Mohamed Hssaisoune, Hydrogéologue, Professeur à la Faculté des Sciences Appliquées de l’Université Ibn Zohr d’Agadir

Après le terrible séisme d’Al Haouz, les habitants et les scientifiques ont remarqué l’apparition de sources d’eau et l’augmentation du débit de certaines sources préexistantes. D’autres se sont, au contraire, taries. Mohamed Hssaisoune étudie ce phénomène, qu’on connait encore peu, mais qui a déjà des effets positifs pour les habitants.
Plus de deux mois après le séisme, en sait-on plus sur les sources d’eau apparues dans le Haut Atlas ?
L’inventaire de ces sources est toujours en cours. La tâche est complexe, car certaines zones sont inaccessibles. Pour les zones auxquelles on a eu accès, il est également difficile d’identifier le lieu de résurgence des sources. Néanmoins, nous avons constaté qu’il n’y avait pas eu de nouvelles résurgences depuis le jour du séisme. Ce que nous avons pu observer, en tout cas, c’est qu’il y a donc des sources qui ont vu leur débit augmenter, et d’autres qui sont totalement nouvelles.
Comment expliquer l’apparition de ces sources ?
Les hydrogéologues et les hydrologues considèrent le Haut Atlas comme un château d’eau. En effet, ce massif reçoit des quantités d’eau relativement plus importantes que les zones de plaine ou de basse altitude. Au moment des précipitations, il y a des infiltrations. Celles-ci peuvent s’écouler de manière souterraine jusqu’à des nappes qui se trouvent en plaine. La plaine du Souss et la plaine du Haouz, par exemple, sont alimentées par les pluies et les neiges du Haut Atlas occidental.
Mais ces infiltrations peuvent aussi alimenter des nappes qui sont à l’intérieur de la montagne. L’eau est alors emmagasinée dans des déformations géologiques. Aucun cheminneluipermetd’ensortiret d’alimenter les nappes de plaine, ou dedonnerdessources.Aumomentdu séisme, il y a eu un mouvement d’une faille préexistante. Ce mouvement a créé des fractures, des fissures, au niveau de ces formations géologiques montagneuses. Quand ces nouvelles fissures ont été créées, l’eau a trouvé un chemin pour sortir. C’est la raison pour laquelle les forces du séisme ont donné naissance à des sources. D’autres sources ont vu leur débit augmenter, car les fractures au sein de la montagne se sont davantage ouvertes. Il y a eu une distanciation, un élargissement de l’espace de ces fractures, qui a alimenté des sources déjà existantes.
Aussi, parfois, lorsque l’on est dans un système karstique, des sources peuvent cesser de fonctionner, pendant deux, trois ou quatre jours. Cela a été le cas dans la région de Meknès, juste après le séisme. C’était pourtant une source de très grand débit, de 1000 à 1300 m3 par seconde. Cela a suscité une grande interrogation. La seule explication, pour moi, est que cette source karstique [karst:structuregéologique résultat de l’érosion de roches dolubles, NDLR] fonctionne par trop-plein, par siphonnage. Lorsque le siphon est rempli, le trop-plein provoque une résurgence, et donc engendre une source. Le réservoir du siphon qui engendre cette source est alimenté par des eaux provenant d’une région de recharge lointaine. Durant le séisme, le réservoir s’est élargi et il a donc fallu un peu de temps pour qu’il se remplisse avant qu’il puisse à nouveau alimenter la source par trop-plein.
Est-ce que le phénomène peut être pérenne ?
Le Haut Atlas est un château d’eau, mais ce réservoir a ses limites. Si la période actuelle de sécheresse persiste, les nouvelles sources disparaitront, et les sources préexistantes reviendront à leur débit normal. Cependant, il est impossible de connaitre la quantité d’eau stockée dans le sous-sol du Haut Atlas et donc de dire avec certitude si ces sources disparaitront dans un mois, quatre mois ou un an… Bien sûr, si ces nouvelles sources sont alimentées en eau de pluie ou par la fonte des neiges, le débit continuera à être important.
Aussi, si une connexion préexistait entre les réservoirs de montagne et les nappes de plaine, et que l’eau s’échappe désormais via de nouvelles sources en montagne, cette situation peut avoir un impact négatif sur la recharge des nappes de plaine.
Ces nouvelles sources peuvent-elles soulager les populations locales, alors que le Maroc subit une sécheresse historique ?
Elles ont déjà un effet socio-économique positif. Que ce soit pour l’irrigation des petits champs agricoles des populations rurales de ces montagnes ou pour l’alimentation en eau potable des villageois, mais aussi du bétail. C’est une zone montagneuse où l’alimentation en eau se fait soit par des réservoirs, soit par des sources, car il est difficile d’exploiter les eaux souterraines en montagne en raison de la difficulté à creuser des puits. Ces populations souffraient, avant le séisme, de la rareté de l’eau. Après une catastrophe naturelle, il y a bien sûr des effets négatifs, comme les dégâts humains et matériels. Mais que ce soit pour les inondations, les feux de forêt, ou encore les séismes, il y aura toujours également des effets positifs.
Je connais des villages au nord de Taroudant, sur la route du Tizi N’Test, où les sources donnent, depuis le séisme, des débits importants qui permettent l’irrigation et l’alimentation en eau potable. Par endroits, on a aussi constaté une augmentation du niveau de l’eau dans des puits.
Avait-on déjà constaté l’apparition de sources d’eau lors de précédents séismes ?
Je ne saurais pas le dire. Mais la raison pour laquelle ce phénomène a été remarqué au Maroc est que nous sommes dans une zone aride, où l’eau est rare. L’apparition d’une source déclenche alors beaucoup de buzz. Alors que, lors du séisme en Turquie en février dernier, l’apparition des sources a eu lieu dans un contexte où l’eau est présente en quantités importantes. Le phénomène revêt donc une importante moindre pour la population.
Rémy Pigaglio
