la Banque mondiale, d’élaborer un programme national pour l’économie bleue. Afin d’appuyer le Royaume, la Banque mondiale lui a ainsi accordé un prêt de 350 millions de dollars. Ce financement « a pour objectifs de développer des cadres institutionnels, améliorer la gestion intégrée des ressources naturelles et renforcer certains secteurs pour une économie bleue résiliente au changement climatique dans des zones ciblées ».
Le projet comporte deux volets : l’établissement de cadres institutionnels et l’investissement dans des domaines clés de l’économie bleue. Quelques mois plus tard, en février 2023, la Banque mondiale a décidé d’accorder un nouveau financement : un don de 5 millions de dollars pour un programme d’accompagnement de la mise en place de cette stratégie de l’économie bleue, baptisé « Accélérer le développement de l’économie bleue au Royaume du Maroc ». Le Ministère de l’Économie et des Finances a publié en septembre 2023 l’étude d’impact social et environnemental de ce nouveau projet. Le document, qui estime que « les impacts positifs du projet sont prédominants », malgré quelques risques liés notamment aux conflits d’utilisateurs, détaille les composantes du programme. La première prévoit d’accompagner le Gouvernement dans la mise en place d’une approche collaborative pour élaborer la stratégie d’une économie bleue « transparente et inclusive ».
La deuxième composante doit « renforcer la résilience et la planification intégrée » et consiste en l’application d’outils de planification spatiale pour la gestion des pêches et l’accompagnement pour une meilleure prise en compte du climat dans la politique du tourisme côtier. La troisième composante consiste en une assistance pour la gestion du projet.
Au moment de l’annonce du financement, le Ministère de l’Économie et des Finances avait précisé que plusieurs administrations allaient bénéficier de ce projet : la Direction des Ports et Domaine Public Maritime avec la mise en place d’une méthodologie pour suivre le changement du trait de côte via des images satellite, la Société Marocaine d’Industrie Touristique (SMIT) avec des formations sur la labellisation des activités touristiques et la mise en place de normes dans le tourisme dans la région Souss-Massa, et enfin le Département de la Pêche Maritime avec l’élaboration de plans de gestion des aires marines protégées.
Par ailleurs, le Gouvernement a formé début 2023 une commission interministérielle pour le développement de l’économie bleue. « La création de cette commission permettra d’ériger l’économie bleue parmi les priorités dans l’agenda du gouvernement », indique la circulaire qui accompagne cette création, rapportait en février dernier le site du journal L’Opinion. Selon le média, la commission interministérielle, présidée par le Chef du Gouvernement, a été instituée afin de veiller à la cohérence des projets et des programmes présentés par les départements concernés et de statuer sur les grandes décisions qui impactent l’économie bleue dans son ensemble.
Appel du Roi à développer la façade atlantique
Alors que ces initiatives se mettent en place, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a demandé aux autorités de s’emparer du sujet lors de son dernier discours de la Marche Verte, le 6 novembre dernier. Appelant à développer la façade atlantique du Royaume, le Souverain a indiqué que, « [a]fin de mieux accompagner l’essor économique et l’extension urbaine des métropoles du Sahara marocain, l’établissement d’une économie maritime doit se poursuivre pour consolider le développement de toute la région et en faire bénéficier les populations locales ».
Le Roi ajoute qu’« [o] utre la prospection poussée des ressources naturelles offshore, cette économie intégrée doit reposer sur l’investissement continu dans les filières de la pêche maritime, le dessalement de l’eau de mer à des fins agricoles, l’encouragement de l’économie bleue et le soutien aux énergies renouvelables. »
Le 21 décembre dernier, le Chef du Gouvernement Aziz Akhannouch a en tout cas appelé « le Ministère de l’Économie et des Finances à préparer la prochaine réunion de la Commission interministérielle pour l’économie bleue », rapporte l’agence MAP. Si le Maroc est encore en quête d’une stratégie nationale pour l’économie bleue, les signaux politiques pour une adoption sont là, même s’ils restent à concrétiser.
Rémy Pigaglio

