Après une séquence pluviométrique exceptionnelle en 2025-2026, le débat sur la résilience du modèle agricole marocain revient avec acuité. Entre dépendance hydrique, arbitrages productifs et mutation technologique, Zineb Laftouty, ingénieure agro-économiste à l’institut Agronomique et Vétérinaire (IAV) Hassan II, décrypte les équilibres en jeu et les choix structurants à opérer.
Zineb Laftouty
Ingénieure agro-économiste à l’IAV Hassan II
Quel enseignement principal tirer de l’épisode climatique récent ?
L’épisode pluviométrique de l’hiver 2025-2026 constitue un retournement spectaculaire après plusieurs années de déficit hydrique. Les précipitations ont atteint 462 mm en moyenne nationale, soit une hausse de 56% par rapport à la moyenne des trente dernières années, avec un taux de remplissage des barrages de 73,7%, représentant environ 12,6 milliards de m³. Cependant, cet épisode ne modifie pas la nature structurelle du problème. Le modèle agricole reste fortement dépendant de la pluviométrie, notamment parce que l’agriculture pluviale représente près de 71% de la surface agricole utile.
Peut-on parler d’une amélioration durable de la sécurité alimentaire ?
L’amélioration observée reste conjoncturelle. La sécurité alimentaire demeure exposée à la volatilité des marchés internationaux, notamment pour les céréales. En 2024, le Maroc a importé 1,9 million de tonnes de blé tendre depuis la France, en plus des flux en provenance de la Russie et de l’Ukraine. Cependant, la facture céréalière avait dépassé 2 milliards de dollars lors du choc des prix en 2022, illustrant la sensibilité du pays aux tensions géopolitiques. En outre, la production nationale, même en année favorable, ne couvre pas l’ensemble des besoins, ce qui implique le maintien d’importations estimées à environ 11 millions de tonnes pour la campagne 2025-2026.
La campagne agricole actuelle traduit-elle un changement de trajectoire ?
La campagne 2025-2026 traduit surtout une forte volatilité. Les superficies emblavées ont progressé de plus de 48%, atteignant 4,5 millions d’hectares. Bank Al-Maghrib anticipe une production céréalière de 82 millions de quintaux et une croissance de la valeur ajoutée agricole de 14,4 % en 2026. Ces performances restent dépendantes des conditions climatiques. Le modèle ne garantit pas une stabilité de la production sur le moyen terme.
Les investissements hydriques permettent-ils de sécuriser durablement l’agriculture ? Qu’en est-il du choix des cultures d’exportation ?
Les infrastructures ont permis des avancées notables. Le transfert de 500 millions de m³ via les « autoroutes de l’eau » et le développement de 26 stations de dessalement, avec un objectif de 1,7 milliard de m³ à horizon 2030, renforcent la capacité d’adaptation. Néanmoins, ces efforts techniques sont partiellement neutralisés par des phénomènes persistants comme les pompages non régulés, la salinisation des nappes et l’augmentation de la demande en eau. L’efficacité globale dépend désormais de la gouvernance des ressources hydriques et de mécanismes économiques incitatifs. Pour ce qui est du choix des cultures d’exportation, le recours aux cultures à forte valeur ajoutée s’inscrit dans une logique d’avantage comparatif. Le cas de l’avocat illustre cette orientation, avec environ 17.000 hectares cultivés et une consommation d’eau d’environ 1.000 litres par kilogramme produit. Les recettes d’exportation permettent de financer les importations alimentaires. Toutefois, ce modèle repose sur la stabilité des marchés internationaux, ce qui n’est pas garanti. La campagne récente a montré la sensibilité de ces filières, avec une baisse des exportations d’avocats de près de 50 %, à 58 000 tonnes, sous l’effet d’aléas climatiques.
Peut-on parler d’un déséquilibre entre cultures vivrières et cultures d’exportation ?
Un rééquilibrage apparaît nécessaire. La spécialisation dans certaines cultures intensives en eau peut accentuer la pression sur les ressources hydriques, tout en exposant le pays à des chocs externes. La question centrale reste celle de l’arbitrage entre génération de devises et sécurisation de l’approvisionnement alimentaire. L’intensification agricole pose-t-elle des risques environnementaux ? L’intensification repose sur un usage accru d’intrants chimiques, ce qui entraîne des effets mesurables. Les nappes de régions comme le Souss-Massa, le Tadla ou le Gharb présentent des niveaux élevés de nitrates d’origine agricole. Des initiatives existent, notamment celles de l’OCP avec l’approche « 4R » et les programmes d’accompagnement comme Al Moutmir. Toutefois, ces pratiques restent encore limitées à une partie des exploitations, ce qui réduit leur impact global.
Quid des technologies agricoles ?
Les technologies offrent un potentiel important en matière d’optimisation des ressources. Les plateformes comme AgriEdge ou les projets de carbon farming portés par l’OCP permettent d’améliorer l’irrigation, la fertilisation et la gestion des cultures. Et le principal défi réside dans leur diffusion. Le coût des équipements, le déficit de formation et la fragmentation des exploitations limitent leur adoption. La transformation du modèle dépendra de la capacité à démocratiser ces outils.
Quels axes prioritaires pour renforcer la résilience agricole ?
Trois orientations structurantes se dégagent. Premièrement, accélérer la transition hydrique, en généralisant des techniques d’irrigation efficientes et en renforçant la régulation des prélèvements. Deuxièmement, ajuster les choix productifs afin de mieux articuler exportations et besoins alimentaires internes. Troisièmement, investir dans la formation et la diffusion des technologies agricoles pour améliorer la productivité et la durabilité. Toutefois, tous ces leviers s’inscrivent dans la continuité de la stratégie Génération Green, qui vise à consolider une agriculture plus résiliente et mieux intégrée aux transformations économiques et climatiques.
Propos recueillis par Mouhamet Ndiongue
